Père, d’August Strindberg : la takkya féminine…

Publié le 26 novembre 2015 - par - 1 017 vues
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PereEst-ce le lieu pour faire une critique théâtrale ? Pourquoi pas si on estime trouver dans une œuvre quelque élément de réflexion qui nous rapproche des thèmes généraux habituellement traités ici ?

Évoquons donc la pièce « Père » d’August Strindberg, mise en scène par Arnaud Desplechin à la Comédie Française.

Le Capitaine est athée et souhaite que sa fille Bertha quitte le foyer familial pour devenir institutrice, gagne son indépendance et assure son avenir sans devoir compter sur un mari. Très autoritaire, le Capitaine œuvre paradoxalement dans le sens d’un certain féminisme. Il s’oppose à sa femme Laura qui veut garder sa fille auprès d’elle et lui faire étudier la peinture. Très croyante, Laura est aussi une féministe qui vit et nourrit un conflit d’autorité avec son mari, mais son projet pour sa fille est éminemment traditionnel !

Ces deux attitudes contradictoires s’opposent et la fille Bertha qui ne sait ni réfléchir ni choisir souhaite que ses parents parviennent à une solution qui convienne à tous. Adepte de la quadrature du cercle, elle est la personnification d’une jeune bobo d’aujourd’hui.

Au fil des scènes, on voit que le Capitaine est un homme de l’ancien temps, militaire de surcroît, attaché à l’autorité masculine. Il ne comprend pas que cette suprématie puisse être contestée alors qu’il offre lui-même à sa femme les outils de sa défaite. Qui plus est, athée, il est raisonneur, ratiocineur quand il pose comme un problème existentiel majeur la réalité ou l’illusion de sa paternité. Il n’a eu jusque là aucun doute sur la fidélité de sa femme, c’est tout à coup le problème philosophique qui le fait souffrir et le submerge. On sait toujours qui est la mère, le père, on ne le sait jamais. Cette incertitude entre en conflit avec son attachement tout à fait de notre époque avec sa fille. Lien fusionnel avec l’enfant unique qui est sa seule descendance, son seul avenir dont théoriquement il ne peut même plus être certain. Ses colères sont autoritaires mais enfantines et velléitaires ; il revendique simultanément sa faiblesse et sa force comme un individu qui s’enfonce lentement dans des sables mouvants où le moindre geste de résistance accentue le danger. Comme sa fille, il est un bobo d’aujourd’hui, un bobo indigné, un bobo qui meurt sans haine pour qui l’assassine. Il meurt sans avoir rien compris.

Quant à sa femme Laura, du sexe dit faible, elle s’est employée dès son mariage à prendre le pouvoir sur son mari et sur sa maisonnée avec les armes qui sont les siennes, à savoir la takkya, arme autorisée voire recommandée par la religion tant qu’on n’est pas en position de force. La duplicité, le mensonge, la victimisation pour arriver à ses fins et ça marche avec les naïfs. Mais il ne faut surtout pas que le Capitaine se suicide car elle perdrait sa pension de veuve, ni qu’il aille en prison car il en ressortirait un jour malgré ses violences supposées. Il vaut mieux qu’il soit mis sous tutelle et interné « chez les fous ».

Elle a pu compter sur un médecin qu’elle a subjugué, car il est un homme avant d’être toubib, même s’il tente de se raccrocher à son devoir d’objectivité. Enfin, le beau-frère du Capitaine qui est Pasteur, un homme religieux que je qualifierais de « modéré » comme il y en a tant aujourd’hui, qui joue l’amitié avec le Capitaine mais le trahit à la fin, bien qu’il ait compris sa sœur et l’ait accusée d’avoir été la « mauvaise herbe » de la famille. Il savait mais ne s’est pas opposé à l’assassinat moral du Capitaine. Un œcuménisme révélant que le seul vrai ennemi des croyants est le mécréant, l’athée.

Quant à Margret, la vieille nounou encore proche et aimante du Capitaine, elle se fait bien aisément complice de l’épouse comme les vieilles femmes des tribus sont des garantes et perpétuent les traditions honnies. Ne manquez pas d’aller voir cette pièce plus actuelle qu’on ne le croit. Mais toute ressemblance avec des communautés existantes ou ayant existé… est purement fortuite.

Roger Costini

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