Oui, Monsieur Bada, racontez la vie quotidienne à Saint-Denis!

Cher Monsieur,

Votre témoignage sur la vie quotidienne à Saint-Denis est remarquable de concision. Il soulève en vérité le seul, unique et mortel danger menaçant notre pays, et qui porte un nom très simple : substitution ; de la culture, du décor humain, de la vie sociale, de la langue, de la mémoire, entre autres composants essentiels de l’identité française. Jour après jour, ce sont des pans entiers de notre âme qui s’effondrent, minés à la base par des maçons acharnés à sa démolition.

Le regard que vous portez sur ce désastre annoncé est celui d’un journaliste-observateur doublé de celui d’un citoyen en colère. De ce mélange dont la contradiction apparente s’efface devant la nécessité de témoigner, naît un constat méritant certainement d’être étayé, enrichi, structuré pour une présentation au grand public.

Sachez que l’entreprise n’est pas simple. L’édition est tout compte fait un média parmi d’autres, obéissant à un certain nombre de règles, de contraintes et, pour ce qui nous occupe, de variables. Parmi celles-ci, la « tendance », qui peut, par opportunisme, exhumer du jour au lendemain les écrits d’un obscur chroniqueur du 19è siècle, ou clouer au pilori la plume réputée jusque là incontournable, tous siècles confondus. Comme la presse, l’édition fait là de la politique et nous savons à quel point la fusion de celle-ci (la politique) avec la voix médiatique fait de cette force colossale une chape qui asphyxie, obscurcit et pervertit de plus en plus ouvertement le débat citoyen. La mode des grandes gueules est en vérité celle de la confusion.

Témoigner sereinement dans ce foutoir réclame des nerfs solides, une prise de recul suffisante et la conviction d’être dans le vrai. Ensuite, il convient de trouver le passage (de plus en plus étroit) par lequel transitera le message. Là, problème. Les mots pèsent de plus en plus lourd, dans les prétoires notamment, où la déviance de la pensée conforme se paie d’une mise au ban quasi-immédiate. La périphrase et la métaphore (cf. un dialogue fameux d’Audiard) ont de beaux jours devant elles. Nous allons, je le crains, voir éclore par obligation un certain nombre de talents mettant l’ellipse et le néologisme protecteur au rang de règle sémantique. Nul doute qu’il y aura malgré tout du plaisir à manier cette approche résolument résistante de la langue.

Donc, ne vous découragez pas pour autant. Un fait est un fait, volontiers têtu comme vous le savez. Et la vérité peut être dite sans craindre de la voir accusée à tout coup de forfaiture. C’est ce que vous faites en décrivant telle quelle la réalité de votre quotidien. Mettez en forme le très riche fond dont vous disposez, avec le généreux piment anecdotique que vous offrent les alentours des sépultures royales de Saint-Denis. Vous avez là un gisement d’information et de réflexion remarquable, à un moment critique de notre Histoire : une bascule s’opère sous nos yeux. Achevée, elle signerait la fin d’une traversée de deux mille ans, d’un bord à l’autre d’une civilisation, de son berceau à sa tombe. Votre itinéraire à contre-courant de cette fatalité en est l’impeccable condensé.

Écrivez. Sur vous et sur les autres. Sans hâte. Rejoignez Candide et Del Dongo, Londres et Hémingway, qui témoignent, en promeneurs lucides et en bonne compagnie, de l’absurde, de la violence, de l’indicible même. Il est des éditeurs que le risque n’effraie pas. Ceux-là vous regarderont avec empathie. D’autres, engoncés dans des prudences de petits boutiquiers, vous « remettront » à plus tard. Il faut quoi qu’il en soit faire confiance au vieil instinct de liberté, d’insolence et de bravoure qui gît quelque part dans l’âme de la France. Votre témoignage, courageux, ne peut qu’aider à réveiller la belle endormie bercée par la chaotique psalmodie des fossoyeurs.

Alain Dubos

Écrivain-Médecin.

 

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