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Portrait de Kevin, Français de souche qui fait ramadan par solidarité

KevinramadanIl est des Français de souche, bien surprenants qui n’étant ni musulmans, ni même intéressés par l’islam, observent le Ramadan. Quand on leur en demande la raison, ils invoquent la « solidarité » avec leurs amis musulmans.
Kévin Boulet est un garçon ordinaire. Il a dix-sept ans et étudie en section Économique et Sociale au lycée Rosa Parks à Gayville-sur-Beur, petite commune qui a érigé la parité et la discrimination positive en règle d’or. Son père Jean-Louis Boulet (il se fait appeler John-Lewis, car ça fait plus « states ») est avocat et conseiller municipal EELV. Il défend régulièrement des sans-papiers ainsi que les détenus afin qu’ils puissent au plus vite purger leur peine et se réinsérer dans la société. Sa mère, Marine Dugland-Boulet (elle a déposé un formulaire pour changer de prénom) est assistante sociale, elle aide les réfugiés à obtenir l’asile politique, à ramener en France leur famille (même éloignée) et à trouver du travail. Elle a un amant, il faut dire qu’elle s’ennuie avec son Français de mari. Elle lui préfère Mamadou Gwoné, un grand gaillard gabonais arrivé en France il y a quelques années et qui a su la séduire avec sa voix grave, son accent rugueux, sa corpulence de séquoia et son déjà lourd casier judiciaire. Elle intervient aussi dans les écoles maternelles ou primaires pour dénoncer le racisme, le sexisme et l’homophobie. Elle voudrait bien aller dans les crèches pour sensibiliser les tout-petits mais la municipalité ne lui en a pas encore donné l’autorisation. Cela ne devrait pas tarder.
Kévin a grandi dans cette famille égalitaire. Petit, il a été éduqué à l’idéal républicain. A l’école l’enfant avait refusé de chanter la Marseillaise que son père jugeait « trop violente ». Dès son plus jeune âge, on lui avait appris le « vivre-ensemble ». Et quand quelques voyous lançaient des cailloux sur la voiture de ses parents ou taguaient leur maison, le père lui disait avec un sourire bienveillant « Des cons il y en a partout, l’important c’est de ne pas généraliser. »
A la sortie du collège Malik Oussékine, un choix cornélien s’offrait au jeune Kévin. Il devait choisir entre le lycée Jeanne d’Arc et le lycée Rosa Parks. Le premier étant le plus proche, c’est naturellement vers celui-ci que s’était porté son choix. Mais la mère avait rétorqué qu’elle ne voulait pas envoyer son fils dans un lycée qui portait le nom d’une « catho tarée d’extrême-droite » et avait alors opté pour l’insoumise Rosa Parks.
Actuellement, Kévin Boulet est en classe de première. Il aimerait aller à Sciences Po puis à l’ENA pour devenir conseiller d’État ou travailler à la Cour des Comptes. Pour l’instant, il porte des tee-shirts Che Guevara, et sa chambre est décorée de divers portraits de Gandhi, de Mandela ou d’Aung San Suu Kyi. Il est très fier d’avoir un jour serré la main d’un homme qui avait serré la main à un homme qui avait serré la main au fils du cuisinier du Dalaï-lama. Dans son lycée, il est le Bouddha. Toujours à apaiser les disputes, il n’a jamais haussé la voix (sauf contre un camarade dont le père votait FN et qu’il a giflé en le traitant de « sale fils de facho »). Dans les bagarres interethniques, il ne prend jamais part et se fait l’apôtre du vivre-ensemble, se mettant littéralement entre les deux camps, ce qui explique qu’il rentre souvent avec des bleus et des pansements. Mais qu’importe, c’est un rebelle et il le prouvera une fois qu’il sera admis à l’ENA, puis à la Cour des Comptes.
A part ses études, Kévin fait du bénévolat auprès d’associations antiracistes ou homosexualistes. Il a rejoint aussi une organisation de jeunes antifas et a organisé une « journée de la jupe » dans son lycée pour défendre l’égalité hommes-femmes, les garçons portaient tous des jupes, sauf le « fils de facho » qui avait refusé, ce qui lui avait valu des huées et les injures du très tolérant Kévin. .
Pour ce qui est de la religion, Kévin n’est pas vraiment croyant. Non, il n’est pas un athée bolchévique rêvant de détruire les églises, il n’a seulement aucune idée religieuse, préférant « se construire sa propre philosophie de la vie, à travers les échecs et les réussites qui participent à la formation de l’individu ». Pourtant, il a été baptisé, tout comme son père, qui malgré son anticléricalisme veut une « spiritualité laïque ». Kévin, lui, a lu les livres bouddhiques et beaucoup d’ouvrages psychologiques sur « l’accomplissement de l’individu ». Il est humaniste et croit en son prochain. Précisons qu’il est contre la corrida et qu’il est végétarien.
Citoyen du monde et partisan du vivre-ensemble, pour lui l’islam a toute sa place en France. Il veut la paix et considère les musulmans comme ses frères. Quand on diffuse sur Arte des reportages larmoyants sur ces pauvres femmes iraniennes ou afghanes, il en pleure et voudrait leur prodiguer son sacro-saint secours humaniste. Pourtant, en France, il est pour la burqa et conchie la droite qui en a interdit le port. Il crache sur le racisme car pour lui « toutes les cultures se valent ». Pourtant, il a écrit une lettre au secrétaire général de l’ONU pour qu’une résolution soit adoptée contre l’Inde, cet horrible état traditionnel où la naissance détermine l’appartenance sociale. Il s’insurge également contre les pays qui n’acceptent pas l’homosexualité tels l’Ouganda. Dans sa logique, toutes les cultures se valent, pour peu qu’elles fussent toutes semblables.
L’islam, comme nous l’avons dit, a pour lui « sa place en France ». Mais Daesh, « c’est juste trop horrible ». Le 11 janvier, il a défilé et a répété le psittacisme charliste. Il abhorrait Zemmour qu’il jugeait islamophobe, mais a défendu des journalistes qui se moquaient de Mahomet. Cela, il l’explique par le fait que « Zemmour il a la haine en lui, alors que Charlie c’était juste pour le fun ». Il veut qu’on rie de Dieu mais pas de communautés ethniques.
Cette année, Kévin, sur les conseils de ses amis de quartier aux longs casiers judiciaires, a décidé de « faire le Ramadan ». Il programme son réveil a six heures du matin. Après s’être levé aux aurores, il avale rapidement un petit-déjeuner et une dizaine de barres énergétiques. Puis toute la journée, il traine avec ses amis musulmans, affamé tout comme eux jusqu’au soir. Ah, le soir… la rupture du jeûne… A ce moment, l’humaniste se transforme en Pantagruel, il avalerait la lune et les étoiles tellement il se gorge de boissons et de nourriture. La première journée fut la plus dure. Mais la nuit le fut encore plus. Son corps, peu habitué à un tel traitement, a failli exploser. Il a vomi tout ce qu’il avait englouti et ses parents ont dû appeler les pompiers. Sa mère, en larmes, lui avait demandé de stopper cette expérience qu’elle trouvait « enrichissante mais peu adaptée ». Mais le père avait encouragé son fils: « il faut se faire violence parfois, pour forger le temple du vivre-ensemble et de l’humanité » avait-il asséné tel un pontife infaillible. Le fils, encouragé par les paroles paternelles, avait rassuré sa mère qu’il modérerait sa bombance les jours prochains.
« Mais tu es devenu musulman? » avait demandé sa copine Vanessa. « Non, pourquoi? » avait répondu notre jeûneur apprenti. « Bah, le ramadan c’est un truc de musulmans, non? » « Ouais mais je fais ça par solidarité. Tu sais Vanessa, si tout le monde pensait comme toi, on serait encore sous Vichy. C’est parce qu’il y a des gens qui s’impliquent même dans les choses qui ne les concernent pas que l’humanité avance » déclarait-il fier à sa dulcinée. Les jours qui ont suivi, son ramadan fut de meilleur augure. Son corps s’accoutuma au faux jeûne des mahométans si bien que ni la faim du jour, ni la goinfrerie de la nuit ne lui faisaient plus aucun mal.
Kévin est fier de s’abstenir ainsi et de maîtriser son corps. Le jeune rebelle bourgeois a même réussi à convaincre sa copine de faire de même, c’est-à-dire, jeûner « par solidarité ». Pourtant, l’année dernière, à une réunion de famille, où un de ses cousins – catholique pratiquant – avait poliment indiqué qu’il ne mangerait pas de viande, sous prétexte de carême, Kévin avait pouffé de rire et affirmait tel un nouvel Épicure « comment on peut se priver des plaisirs de la vie? ».
Des Kévin Boulet, il y en a à foison dans notre pauvre France qui a perdu son âme. Ils rechignent au carême de leurs aïeux, mais rivalisent à observer « par solidarité » le (faux) jeûne d’une foi qui n’est pas la leur. Ce phénomène est révélateur d’une chose: le jeune Français se hait, il hait tout ce qui est Français. Ou plutôt on le lui a fait haïr dès sa plus tendre enfance. Faites un sondage parmi la génération Z. Au moins la moitié vous dira que le christianisme est périmé et se moquera de ses bigotes qui vont à confesse le dimanche et qui se privent de viande le vendredi. Et pourtant, ces mêmes épicuriens en herbe seront les premiers à imiter leur ami Moussa qui ne mange ni ne boit pendant le Ramadan. Cela dénote non pas un déclin du sacré, comme les partisans de la « fin des temps » le pensent, mais plutôt une haine de soi. Pourquoi chérir le sacré d’autrui si on hait son propre sacré, si ce n’est par bâtardise intellectuelle doublée d’une mortifère lâcheté et une d’incapacité à porter le poids moral que représente le fait d’être Français.
Cela, je l’ai constaté personnellement, lors d’un épisode assez cocasse que je ne peux m’empêcher de relater : à l’université, j’avais un exposé à faire sur un sujet que je maîtrisais assez mal, à savoir « le syndicalisme américain dans la seconde moitié du XIXème siècle ». Un camarade de faculté que je connaissais assez mal, mais qui était réputé incollable sur les questions relatives à l’histoire des États-Unis eut alors la gentillesse de me donner un sacré coup de main et de m’aiguiller vers certains ouvrages spécialisés sur ce sujet. Quelques semaines plus tard, au jour de l’oral, je parvins grâce à son aide précieuse à décrocher une note satisfaisante. Une fois l’oral terminé, j’invitai le compère dans un café, pour le remercier de m’avoir aidé. Il déclina avec un sourire mon invitation arguant qu’il « faisait le Ramadan ». J’exprimai mon étonnement face à cette assertion, entendu qu’il avait un nom et un prénom typiquement français. Il m’affirma qu’il n’était en aucun cas musulman, mais qu’il le faisait « par solidarité, avec les potes de la cité ». Je lui demandais alors s’il observait aussi le jeûne du Carême chrétien, sa réponse négative et mêlée de sarcasme fut qu’il ne se sentait pas catholique, nonobstant qu’il ait été baptisé dans son enfance. Alors ma question fut de savoir pourquoi sa solidarité si fraternelle avec les Musulmans ne s’étendait pas aux Chrétiens. Puisqu’il ne faisait partie d’aucune des deux religions, il pouvait bien observer le jeûne chrétien s’il s’essayait à celui des mahométans. Il me dit d’un ton quasi-solennel que le christianisme, responsable de tant de malheur était une religion vieillotte et dangereuse, et qu’il ne se sentait pas solidaire des « culs-bénis ». Ce camarade, dont je ne me moque pas malgré notre flagrant désaccord, c’est un jeune homme intelligent, doté d’un vocabulaire assez riche et d’une culture historique et politique conséquente. Bref, ce n’est pas le simplet qui regarde des émissions de téléréalité et qui ne sait rien à rien. Pourtant, ses connaissances ne l’empêchent pas de sombrer dans un tel gouffre intellectuel. Il faut dire que c’est un garçon élevé dans la plus pure tradition de la tolérance républicaine, du vivre-ensemble et de l’illusoire fraternité entre les civilisations.
Nicolas Kirkitadze