Pourquoi il faut lire « La crise globale », de Jean-Michel Quatrepoint

On a tout entendu, sur la crise financière qui secoue le monde depuis plusieurs mois. Ceux qui veulent défendre à tout prix le libéralisme nous racontent que ce sont des brebis galeuses du genre de Bernard Madoff qui ont mis la pagaille dans un système globalement sain. A l’inverse, d’autres proclament, prenant leurs rêves pour des réalités, que cela est la fin du capitalisme ! Des dizaines d’ouvrages, des milliers d’articles, ont déjà tenté de décortiquer cette crise, et notre journal a déjà publié de nombreuses contributions sur ce sujet. Alors, pourquoi conseiller davantage cet ouvrage, par ailleurs peu promu par les médias, plutôt que d’autres ?
Parlons d’abord de l’auteur. Jean-Michel Quatrepoint n’est pas le premier journaliste venu. Il a passé onze ans au « Monde », et il a dirigé les rédactions de journaux économiques comme l’Agence Economique et Financière (Agefi), La Tribune et Le Nouvel Economiste. Il a été un temps chroniqueur sur une chaîne de télévision. Il est par ailleurs fréquemment invité par la revue « Res Publica », de Jean-Pierre Chevènement, pour intervenir lors de ses colloques. Bref, ce n’est ni un fanatique libéral, ni un gauchiste anticapitaliste primaire.

Cet ouvrage, écrit dans un style agréable, se lit comme un roman. Il explique, à travers sept chapitres, l’ensemble des facteurs qui ne pouvaient qu’amener le fiasco actuel, dont les classes moyennes vont être, cette fois, les principales victimes.
L’auteur entend répondre à ceux qui ne voient qu’une explication technique, partielle, à cette crise qui va secouer la planète toute entière, alors que pour lui, elle est globale.
L’introduction de ce roman met l’eau à la bouche. Avec des exemples simples, Jean-Michel Quatrepoint nous montre les conséquences de cette crise, dans la vie quotidienne de quelques personnes représentatives. Elle va ruiner un ouvrier syndiqué américain, licencié à cinquante ans, pour cause de délocalisation, qui ne peut plus rembourser les traites de sa maison. Un retraité britannique dont la banque a fait faillite, sera soulagé que l’Etat honni la nationalise, le sauvant ainsi de la ruine. Une cadre supérieure française voit elle aussi sa vie basculer lors d’une restructuration qui la laisse, à cinquante ans, sans perspective de retrouver un travail (trop vieille), avec deux enfants poursuivant des études, dans une situation qui se dégrade au quotidien.
On aborde évidemment d’entrée les années 1980, lorsque le capitalisme anglo-saxon, avec Ronald Reagan et Margareth Thatcher, choisit l’option libérale, et distille un discours simple au monde : « Nous cassons nos monopoles, nous ouvrons nos marchés, vous devez faire de même ».
Bien sûr, cette volonté de revanche du libéralisme contre les Etats-providence détestés ne suffit pas, à elle seule, à expliquer les bouleversements de ces trente dernières années.
D’autres explications sont nécessaires. Les conséquences de la chute du Mur et de l’explosion de « L’empire du mal », la révolution Internet, la financiarisation de l’économie, le nouveau rôle de la Chine, son passage au libéralisme sauvage, sous l’égide du Parti communiste, son alliance avec les Etats-Unis, les entreprises condamnées à faire un profit maximal en peu de temps, la volonté de mettre fin aux Etats-Nations pour mieux permettre la libre circulation des marchandises, le financement du déficit américain par la Chine et le Japon, etc. sont autant de phénomènes, finement analysés, qui ont également contribué, par les déséquilibres engendrés, au scenario catastrophe de ces derniers mois.
Mais ce sont surtout les chapitres sur l’Union européenne et sur le « mal français » qui amènent, de la part de l’auteur, une lecture pertinente, qui sort de la pensée unique de l’UMP, de Bayrou, de la direction du PS et de la plupart des médias.
Jean-Michel Quatrepoint signale d’abord le rôle néfaste de la Grande-Bretagne, « porte-avion américain au sein de l’Europe », et le tournant que constitue, pour la construction européenne, la réunification de l’Allemagne. Il montre comment Bruxelles, en procédant à l’élargissement d’une Europe de quinze à vingt-cinq, a fait plaisir aux Etats-Unis, ravis de voir leurs nouveaux alliés, anciens satellites de l’URSS, défendre leur politique au sein de l’Union.
Il illustre, en s’appuyant sur de nombreux exemples, la férocité de la lutte interne, au sein de l’Union européenne, entre la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne.
Il regrette surtout que les reculs successifs de la France, qu’ils viennent des socialistes ou de l’UMP, aient toujours été compris par nos partenaires non comme des signes d’ouverture, mais comme des preuves de faiblesse.
L’auteur démontre surtout combien la haine de la France, de la Nation et de l’Etat, par les élites de notre pays, a été de pair avec la construction européenne, dont l’objectif est de « jouer les régions et l’Europe contre la France, les minorités contre la majorité, l’international contre le national, l’individu contre le collectif »…
Il dénonce, dans ce contexte, la multiplication des lois répressives contre nos propres citoyens (par exemple les automobilistes), et la lourde technostructure dont souffre notre pays.
Il n’hésite pas à citer cette formule choc de Clémenceau : « La France est un pays extrêmement fertile : on y plante des fonctionnaires, et il y pousse des impôts ». Il dénonce la perte de la notion de service public de la part d’une administration dont les élites, de droite comme de gauche, sont gangrênées par la culture libérale. Il regrette le temps où ces mêmes grands commis de l’Etat adhéraient à d’autres valeurs : le travail, la promotion au mérite, la patrie, l’égalité, la solidarité et… la laïcité, dont l’auteur explique que c’est elle qui nous a toujours différencié du modèle anglo-saxon et rhénan.
On aura compris qu’il appelle, à une sortie de la crise par le retour des Etats forts, les coopérations librement consenties entre nations, et le protectionnisme, face à l’idéologie du libre-échangisme.
Il craint que la France ne devienne un pays qui perde ses atouts, agricoles, portuaires, industriels, technologiques, et ne se transforme en un lieu de tourisme pour les riches vacanciers. Il appelle à tourner le dos à la politique menée ces trente dernières années, et à redonner des perspectives aux enfants des classes populaires et des classes moyennes.
Bien évidemment, il égratigne sans complaisance l’idéologie libérale-libertaire, symbolisée des années durant par « Le Monde » de Minc-Colombani-Plenel, dont il dénonce la haine contre la France, contre son Etat, et les dégâts de ses discours, notamment à l’école publique.
Mais c’est surtout le passage sur la Chine qui est passionnant. Il explique comment les communistes chinois ont fait de leur pays un gigantesque camp de travail, misant sur les 200 millions de « mingongs », véritables soutiers de la mondialisation, travailleurs ne bénéficiant d’aucune protection sociale et se vendant à la journée, pour faire face aux besoins de la production intérieure. Il constate que le nouveau capitalisme chinois séduit les grandes multinationales, ravies d’avoir une main-d’œuvre aussi peu chère pour écouler des marchandises dans les pays développés, en faisant des bénéfices énormes entre le prix de revient d’un produit et son prix de vente. Il montre enfin le nouveau colonialisme chinois à l’œuvre en Afrique, et comment il externalise sa force de travail, livrant clés en mains aux dirigeants africains des structures toutes faites, en échange de la libre installation de leurs usines et de leur personnel.
Bien évidemment, à ce jeu, les perdants sont connus : ce sont les salariés de tous les pays, industrialisés, mais aussi pays pauvres qui, un temps, ont été utilisés par les entreprises multinationales pour faire pression sur les salaires, avant d’être contournées à leur tour par la concurrence chinoise.
On pourra parfois s’interroger sur certaines critiques de l’auteur, féroce notamment contre les 35 heures de la gauche et les dockers CGT. On peut se demander s’il est possible, comme Jean-Michel Quatrepoint l’appelle de ses vœux, d’attendre de l’Union européenne une autre politique, à un moment où elle veut encore s’élargir et où elle ose demander aux Irlandais de voter de nouveau.
Mais cet ouvrage, remarquablement écrit, est un outil indispensable, accessible à tous les lecteurs qui n’ont pas de grandes connaissances en économie, pour mieux comprendre le monde dans lequel nous évoluons, et la réalité de la crise du système.
N’hésitez pas à l’acheter, à le lire, et à l’offrir à vos amis.
Pierre Cassen
La crise globale, de Jean-Michel Quatrepoint
17 euros
Editions Mille et une nuits

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