Peut-on militer pour une société laïque émancipée en ayant peur du débat démocratique ?

Toutes les associations, syndicats ou partis dans lesquels j’ai milité se réclamaient des valeurs progressistes, voire émancipatrices. La question du rapport entre les directions et ce qu’on appelle la base m’a toujours passionné.
Si je n’ai jamais été un démagogue qui raconte que les directions, forcément bureaucratisées, musèlent et oppriment une base forcément saine et pure, j’ai toujours pensé, parce qu’ayant horreur de l’inefficacité militante, qu’une organisation doit avoir une discipline sérieuse, sinon on tombe dans les travers comiques et grotesques des Verts.
A contrario, j’ai toujours été épouvanté par l’idée de vivre dans une société où le suivisme aveugle du troupeau remplace l’esprit critique des esprits libres. Le vote des congrès des Partis communistes, jusque dans les années 1990, où la direction était toujours élue à 99 % me renvoie à une société aussi effrayante que celle d’un congrès de la Libre Pensée de 2009 où 208 votants sur 208 s’expriment contre une loi sur la burqa.
Quand je militais au syndicat du Livre CGT, je faisais partie de ces quelques mal-pensants qui réclamaient régulièrement des tribunes libres, dans le presse syndicale. Nous pensions qu’il n’était pas normal que la direction de notre organisation ait le monopole de l’expression. Nous expliquions alors, avec quelques syndiqués « de base », que nous pourrions, en donnant la parole à la base, enrichir la réflexion de l’ensemble. Peine perdue, les chefs syndicaux se cramponnaient, argumentant que les « camarades » risquaient d’être perturbés à la lecture de ces textes. Belle image de mépris de la liberté d’expression et de la base. Aujourd’hui, Internet a réglé ces questions depuis bien longtemps.
C’est à la Ligue communiste révolutionnaire, dans les années 1980, que j’ai connu la culture la plus élaborée de débat démocratique. Vaccinés par le coup du centralisme démocratique du Parti communiste, qui n’était que centraliste, et pas du tout démocratique, ces trotskistes avaient des « tendances », avec des textes souvent contradictoires. Dans les réunions préparatoires à un congrès, les différents représentants des tendances défendaient, à égalité de temps, leur programme, et les militants tranchaient. J’ai vraiment beaucoup appris, et j’admirais leur culture du débat, dans le respect de l’autre. Jamais de volonté de salir le contradicteur, une seule règle : débattre, et convaincre. Seule réserve, les textes étaient tellement longs que seuls des intellectuels qui avaient du temps libre pouvaient les lire, et surtout les comprendre. L’ouvrier que j’étais, qui faisait sa journée, et avait femme et enfants, ne pouvait que passer à côté de ces échanges parfois élitistes.
A l’Ufal, autre expérience de ma vie militante, j’ai été vraiment étonné, quinze ans après la chute du mur, de voir qu’un camarade comme Jean-François Chalot a pu être calomnié grossièrement, sans avoir la possibilité de répondre. Je suis stupéfait de voir, sur des sites gauchistes, qu’il se fait traiter de raciste et de xénophobe, parce qu’il écrit ponctuellement dans Riposte Laïque. Cela confirme, s’il le fallait, qu’une grande partie de la gauche n’a pas tourné la page du stalinisme, y compris celle qui prétendait combattre ce cancer du mouvement ouvrier.
A la tête de Respublica, j’ai réussi, au cours des quatre années pendant lesquelles j’ai animé la rédaction, à impulser petit à petit cette culture du débat, dans le respect du contradicteur, à laquelle je tiens tant. Pour moi, ce journal en ligne se devait de demeurer indépendant de toute association ou parti. Ce n’était absolument pas la tradition de ceux qui avaient créé ce média. J’ai par ailleurs constaté, avec une certaine tristesse, mais sans surprise, qu’à mon départ, le monolithisme démocratique avait vite repris le dessus, et qu’on y appelle aujourd’hui ouvertement à voter Jean-Luc Mélenchon.
N’étant pas franc-maçon, j’ai été agréablement surpris, lors d’une tenue blanche fermée, où j’étais conférencier, par la qualité des interventions, et le respect dû aux orateurs. Cette expérience m’a vraiment impressionné. Mais je sais par ailleurs que quelques chefs laïques, aux comportements staliniens, sont aussi franc-maçons…

Et Riposte Laïque, dans tout cela ? Je ne pourrais, à présent, concevoir d’animer un journal qui n’ait pas une vraie culture de débat et de confrontation démocratique. On crève du politiquement correct et du refus d’aborder les questions qui dérangent. Cela veut dire ne pas hésiter à publier deux points de vue contradictoires. Cela signifie ne pas craindre de porter à la connaissance de nos lecteurs des textes qui nous remettent en cause, dans le courrier des lecteurs, ou dans les rubriques « Points de vue », ou « Débats laïques ». Cela nous oblige parfois à sortir des sentiers battus. Mais nous prenons nos lecteurs pour des adultes évolués, capables de réfléchir par eux-mêmes et de choisir les analyses et les points de vue qui leur paraissent les plus convaincants ; nous ne voulons à aucun prix donner du prêt-à-penser, nous ne détenons pas la vérité absolue et ne prétendons pas l’imposer. Nous donnons des informations, nous proposons des analyses, parfois plusieurs, et contradictoires sur le même fait. Nous cherchons, avec nos lecteurs, à comprendre et à donner un sens au monde qui nous entoure.
En tant que média, nous pensons ainsi contribuer à la construction d’une société émancipée, où les citoyens sont capables d’une libre critique de tous les dogmes. D’ailleurs, même si nous sommes convaincus que dans la France de 2010 l’islam représente un danger mortel pour notre société démocratique, républicaine, féministe et laïque, nous sommes prêts à ce qu’on nous démontre le contraire.
Dans cet état d’esprit, nous n’avons pas plus peur d’accepter les invitations de Radio Courtoisie que celles de Radio Libertaire, dont nous nous sentons pourtant plus proches. Nous ne craignons aucun débat, et n’en refusons aucun par principe, parce que nous pensons que dans le pays des Droits de l’Homme, on ne refuse pas la confrontation, comme l’a fait un Peillon se dérobant face à Besson et Marine Le Pen.
Nous avons confiance dans le peuple, pour trancher. C’est pourquoi nous avons soutenu deux votations citoyennes d’importance, et leurs conclusions, qu’il s’agisse du référendum sur La Poste, en France, ou de celui sur les minarets, en Suisse. Nous savons que les citoyens français et les autres peuples européens partagent notre inquiétude face à la montée de l’islam. Nous savons que cette réalité est niée par les élites, parce qu’elle les dérange.
Nous connaissons tous les amalgames qui seront utilisés pour nous intimider, nous salir, nous faire taire. Nous nous attendons à tous les coups bas, et nous savons qu’ils viendront essentiellement de ceux qui se réclament de nos valeurs.
Notre meilleur atout ? Demeurer des esprits libres, donc des laïques, qui tiennent à leur liberté d’expression comme à la prunelle de leurs yeux.
« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Jaurès.
Pierre Cassen

image_pdf
0
0