Petit conte du balai

Publié le 20 septembre 2016 - par - 4 commentaires - 1 149 vues
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balaisorciereLe Balini, premier producteur mondial de balais de sorcières, était principalement peuplé d’adorateurs du Balai Sacré. Autrefois, certains de ses habitants, excédés par la place qu’y prenait le culte et les actes de sorcellerie afférents à celui-ci sur la place publique, avaient, après une longue bataille, réussi à faire voter une loi interdisant les pratiques de sorcellerie en dehors du domicile et des bâtiments de culte réservés à cet effet.

Après de longues décennies de méfiance réciproque, les balinites en étaient venus à trouver appréciable, pour les uns – hormis quelques nostalgiques des temps anciens – de pouvoir continuer à pratiquer leur culte pourvu qu’ils respectent la loi, et pour les autres de pouvoir se promener dans les rues sans avoir à y contourner sans cesse des sabbats de sorcière. Cette nouvelle paix sociale avait été facilitée par la modernisation de l’industrie du balai, qui, devenue première exportatrice mondiale, avait assuré, au cours des vingt-sept et quart glorieuse, un niveau de vie et de confort plus qu’enviable à l’ensemble de la population balinite.

Cette période d’expansion économique n’aurait pas pu avoir lieu sans le recours à une importante main-d’œuvre étrangère, que l’on avait principalement fait venir du Cruzadi, un pays par-delà la mer dont la récente indépendance n’était pas parvenue à assurer le même décollage économique, malgré ses immenses gisements de manches et de poils de balais, dont l’exportation comme matière première y faisait pourtant rentrer davantage de devises que toute la production balayère du Balini.

Les cruzadiens, majoritairement adeptes de la religion crusadolique, traversaient donc l’onde pour venir fabriquer le principal objet de culte des balinites, culte auquel bien entendu ils n’adhéraient pas, car leur religion révélée par le prophète Cruzamet était la seule vraie religion.

Les balinites, même ceux, nombreux, qui avaient relégué aux oubliettes de l’histoire les ballets de sorcières, avaient tous ou presque, surtout les enfants, gardé l’amour du balai. Sept jours avant la nouvelle année, lors de la Grande Fête du Balai, tous les foyers arboraient un magnifique balai accroché au plafond et décoré de mille feux pour la Veillée du Balai, et le lendemain matin, les enfants surexcités se pressaient à la porte du salon dans l’impatience de découvrir les cadeaux qu’avait déposé en dessous le Père Balai pendant la nuit.

Dans les usines, cependant, les cruzadiens, en compagnie de portugalais, d’espingouolins et de quelques ritalites et polaquins, assemblaient les poils de balais sur les manches à balais. Il faut avouer que lors des premières années de leur arrivée, leur sort n’était guère enviable. Ils consentaient de grands efforts pour envoyer de quoi vivre à leur famille restée au pays, et rentraient le soir dans des logements vétustes ou des foyers gérés par d’anciens militaires balinites. Il y eut des crimes. Un jour, un portugalais fut poursuivi par de jeunes balinites éméchés, armés d’un fusil de chasse, et le malheureux finit par mourir dans une longue agonie, criblé de petits plombs.

Mais au fil des ans, des balinites s’émurent de cette situation, et fort heureusement ce genre de crimes fut sévèrement réprimé. Petit à petit, la condition des ouvriers du balai s’améliora : ils eurent accès à des logements décents, ils purent faire venir leur famille du pays, et leurs enfants reçurent une éducation scolaire en compagnie des enfants balinites. Ces enfants purent ensuite prétendre à des professions plus enviables que l’assemblage des crins de balai. Les préjugés envers les travailleurs étrangers étaient eux-mêmes en voie de disparition au sein de la population balinite.

Tout semblait aller ainsi vers le meilleur des mondes, quand le balai balinite commença à subir la concurrence étrangère, amenant un début de chômage dans le pays. Malgré cela, en dépit de toute logique, les gouvernements successifs continuèrent à importer des travailleurs cruzadiens. Les ritalites, les polaquins, les portugalais et les espingouolins, dont les pays étaient en train de développer leur propre économie, n’étaient plus trop attirés par le travail au Balini, et quant à ceux qui avaient déjà immigré, ils s’étaient fondus dans la masse et ne se distinguaient plus guère des balinites, ce d’autant plus qu’ils étaient également adorateurs du Balai Sacré.

On s’aperçut peu à peu qu’il en allait tout autrement des cruzadiens. Les mouvements et les organisations qui dans les premiers temps avaient milité pour la justice, l’égalité et contre les discriminations se transformèrent petit à petit pour réclamer pour eux des avantages spécifiques, tels que le droit de respecter des coutumes propres, l’enseignement de la langue cruzadienne à l’école, et ainsi de suite. Cela commença pendant la grande guerre civile au Cruzadi, où en dix ans, des groupes armés massacrèrent leurs compatriotes au nom de la religion cruzadolique. On assista même alors à quelques attentats cruzadolistes sur le territoire du Balini, notamment le détournement d’un char volant Cruzadi – Balini par des pirates aériens, qui frappèrent durablement la population.

Les années qui suivirent la pacification du Cruzadi virent l’apparition dans les rues balinites de quelques femmes cruzadiennes revêtues de l’habit religieux cruzadolique, une sorte de yourte miniature portée sur la tête et arrimée à la taille par des haubans, percée de deux trous pour les yeux. Les femmes ainsi vêtues étaient encore rares à l’époque, mais elles provoquèrent la stupéfaction de tous les balinites, habitués à ne voir ce genre d’accoutrement que dans des illustrations de récits de voyage dans des pays encore plus lointains que le Cruzadi. Une grande discussion atteignit les niveaux les plus élevés du gouvernement balinite lorsque deux adolescentes se présentèrent dans cet attirail à leur collège.

De ce temps, la presse balinite se retrouva remplie de pages entières consacrées au sujet. En effet, les balinites avaient depuis longtemps pris l’habitude de croire que tout se résolvait par l’écriture, et les porte-plumes raffolaient de transformer tout fait de société en un sujet philosophique.

Les années passèrent et de nombreux cruzadiens se mirent à réclamer d’autres prérogatives telles que l’interdiction de critiquer Cruzamet et de le représenter en illustration, le respect des yourtes portatives, l’interdiction des cuisses de grenouilles, met favori des balinites, dans les cantines des établissement scolaires et des entreprises, le retrait des balais des devantures de magasin, ainsi que bien d’autres exigences qui paraissaient tout aussi fantaisistes au balinite moyen, mais qui furent ardemment défendues par l’élite intellectuelle balinite au nom du droit à la différence et du respect des cultures allogènes. Les yourtes portatives devenaient de plus en plus nombreuses dans les rues, et c’est à ce moment-là que commença à apparaître la tenue cruzadolique masculine.

Il s’agissait d’une sorte de carapace métallique articulée qui couvrait toutes les parties du corps, y compris le visage à l’aide d’un couvercle amovible percé de fentes verticales pour la vision et orné d’une immense croix à trois branches sur la poitrine, accompagnée d’un sabre courbe porté au côté droit, et du Livre de Cruzamet dans la main gauche. Leurs premières apparitions ferraillantes ont laissé pantois les balinites qui y ont assisté.

C’est ensuite que l’industrie du balai commença à être attaquée : les ouvriers refusaient de sertir les crins, considérés comme impurs, sur les manches, de nombreuses grèves s’ensuivirent, jusqu’au jour où un ingénieur, génial inventeur d’un procédé révolutionnaire de fabrication des balais, fut retrouvé décapité au sabre courbe à son domicile, sa tête déposée au beau milieu de la rue devant la porte de sa maison, entourée d’inscriptions du Livre de Cruzamet tracées dans son propre sang. Les balayeurs de rue, en lieu et place de balayer, se mirent à raser les murs, à la grande joie de l’industrie rasoire, ancestralement jalouse de la place dominante de l’industrie balayère.

Cet assassinat, puis les attentats qui l’ont suivi à intervalles réguliers, ont déclenché une avalanche de débats parmi les intellectuels, faisant noircir des milliers de pages de journaux et déclenchant la publication d’autant de livres. Il s’agissait de savoir s’il fallait qualifier les auteurs de ces actes de cruzadolistes ou de cruzadoliques. Parmi les partisans de la première option, on suggéra aussi terroristes, fanatiques ou fanatisés, désaxés, léopards solitaires, radicalisés… Un intellectuel connu suggéra le terme paraboliques, strictement non discriminant envers les cruzadiens, qui fut largement adopté, au moins dans la presse et parmi le haut gratin de l’élite intellectuelle balinite. Mais la polémique continua à faire fureur, les pages à noircir, les insultes à fuser dans les salons et les livres à paraître, tandis que de temps à autre des paraboliques égorgeaient les spectateurs d’un concert au sabre courbe ou lançaient un char à vapeur dans la foule, cependant que les gouvernements balinites successifs assistaient, tétanisés de peur et d’impuissance, aux événements qui se succédaient à un rythme de plus en plus accéléré malgré les programmes de construction intensive de temples cruzadoliques par l’état et les communes, le retrait des balais hors des espaces publics, l’interdiction de la vente de cuisses de grenouille et la célébration officielle de la Journée de la Yourte Portative et de la Fête du Sabre Courbe.

Mais un jour à la surprise générale, en particulier celle des intellectuels et du gouvernement en place à ce moment, un événement majeur se produisit, qui devait changer durablement le cours de l’histoire.

J’écris depuis la cave blindée et isolée que j’avais préparée depuis bien des années, dès le début de la polémique entre promoteurs des mots cruzadoliste et cruzadolique. Je tiens cette chronique pour les générations futures, si générations futures il y a. Depuis ce jour où des balinites sortirent des greniers les fleurets de leurs ancêtres pour en gratter la rouille, ôter les mouches et les fourbir à la peau de chamois, j’écris sous les rafales des sabres courbes et fleurets automatiques à répétition, dont l’écho étouffé parvient à traverser le mètre et demi de béton entourant mon abri. J’ai suffisamment d’énergie dans mon abri pour produire de l’eau et conserver de la nourriture jusqu’à bien après ma mort. Par mon périscope soigneusement camouflé, j’ai assisté à la conquête et à la reconquête de ma rue, maison par maison, successivement par des cruzadiens, puis par des balinites, à nouveau par des cruzadiens, ainsi que par des bandes armées n’ayant que faire de la religion de l’un ou de l’autre mais capables de tuer n’importe qui pour un objet de valeur, une cigarette, une bouteille d’eau potable ou une envie de viol ou de meurtre. J’ai ainsi, au rythme des saisons, le spectacle des combats, des ruines et de la disparition des cadavres emportés par les bêtes sauvages, dont les meutes sont revenues occuper les villes. Les quelques stations de téléphonie sans fil qui émettent encore – principalement celles des combattants – m’ont appris que le carnage avait atteint tout le continent et se répandait dans le monde entier, le Livre de Cruzamet ne désignant pas comme ennemi le seul Balai Sacré, mais tout ce qui sur terre ne se réclame pas de Cruzamet. Des retransmissions que je parviens à capter, je comprends que la fureur conquérante des uns n’a d’égale que la résistance acharnée des autres, mais tout ce que la civilisation humaine avait construit au cours des siècles a d’ores et déjà disparu.

Que le Grand Balai Sacré protège l’homme et ses enfants ! Moi qui n’ai jamais eu d’enfants, et dont la fin, au vu de mon grand âge, est proche, je mourrai ignorant de la façon dont l’humanité survivra à l’ultime conflagration, la plus meurtrière de toutes, que j’aurais connue…

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Bien entendu, ce conte n’est que pure fiction, de telles choses ne pouvant se produire dans aucun pays civilisé, et toute ressemblance avec des religions existantes ou ayant existé est purement fortuite.

Benoît Desprez

http://gagnerdufric.over-blog.com/

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Notifiez de
LislamEstUnCancer

Très beau conte. On jurerait presque du Boualem Sensal.

J’attends une version illustrée pour qu’elle soit proposée à un éditeur pour les enfants balinites et cruzadoliques et distribuée dans nos écoles si intelligemment dirigées par la jolie cruzadolo-balinite dont la beauté n’a d’égale que son incompétence. Qu’est-ce qu’elle est belle sous sa yourte portative noire avec un balais dans les mains, Elle a raté sa vocation, elle était faite pour être con-cierge.

Fred Winski

Beau conte trop actuel. Vu sous cet angle, on comprend mieux la situation;

montecristo

Encore ! Encore ! Papy Deprez !
Il faut du neuf … !
Mes petits enfants connaissent le Chat Botté, le Petit Chaperon Rouge, Cendrillon, Blanche Neige, la Petite Sirène et même l’Histoire de Nils Holgersson … ils en ont ras le bol !

Je suis toujours chevauchant un balai de sorcière quelque part dans le Ciel… Et ne pense pas atterrir…