Petit, ta victoire, ils l’appelleront le bonheur

Publié le 7 janvier 2018 - par - 9 commentaires - 1 115 vues
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« Mais non ! Pas avec la police ! Pourquoi pas l’armée, tant que tu y es ! C’est le meilleur moyen de les faire réagir ! Ça, c’est l’ancienne méthode. Depuis, on a beaucoup progressé… Ce qu’il faut, en gros, c’est qu’ils aient même plus l’idée de réagir… Mieux : qu’ils aient le sentiment de s’amuser et de croire qu’en s’amusant, ils réagissent… Pour ça, il faut commencer le plus tôt possible, dès l’enfance… – Bon, reprenons depuis le début.

À l’école, il faut que tu brouilles : t’inventes les conditions pour qu’ils sachent plus où ils sont ni où ils habitent… Fais-leur étudier l’émancipation féminine en Europe entre 1898 et 1974… Hein ? En 1898 ? Mais je sais pas ! J’ai dit ça au hasard ! Puis : l’esclavage en Afrique au XVIIe siècle… Après : l’égalité entre selzesseux au Moyen-Âge… Etc. Tu piges, le principe ? Très important : il faut que les profs, ils soient à peu près du même niveau que leurs élèves… Ceux qui dépassent, profs ou élèves, on se débrouillera pour les neutraliser… L’important, c’est l’égalité.

Justement, la première des égalités, c’est le travail. Tous devront avoir des objectifs professionnels, comme s’ils devaient tous passer un CAP menuiserie, tu vois ? Ça permet d’éliminer le passé simple, le latin, l’histoire, Racine, le grec, La Bruyère, et des tas de trucs comme ça, qui structurent bien l’esprit… C’est pas bon, la structure. Dis que c’est trop cher, parle-leur de leur retraite, ils comprendront… Bref, le truc, c’est que plus personne fasse d’études mais que tout le monde, de l’éboueur à l’ingénieur, apprenne un métier. Inventes-en, d’ailleurs, des métiers, des trucs administratifs : des assistants de production à l’aménagement de sites rurbains décentralisés, des machins comme ça… Hein ? Mais non, je sais pas ce que c’est, peu importe… Et puis, fabrique des vendeurs… Invente un mot pour ça, nous, on a commercial, ça marche bien, commercial. Et fais-en un métier honorable.

Bon. C’est important, mais c’est pas l’essentiel, l’essentiel, la clef de la réussite, c’est que tu dois leur donner ce qu’ils veulent. Dès l’école, écoute-les, dis-leur qu’ils ont le droit de s’exprimer, que c’est ton devoir de les écouter, que leur avis est légitime, qu’il n’y a pas de grande ni de petite opinion. Fais-leur croire que c’est la définition de la démocratie : tout le monde a droit à tout. Ça les flattera de le penser, et quand ils le croiront, t’auras gagné. Hein ? Oui, ils sont cons.

En même temps, divertis-les le plus salement possible : la télévision, c’est très bien pour ça… Mets-leur des émissions de variétés bas-de-gamme, surtout des trucs nostalgiques : les chansons tarte des années quatre-vingt, par exemple, ou des trucs avec des nanas en bikinis et des mecs bronzés qui glandent et parlent de cul au bord d’une piscine… Ils diront : « Qu’elle est conne, cette Samantha… » Et ils se trouveront plus intelligents qu’elle, tu verras : ça marche à tous les coups… Ou alors des trucs du genre « débat » avec des types comme le mec à l’écharpe, oui, Barbier, ils auront l’impression d’être intelligents… L’essentiel, c’est l’illusion.

Fais-en aussi ouvertement pour les bas-de-plafond, n’aie pas peur : ils regarderont – voir la connerie, ça les rassure… Nous, pour ça, on a Ruquier… Il est bien, Ruquier : les gens, ça les fait rire de le voir rire à ses rots… Mets aussi des otaries, dans le public : des gens qui applaudissent, ça aide à se repérer… Pour la putasserie, on a été jusqu’à Hanouna, tu vois, on est capable de tout… Y a aussi les jeux vidéo, ou des youtubeurs, des mecs un peu diminués comme Cyprien et Norman, les adolescents, ça les scotche pas mal… Si tu t’es bien débrouillé avec l’école, ils doivent pas savoir lire et écrire, ou si peu qu’ils seront pas capables de comprendre un texte de dix lignes avec dix mots compliqués dedans, ils devraient même pas arriver au bout de la première phrase…

Neutralise le patriotisme : le foot, pour ça, c’est parfait. Tu soutiens « une équipe qui mouille le maillot », qui représente ta ville, ta région, ton pays. Pendant ce temps, on peut foutre le feu à ta baraque, ils le voient même pas. Et s’ils le voient, parle-leur de leur retraite. Oui, je sais, c’est la deuxième fois, c’est pas un hasard.

Empêche la solitude, fais du solitaire un anormal, un malade, un infirme, un type bizarre, un dépressif. Lance l’idée qu’il faut être inséré, intégré : tu dois les incorporer. En même temps, fais-leur croire qu’ils sont libres, et que s’ils le sont pas, c’est une honte. Invente des libertés et invente des lois : le droit de vivre et le droit de mourir, le droit de tuer et le droit de pas tuer. Brouille-les.

N’oublie pas le cul : ça frustre et ça atomise. Mets-en partout, fabrique des obsédés. Je dis « le cul », mais je devrais dire la frustration : toutes les frustrations sont bonnes… Il faut qu’ils voient le produit, qu’ils voient les autres s’en régaler, et qu’ils puissent pas l’acheter… Ça donnera des types endettés ou des types obsédés, mais tous en seront malheureux. La dépression, on a encore rien fait de mieux pour gouverner.

L’ironie, c’est de la vérité dévoilée ; ton objectif, c’est la vérité cachée. Alors, empêche l’humour, annihile le second degré, fais de l’antiphrase un blasphème, et remplace tout ça par du rire gras, des blagues sales : fous des pétomanes partout, des Ruquier, à la radio, à la télé… Pour la saleté, Ruquier, c’est un couteau Suisse. Le sérieux doit devenir léger, futile, dérisoire, et l’humour une vexation : les nains, les grosses, les aveugles – tout le monde doit avoir son procès, les fanatiques tueront ceux qui restent. Invente-leur des phobies, et fais les pleurer : tout le monde doit chialer. Celui qui chiale pas, dis que c’est un pédophile : ça neutralisera les opposants. Si tu fais bien le job, tout le monde dira avoir été enculé au moins une fois par son père. Pour ça, appuie-toi sur les mères. Fous-en partout, d’ailleurs. Dans sa famille, à l’école, au travail, on  devra plus avoir connu que des mamans… Des mamans, des mamans, des mamans ! Partout, des mamans !

Voilà, si tu fais ça, ta victoire, un jour, ils l’appelleront le bonheur. »

Bruno Lafourcade

LES NOUVEAUX VERTUEUX by Bruno Lafourcade (Paperback) – Lulu

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9 réponses à “Petit, ta victoire, ils l’appelleront le bonheur”

  1. resistance dit :

    Merci d’écrire ce que nous ressentons tous .

  2. CLV dit :

    Excellent. Rien que de lire les noms Barbier, Ruquier, Hanouna, Cohen j’ai envi de vomir

  3. Captain Cook dit :

    Ils nous font croire que nous sommes dans un jeu anodin, pendant qu’ils nous tuent.

  4. jean dit :

    Magnifique, tout est dit malheureusement

  5. Agnostique 2 dit :

    De l’humour (?) bien nécessaire et surtout bien utile.
    Bis

  6. François Villon dit :

    Excellent… et tellement vrai ! J’en pleurerais de rire si ça n’était pas si grave…