Polonais, Ukrainiens : « Je t’aime, moi non plus »

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Avec 1,8 milliard d’euros entre le 24 janvier et le 3 août 2022, la Pologne se situe au troisième rang des pays contributeurs à l’effort de guerre ukrainien. A titre de comparaison, la France n’est qu’au 10ème rang, avec 0,23 milliard d’euros sur la même période.

Compte tenu des PIB des deux pays, la contribution polonaise équivaut à 30 fois celle de la France… Est-ce à dire que les relations entre la Pologne et l’Ukraine sont fondées sur une franche amitié, exempte d’arrière-pensées ? Ce serait faire abstraction du passé compliqué entre les deux nations. Sans remonter à l’époque de la Grande Pologne, arrêtons-nous à la Seconde guerre mondiale qui a vu les deux peuples s’étriper. Il est certain que, dans l’aide actuellement apportée à l’Ukraine par son voisin polonais, la haine commune à l’encontre de l’ « ogre russe » a été plus forte que les ressentiments historiques entre les deux ethnies.

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Extermination des Polonais en Ukraine : massacre de Volhynie

En juillet 1943, la Volhynie, dans l’ouest de l’Ukraine est le théâtre d’un nettoyage ethnique de grande envergure. Dans la nuit du 11 juillet, les militants de l’UPA, l’armée insurrectionnelle ukrainienne, branche armée de l’OUN, l’Organisation des nationalistes ukrainiens, ont pénétré dans les colonies polonaises de Volhynie. En une journée, plus de dix mille civils – principalement des Polonais, mais aussi des Juifs et des Russes – ont été tués. En 1941, l’OUN-UPA publiait une instruction sur ses activités et sa lutte. La « milice du peuple » y indiquait que son but était la « neutralisation des Polonais », lesquels n’avaient pas renoncé à leur rêve de recréer la Grande Pologne qui comprend des terres situées au nord-ouest de l’Ukraine :

Renaissance de la Grande Pologne : vers une partition de l’Ukraine ?

Au 10ème siècle, la Volhynie faisait partie de la Rus de Kiev (principauté de Volhynie, puis de Vladimir-Volhyn). Plus tard, ces terres ont été cédées à la Principauté de Lituanie, puis à la Pologne. Les nationalistes ukrainiens ont donc voulu mettre fin aux revendications de la Pologne sur ces territoires. Un nettoyage ethnique de la population polonaise était prévu dès avant le début de la Seconde Guerre mondiale. D’après les documents internes de l’OUN-UPA publiés dans les années d’après-guerre, tous les non-Ukrainiens de souche étaient considérés comme des ennemis de l’État ukrainien. Dans le courant des années 1930, une confrontation territoriale et idéologique persistante s’est développée entre Polonais et Ukrainien. Elle a connu son apogée lors des massacres de Volhynie de juillet 43.

Après la retraite de l’Armée rouge consécutive à l’avancée de la Wehrmacht, il n’y avait pratiquement plus personne pour s’opposer aux exactions de l’OUN-UPA : les nationalistes ukrainiens ont joui d’une impunité quasi-totale. La collaboration de l’UPA avec les nazis a laissé quelques traces en Ukraine :

Le mouvement de partisans pro-soviétiques le plus répandu n’était pas en Ukraine mais en Biélorussie. Quant aux Polonais, ils ne disposaient pas d’un nombre suffisant de combattants bien armées capables de fournir une résistance efficace aux nationalistes ukrainiens.

C’est selon un scénario immuable que la population polonaise a été exterminée par les nationalistes ukrainiens sur l’ensemble du territoire de l’Ukraine occidentale : plusieurs unités armées encerclent des colonies polonaises, tous les résidents sont rassemblés au même endroit puis exterminés. L’historien américain Timothy Snyder fait remarquer que ce sont les nationalistes ukrainiens qui ont appris aux Allemands les techniques d’exécution de masse. Il arrivait souvent que des Ukrainiens ordinaires, souvent des villageois, participaient aux exactions contre la population polonaise. Les maisons des familles polonaises assassinées étaient incendiées et tous les objets de valeur pillés.

Les atrocités commises par les nationalistes ukrainiens en Volhynie sont confirmées par de nombreuses preuves documentaires, des photographies, des témoignages de survivants et des interrogatoires des protagonistes, donneurs d’ordre ou exécutants. « Nous avons encerclé cinq villages polonais et les avons brûlés pendant la nuit », a ainsi déclaré un nationaliste ukrainien lors d’un interrogatoire. « Toute la population, des nourrissons aux personnes âgées, a été massacrée. Plus de deux mille personnes ont été tuées. Mon peloton a pris part à l’incendie [d’un grand village polonais] et à l’élimination de fermes situées à proximité. Nous avons massacré environ un millier de Polonais ».

A partir du 11 juillet 1943, on évalue à plus de dix mille – soit presque toute la population polonaise de la région – le nombre de personnes tuées. A Kiselyn, la population, avec à sa tête son pope, a été enfermée dans l’église avant d’y être massacrée par les « colonnes infernales » ukrainiennes.

Les atrocités commises par les nationalistes de l’OUN-UPA ne pouvaient manquer de recevoir une réponse de la part des Polonais. On évalue à quelque 3.000 le nombre de civils ukrainiens tués en représailles aux exactions des nationalistes de l’UPA. Mais une part importante d’entre eux a pu être tuée par leurs compatriotes – les nationalistes ukrainiens : les combattants de l’UPA ont en effet tué les Ukrainiens qui essayaient d’aider des Polonais et de les sauver. Ils ont également exigé que les Ukrainiens de famille mixte tuent leurs parents polonais. En cas de refus, tout le monde était tué.

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Les massacres de Polonais et d’Ukrainiens ne se sont arrêtés qu’après la libération de l’ensemble du territoire ukrainien par les soldats de l’Armée rouge. Mais il n’était plus possible de réconcilier les deux peuples. C’est pourquoi en 1945, l’URSS et la Pologne ont conclu un accord commun sur le transfert des populations. Les Polonais qui vivaient dans les territoires de l’Union soviétique se sont installés sur le territoire de la Pologne et les Ukrainiens qui vivaient sur des terres polonaises sont allés sur le territoire de la RSS d’Ukraine. L’opération de réinstallation, baptisée « Wisla », a duré près de deux ans. On évalue à plus de 1,5 million le nombre de personnes déplacées au cours de cette opération. Une telle « réinstallation des peuples » a réduit les tensions entre les Polonais et les Ukrainiens.

Dans le même temps, l’histoire officielle de l’URSS s’est gardée d’évoquer ce sujet douloureux. Après la guerre, le massacre de Volhynie n’était commémoré ni en URSS (donc pas en Ukraine) ni en République populaire de Pologne. Seuls quelques ouvrages pour spécialistes étaient tolérés sur la question. Les historiens et le grand public ne sont revenus sur ces événements qu’après l’effondrement de l’URSS.

Au cours des dernières années, la politique des nouveaux dirigeants de Kiev a exacerbé de nombreux problèmes historiques entre la Pologne et l’Ukraine. Varsovie a toujours condamné Kiev pour sa glorification des membres de l’OUN-UPA – dont le fameux Stepan Bandera (photo d’intro) – ainsi que pour des actes de vandalisme qui ont régulièrement lieu à l’encontre des lieux de mémoire polonais. En juillet 2016, le gouvernement polonais a reconnu le 11 juillet comme la Journée nationale de commémoration des victimes du génocide des citoyens de la République polonaise, perpétré par des nationalistes ukrainiens. Dans le même temps, le Premier ministre polonais a annoncé que la réconciliation finale entre les peuples polonais et ukrainien ne serait possible que lorsque les deux pays se seraient mis d’accord sur les événements qui ont ensanglanté la Volhynie en juillet 43.

Les autorités ukrainiennes insistent pour leur part pour que soient révisées les dispositions de la loi polonaise sur l’Institut de la mémoire nationale, qui concerne les Ukrainiens. Cette loi, entrée en vigueur au printemps de 2018, prévoit une responsabilité pénale pour la négation des massacres de Volhynie.

Henri Dubost

In girum imus nocte ecce et consumimur igni 

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2 Commentaires

  1. Les ukrainiensont été nazis avant les allemands, et les massacres en GALICIE ET VOLHYNIE, s’ils ont atteintleur paroxysme en 1943 , ont eu des antécédents dès la fin de la première guerre mondiale , ce qui aprovoqué une hausse de l’émigration polonaise de ces provinces , notamment de jeunes femmes

  2. les polonais ne jurent que par la russophobie, ils ont oublié que l’allemagne ….

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