Pour un Vatican II de l’Islam, ou la quadrature du cercle

Publié le 8 avril 2008 - par
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Comme l’a compris Roger Heurtebise dans son article intitulé « C’est Voltaire qu’on assassine », le film Fitna appelle à une refonte de l’islam, qui pourrait être à l’islam ce que fut à l’Eglise le Concile Vatican II (1962-1965), au cours duquel cette dernière a manifesté sa volonté d’ouverture aux autres confessions et aux exigences contemporaines. Mais, qui va procéder à cette adaptation ?

Le musulman Ozcan Keles, installé à Londres, insiste sur le fait que seuls « les leaders musulmans s’appuyant sur la foi » devraient être autorisés à procéder à la délicate itjihad, c’est-à-dire à l’interprétation coranique, tandis qu’Haroon Amirzada, ancien conférencier de l’université de Kaboul, estime que « tous les élèves, tous les politiciens d’Orient et d’Occident, qu’ils soient islamiques ou non, devraient travailler ensemble à la modernisation de l’islam pour que cette religion rencontre enfin les réalités de son époque ». En conséquence, quelle Commission, reconnue sans conteste, prendrait sur elle d’énumérer les préceptes coraniques qu’il faudrait modifier ou supprimer pour parvenir à un humanisme véritable, c’est-à-dire à cette idée que l’être humain, quel qu’il soit, mérite de vivre ?

L’itjihad ne saurait être, en effet, un replâtrage destiné à donner le change mais une reprise exhaustive des mots, expressions ou phrases du Coran pouvant s’interpréter humainement et inhumainement, pour n’en retenir que la version humaine, ce qui suppose d’emblée l’éradication des versets anti-femmes, anti-juifs, anti-chrétiens ainsi que des sourates guerrières. C’est dire le gigantisme de cet examen critique qui, entre autres, établirait l’égalité de l’homme et de la femme dans le couple, au domicile conjugal, en matière d’héritage, au tribunal, dans la rue ou ailleurs ; demanderait que les différentes orientations sexuelles ne fussent plus condamnées mais reconnues comme l’un des aspects de la nature humaine ; bannirait les tenues vestimentaires islamisantes ; exigerait l’acceptation de la mixité en tout domaine et en tout lieu ; accorderait le droit, pour le musulman ou la musulmane, d’avoir la religion de son choix, d’en changer ou de n’en pas avoir ; renoncerait à l’idée selon laquelle les adeptes d’une autre religion – voire d’aucune – seraient le Mal ; permettrait à toute personne musulmane d’épouser une personne non musulmane, agnostique ou athée, sans être dans l’obligation de la convertir ; supprimerait les mariages forcés ; abolirait la polygamie ; interdirait la répudiation et les mutilations sexuelles ; mettrait fin – au nom même de la Déclaration Universelle des Droits de l’Animal (1978) – à l’égorgement « religieux » des moutons et autres animaux – que des quotidiens algériens ont dénoncé en des termes bien plus sévères que Brigitte Bardot, pourtant sanctionnée par un tribunal français ; autoriserait des édifices religieux non musulmans dans les pays musulmans qui les refusent – comme l’Arabie Saoudite – et par conséquent accepterait la construction éventuelle d’une cathédrale et d’une synagogue à La Mecque ou à Médine, à l’instar de la grande mosquée et de la grande synagogue qui s’élèvent aujourd’hui à Rome, capitale de la chrétienté.

Dans cet islam réformé, le bâillonnement de la liberté d’expression ferait place à l’expression de la liberté. La parole prise le serait pour être partagée. Les musulmans reconnaîtraient les non-croyants comme leurs égaux. Négociations et débats deviendraient possibles, sans idée prohibée ni penseur interdit. Emergerait une humanité délivrée du communautarisme et, par suite, centrée sur une approche universaliste et critique d’elle-même, de ses savoirs et de ses pouvoirs. Enfin, il n’y aurait plus de Jeux Olympiques réservés aux seuls musulmans ! A l’Est, tout serait nouveau, et l’Est comme l’Ouest s’en réjouirait !

Oui, tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais nous ne connaissons qu’un monde, et je doute qu’il soit le meilleur. Les Européens le savent, et les musulmans aussi. Alors ?

Alors l’accélération nucléaire de l’Histoire oblige qui veut maintenir la vie sur Terre à répondre à d’obsédantes questions : si les musulmans considèrent que l’Europe n’est pas la seule affaire des Européens, puisqu’ils y vivent, pourquoi continuent-ils à penser la terre d’Islam comme la seule affaire des musulmans, vu que des Européens y sont implantés ? Si des musulmans s’installent en Europe avec la ferme intention de ne pas s’européaniser, comment peuvent-ils penser qu’ils y vivront bien ? Bien vivre dans un pays d’accueil n’est-ce pas vivre en harmonie avec lui ? Pourquoi vivraient-ils mieux en Europe s’ils y vivent comme dans leur pays d’origine ? Les musulmans d’Europe veulent-ils l’intégration de l’islam dans l’Europe ou l’intégration de l’Europe dans l’islam ? Et que serait l’intégration de l’Europe dans l’islam sinon la désintégration culturelle de l’Europe ? S’il n’y a plus d’Europe, comment s’installer en Europe ? L’islamisation de l’Europe ne signerait-elle pas l’échec de toute immigration musulmane en Europe, puisque le musulman ne s’installerait pas en Europe mais en Islam ?

La seule réponse satisfaisante à l’ensemble de ces questions ne peut donc être que l’européanisation de l’islam, c’est-à-dire l’acceptation, par les musulmans eux-mêmes, d’un aggiornamento susceptible de recevoir et leur agrément et le nôtre : l’universel des valeurs dites universelles est à ce prix. Si nous oublions cela, l’accroissement de la population musulmane en Europe deviendra la tête de pont d’un islamisme visant la reconquête du sol européen, mais cette fois bien au-delà de Vienne !

C’est d’ailleurs cette reconquête éventuelle – que d’aucuns prévoient « de Dunkerque à Tamanrasset » et « du Golfe à l’Atlantique » – qui met la communauté musulmane vivant en Europe au pied du mur. Car l’islam d’Europe, c’est elle ! Or, qu’est-elle : un islam déconnecté de tout conservatisme et, par suite, de tout intégrisme, ou un retour de l’Histoire, avec ses cimeterres et ses razzias ? Cette même communauté ne voit-elle pas grandir le scepticisme à son égard, et même plus ? Qu’attend-elle, en l’occurrence, pour rassurer les peuples européens ? Lui serait-il si difficile de leur donner son assentiment ? Dira-t-on qu’elle adhère sincèrement mais silencieusement à notre modernité, en adaptant du mieux qu’elle peut ses us et coutumes au contexte occidental ?

Le penser et s’en contenter n’est possible que pour ceux qui n’ont pas saisi l’enjeu véritable de la présence musulmane en Europe : il ne s’agit pas de trouver des arrangements – ce qui reviendrait à s’arranger pour arranger l’islam seul. L’islam n’est pas seul en Europe : il y a aussi les Européens ! En d’autres termes, il ne s’agit pas de construire un islam en Europe, mais un islam d’Europe, c’est-à-dire de mettre au point un islam institutionnel qui dispenserait ses représentants de réagir, dans telle ou telle circonstance, à l’encontre – voire même en faveur – des valeurs européennes, comme on a pu le constater lors de la prise d’otages dont Christian Chesnot, Georges Malbrunot et Mohammed al-Joundi furent l’objet du 20 août au 21 décembre 2004.

Une chose, en effet, d’agir en faveur de la loi ; autre chose d’agir par pur respect pour la loi. Agir en faveur de la loi peut être coïncidence ou calcul ; agir par pur respect pour la loi n’est possible que par adhésion ou fusion. Voilà pourquoi la meilleure façon de respecter la loi, c’est de contribuer à son élaboration, ou d’épouser librement celle qui existe – et qui n’est pas celui qui l’épouse, puisqu’il l’épouse ! C’est donc bien aux musulmans que revient la tâche de produire une nouvelle culture islamique, et, en particulier, aux musulmans vivant en Europe, où la parole est plus libre qu’elle ne l’est en terre d’Islam.

Seulement, cet islam des Lumières – comme le nomment, entre autres, l’islamologue Rachid Benzine et l’anthropologue Malek Chebel -demande l’acceptation d’un « nouveau » Coran, ce qui revient à faire de chaque musulman un apostat, car celui qui n’obéit pas à l’islam tel que Dieu l’a dicté sort de facto de l’islam, et tombe sous le coup de la Charia –qui, en la circonstance, exécute le fautif ! Le physicien Ghaleb Bencheik – présentateur de l’émission religieuse Islam, le dimanche matin, sur France 2 – a beau déclarer qu’« on ne peut se prévaloir d’un idéal religieux pour déverser la haine », autrement dit qu’« aucune cause, si noble soit-elle, ne peut justifier l’assassinat d’innocents », le djihad lui-même ne pouvant être « sanctifié ni sacralisé », aucune voix émanant de hautes personnalités musulmanes vivant en Europe ne retentit pour approuver ces affirmations.

Que faut-il en déduire ? Qu’un islam européen qui serait fraternel à l’égard des valeurs européennes semble n’être pas près de voir le jour ? J’ai bien peur de connaître la réponse à la lumière du Coran ! Car si je change la lettre du Coran, j’en change l’esprit, et si j’en change l’esprit, c’est l’esprit de Dieu que je change ! Comment pourrais-je semblable tour de force ? Et à supposer que cela fût possible ou eût un sens, quel musulman y souscrirait ? Comment le Coran pourrait-il n’être plus le Coran ? Refonder le Coran à la lumières des Droits de l’Homme, n’est-ce pas dire que les Droits de Dieu ne sont plus les Droits de Dieu mais les Droits de l’Homme, autrement dit que le Dieu de Dieu c’est l’Homme ?
N’avons-nous pas atteint ici, et pour quelque musulman que ce soit, le tréfonds de l’abomination théorique ? Si le mot français musulman vient de l’arabe mosalmān qui signifie textuellement soumis, à qui et à quoi le musulman peut-il bien se soumettre sinon à Dieu et à Sa Parole – que le Coran contient dans son intégralité ? Le « musulman » n’est-il pas également le « fidèle », c’est-à-dire celui qui est « dévoué au service de Dieu », ou encore le « croyant » qui, se confiant en Dieu, « entre dans la voie du salut et de la paix » que Dieu seul donne ? Voilà pourquoi le terme musulman est opposé à djabel et à kafir, qui signifient respectivement infidèle et incroyant. Quel croyant, donc, pourrait « croire » en l’homme comme on « croit » en Dieu ? Quel croyant oserait, tout en restant croyant, déclarer caduc tel élément du texte sacré qui serait en contradiction avec les valeurs européennes ? La Communauté islamique – qui se donne comme « la meilleure des communautés qu’Allah ait jamais créée » (!) – ne précise-t-elle pas que les Droits de l’Homme se trouvent déjà dans la Charia, puisque « tous les droits fondamentaux et toutes les libertés universelles font partie intégrante de la religion islamique » ? (Déclaration des Droits de l’Homme dans l’Islam, 1990) Qui, absolument parlant, a raison : Dieu, ou l’homme ? Et comment, dans ce cas, maintenir la supériorité de la raison sur une pensée posée comme « sacrée » ? Le « sacré » n’appartient-il pas à « un domaine séparé, interdit et inviolable » auquel on doit un « sentiment de révérence religieuse » ? Que serait une religion culturelle et non cultuelle, sinon autre chose qu’une religion ? L’étymologie même du mot « religion » ne me « relie »-t-elle pas à Dieu, même si je suis agnostique ou athée ? L’agnostique ou l’athée n’est-il pas obligé de penser Dieu s’il veut comprendre ceux qui Le pensent et qui en vivent jusqu’à mourir et faire mourir pour Lui ? Comment donc refuser l’assertion selon laquelle il y a un « vrai islam », qui est précisément celui qu’enseignent tous les théologiens musulmans ? Que serait un théologien qui ne croirait pas en Dieu sinon un théoricien de la théologie, et non un théologien ? Les théologiens chrétiens, et les chrétiens eux-mêmes, ne disent-ils pas qu’il y a un « vrai christianisme » – qui est le seul digne d’être enseigné ? Et comment empêcher un musulman de penser que sa religion, a fortiori parce qu’elle est la dernière révélation historique, a été dictée par Dieu pour abolir les précédents messages ? La Sagesse du Seigneur des Mondes n’avait-elle pas prévu ces différents messages comme propédeutique à l’avènement de l’Unique Vérité ?

Une telle Vérité ne saurait, de ce fait, justifier qu’un musulman respectât les valeurs européennes : les respecter, ce serait les couvrir de déférence, ce qui ne se peut puisque la Vérité seule mérite cette déférence. En conséquence, les respecter, c’est au plus ne pas leur porter atteinte, donc se contenter de les côtoyer, à défaut de pouvoir les intégrer, car les intégrer, ce serait les accepter, et les accepter reviendrait à se perdre.

Dans Le Monde islamique et le projet de nouvel ordre mondial – paru en 1995 aux Presses Universitaires de France – l’intellectuel et homme politique marocain Abdelhadi Boutaleb, réputé opposé à l’islamisme radical, répond par anticipation à tout aggiornamento de l’islam, confirmant, hélas, les lignes que je viens d’écrire : « En Occident, les acquis dans le domaine de la liberté n’ont de limites que le respect dû à la liberté d’autrui, alors que la liberté en Islam est demeurée maîtrisée par les valeurs et les principes conformes au texte du Message. Pour cela, il n’est pas permis à un musulman, sous prétexte de liberté, d’afficher l’apostasie ou de pousser les musulmans à la déviation, ou de modifier, dans un sens ou dans un autre, les préceptes fondamentaux de l’islam. Il ne peut pas non plus suivre des sectes dévoyées, nier un fondement de la législation divine, croire à une doctrine qui rejette la religion (…), proposer ou réclamer la modification du Coran en tant que parole de Dieu (…). Le système islamique met, lui aussi, l’accent sur la liberté. Celle-ci couvre la liberté de confession (point de contrainte en religion dans le Coran) à condition qu’elle ne signifie pas l’apostasie ou la déviation ».

On le voit, le chemin sera long – à supposer qu’il existe – pour que « les musulmans se débarrassent de ce fardeau islamiste et puissent vivre d’une manière totalement intégrée au monde moderne ».

Maurice Vidal

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