Peut-on être dirigeant syndical CGT et adhérent au FN ? Pour la base, oui ! Pour les bureaucrates, non !

Il y a quelques semaines, j’ai interviewé Fabien Engelmann, ce syndicaliste  CGT, secrétaire du syndicat des communaux de Nilvange, qui a milité depuis dix ans dans les mouvements d’extrême gauche (Lutte ouvrière, puis NPA), a même été candidat à des élections locales ou nationales, avant de rejoindre le Front national de Marine Le Pen. Interpellé par un tel engagement, le militant CGT que je suis depuis 1974 avait envie d’en comprendre les raisons, et donc d’interroger Fabien.

Depuis, les choses n’ont pas traîné. Le bureaucrate de service, Denis Pesce, secrétaire de l’Union départementale de Moselle (57) est descendu dans la section, et a tenté de ramener l’ordre. Il a expliqué aux syndiqués qu’on ne pouvait pas être dirigeant de la CGT et membre du Front national, que cela était incompatible. Autrement dit, Fabien Engelmann était un bon leader syndical quand il était trotskiste, mais il ne peut plus défendre ses camarades, depuis qu’il a été séduit par le discours de Marine Le Pen. Pourtant, il me semble me souvenir que la Charte d’Amiens, en 1906, disait, entre autres : « Le congrès affirme l’entière liberté pour le syndiqué, de participer en dehors du groupement corporatif à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au dehors ».

Manque de chance pour le bureaucrate de Metz, les syndiqués de base, qui connaissent et apprécient Fabien, ne l’ont pas écouté. Ils ont voté pour sa reconduction au poste de secrétaire du syndicat, par 20 voix sur 23 ! Loin d’être des dogmatiques, les travailleurs sont des gens pragmatiques, et ils se moquent comme de l’an 40 que Fabien milite pour Besancenot ou pour Marine Le Pen ; ce qu’ils lui demandent, c’est de bien les défendre. En bon démocrate, le secrétaire de l’Union départementale a donc décidé de dissoudre la section locale des Territoriaux de Nilvange, au nom de la lutte contre le fascisme, bien évidemment ! Pourtant, dans la pratique, quel est celui qui a des pratiques de fasciste ?

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Cette histoire me rappelle bien d’autres anecdotes. Il fut un temps, dans la CGT, où les Denis Pesce de l’époque estimaient qu’on ne pouvait pas être membre d’une organisation d’extrême gauche et exercer des responsabilités syndicales. La rhétorique était fort simple. Seul le Parti communiste défendait les thèses de la CGT – et pour cause, il fallait être au PC, comme Frachon, Séguy, Krasucki, Viannet ou Thibaut pour diriger la CGT ! Donc il fallait être communiste pour défendre au mieux les thèses de l’organisation syndicale, dans l’entreprise ! Elémentaire, mon cher Watson !

Il y avait une exception, le syndicat des gardiens de prison était tenu par un membre du RPR, Aimé Pastre. Curieusement, il n’y a jamais eu de menaces contre lui…  J’en ai vu de ces médiocres bureaucrates, sentencieux commissaires politiques, exclure à tour de bras des amis qui avaient le malheur de ne pas penser comme il faut, et de ne pas militer où il fallait. J’ai en côtoyé des dizaines, de ces dirigeants sectaires, qui montraient, dans leur pratique syndicale quotidienne, la réalité du stalinisme, et ce que subissaient les travailleurs et les citoyens, dans les pays où le Parti unique, le syndicat unique, la presse unique exerçaient le pouvoir au nom des travailleurs, bien évidemment ! J’ai aussi, fort heureusement, connu des militants communistes qui étaient des leaders syndicaux exceptionnels, rassembleurs et respectueux des camarades qui ne pensaient pas comme eux.

Dans cette affaire de Nilvange, il était, d’autre part, inévitable que le secrétaire départemental se fasse désavouer par la base. C’est un réflexe sain des membres d’une structure locale, qu’elle soit syndicale, politique ou associative. Les camarades aiment bien engueuler leur chef, mais cela reste de la cuisine interne. Mais quand un chef national ou départemental descend de Paris, ou de Metz, pour faire régner l’ordre, systématiquement, il y a une solidarité locale qui se créé, contre l’apparatchik. Ainsi, dans cette région, la section de la Ligue des Droits de l’Homme a été longtemps dirigée par une socialiste, qui, notamment sur le voile, était aux antipodes des positions de Tubiana et de la direction nationale. Elle était même venue soutenir Fanny Truchelut à son procès, au grand courroux de son président. Selon nos informations, il est arrivé à l’inimitable Tubiana de descendre de Paris, pour remettre au pas la section locale. A chaque fois, il s’est fait ramasser de première, et il est reparti la queue entre les jambes !

J’ai connu également les grands discours des chefs syndicaux, qui descendaient expliquer à la base qui il fallait élire aux prochaines élections de délégués du personnel. Systématiquement, les ouvriers faisaient le contraire de ce que leur demandaient les chefs ! La réaction de la section locale des communaux de Nilvange est donc saine.

Certes, elle dément l’affirmation péremptoire de Jean-Luc Mélenchon, qui, lors de son débat avec Marine Le Pen, affirmait que les travailleurs « vomissaient le Front national ». Pourtant, même si cela devrait nous interroger tous, le Front national arrive, depuis plusieurs années, en tête, dans le vote ouvrier. Un sondage, récemment paru, montre Besancenot à 7%, Mélenchon 6%, Aubry 17%, Joly 4%, Bayrou 9%, Sarkozy 18% et Marine Le Pen à 37%.

http://www.ifop.com/media/poll/1409-1-study_file.pdf

Va-t-il falloir, à la CGT, outre l’exclusion des dirigeants, exclure tous les syndiqués de base qui votent FN, ou qui vont affirment qu’ils vont voter FN aux prochaines élections ? Plus largement, quand donc, à la CGT, y a-t-il eu un véritable débat sur la question de l’immigration, dans une période de chômage de masse ? Qui défend le mieux l’intérêt des travailleurs : celui qui défend la libre immigration, et la régularisation des clandestins, aggravant, de fait, la concurrence entre salariés, en période de chômage de masse, pour le plus grand profit des employeurs ? Ou celui qui, se souvenant des propos de Georges Marchais, en 1979, réclame l’arrêt de l’immigration, pour favoriser l’intégration de tous, français et étrangers ?   Est-il plus grave, à la CGT, de militer chez Marine Le Pen, que de réclamer des tapis de prières dans les entreprises, ou de défendre la militante voilée, à la crèche Baby-Loup de Chanteloup, quand elle cherche à monter, avec ses amis islamistes, une section syndicale CGT pour mettre en difficulté la directrice, Natalia Baleato ?

Dans une période où la syndicalisation en France est la plus basse d’Europe, malgré une pléthore d’organisations syndicales, la CGT, qui, sous la direction de Bernard Thibaut, avait su se défaire de l’image de courroie de transmission du Parti communiste, a-t-elle réellement les moyens d’exclure ainsi une section syndicale, parce que l’engagement politique de son dirigeant ne convient pas à un petit bureaucrate local ? Où est l’intérêt des travailleurs quand un épurateur est prêt à dissoudre une section locale, à brader des années de lutte syndicale, pour défendre un politiquement correct suicidaire ?

La première fois que j’ai discuté avec Fabien Engelmann, c’était lors d’une conférence que j’avais animée, à Nancy, sur la défense de la laïcité, au  XXIe siècle. Il y avait cent personnes, et Fabien, à la fin, était venu me voir pour me faire part de sa décision de quitter le NPA, suite à l’affaire de la candidate voilée. Que je partage ou pas le choix de son nouvel engagement politique n’est pas la question, je ne doute pas une seconde que c’est un véritable militant, sincère et loyal, qui a décidé de consacrer une partie de sa vie à se battre pour une société meilleure, et notamment pour améliorer le sort des salariés, dans un pays où le monde du travail est maltraité depuis trente ans.

Je le trouve cent fois plus respectable, au-delà de toutes les divergences que nous pourrions avoir, que tous ceux qui sont toujours du bon côté du manche, opportunistes, suivistes, et capables de dire le lendemain le contraire de qu’ils disaient la veille, sans rechigner, parce que la ligne a changé. Fabien est un esprit libre, un homme libre, il ne tiendra jamais des propos racistes.

Il a compris, comme la majorité des Français, que le vrai péril fasciste, au  XXIe siècle, c’était l’islamisation de la France, et il agit en conséquence, en son âme et conscience. Jaurès disait :   » Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques  » .

Un portrait qui ressemble davantage à Fabien Engelmann qu’à Denis Pesce et ses amis épurateurs.

Pierre Cassen

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