Pourquoi j'aimais tant le dessinateur iconoclaste Gérard Lauzier

Je viens seulement d’apprendre la mort, le 8 décembre 2008, de Gérard Lauzier. Il est vrai qu’à cette époque, j’étais à 20.000 km de l’Hexagone, pour plusieurs semaines. Or, j’ai adoré Lauzier, même si j’ai longtemps évolué dans un milieu qui qualifiait au mieux ce dessinateur auteur de BD décapantes, entre 1974 et 1992, de « misogyne », de « réactionnaire », voire parfois de « fasciste ».
Il est vrai que le bougre n’y allait pas avec le dos de la cuillère. Bien que le terme n’existât pas, à cette époque, ces dessins ciblaient essentiellement les bobos, héritiers souvent cyniques du rêve de mai 68, leurs contradictions, et surtout leur volonté de pouvoir, habilement dissimulée derrière des discours souvent grandiloquents.
Je l’avoue, je me suis régalé à le lire, et je lui dois des crises de fou rire dont je le remercie, à titre posthume. Ses portraits, montrant des visages ravagés par la culpabilité, déformés par l’autosatisfaction, torturés par les contradictions, illuminés par une foi mystique, valaient déjà le détour.
Ses bulles, où les répliques cinglantes tapaient juste, demeurent inoubliables par leur férocité.

Il avait réussi à se mettre beaucoup de monde à dos. Il est vrai que Lauzier faisait tout pour cela. Il parlait de la gauche comme d’un amour déçu, et les déceptions amoureuses sont souvent les plus féroces.
Il me revient à l’esprit quelques planches inoubliables, brocardant :
– Les énarques socialistes, qui nous racontaient, avant 1981, qu’en associant les travailleurs aux décisions des entreprises, ils allaient rendre plus efficace le capitalisme.
– Certaines féministes, qui critiquent, la clope au bec, les salauds de mecs, tout en adoptant les mêmes postures de pouvoir, pour les unes, et de soumission à la cheftaine, pour les autres.
– Les milieux de la pub, avec le chef de tribu, le boss, qui a réussi dans les affaires, tout en se disant toujours révolutionnaire, copain avec tout le monde, qui pelote toutes les petites secrétaires, au nom de la libération sexuelle, et contraint sa femme à partouzer avec lui.
– Les nostalgiques du retour à la Terre, qui donnent des leçons aux paysans locaux, forcément attardés et ringards, pour une nouvelle agriculture… qui ne fonctionne jamais, bien sûr.
– Les communautés sexuelles de l’Ardèche, et leur gourou, souvent habile manipulateur utilisant le verbe pour imposer son pouvoir au reste d’une communauté qui l’idôlatre.
– L’intellectuel communiste, insulté par ses gosses qui l’accusent d’être un policier du goulag, et qui s’interroge sur les échecs du socialisme réellement existant, remarquant que les camarades prolétaires sont plus heureux chez ces salauds de capitalistes que dans les démocraties populaires.
– Le maoïste haineux, dont le discours et les pratiques préfigurent la catastrophe cambodgienne.
– Les lesbiennes karatekas, assurant, nues, le service d’ordre des manifestations féministes, avec un vibromasseur à la main.
– Les nostalgiques d’extrême droite de l’Algérie française, se sentant les cocus de l’Histoire, mais voulant attaquer cette manifestation, et se faisant sodomiser par les vibro-masseurs des dites lesbiennes karatekas.
– La dictature de la jouissance obligatoire, avec une femme frigide dont l’orgasme est devenu une cause nationale, soutenue par les féministes, les scientifiques, l’Eglise catholique, le Président de la République, et tout le bon peuple.

– L’épouse quadra, bourgeoise entretenue par son mari, faisant de la poterie ou écrivant des poèmes, qui insulte son phallocrate de mec, tout en profitant de son carnet de chèques.
– Les défenseurs des immigrés qui, pour montrer leur anti-racisme, les autorisent à avoir des relations sexuelles avec leurs compagnes, mais déclenchent une bagarre quand certains immigrés s’avèrent homos, et veulent les sodomiser, eux…
– Le psy anti-internement, qui dit que tout enfermement est liberticide et fasciste, mais qui supplie les policiers d’enfermer une furie sexuelle dont il ne peut plus se débarrasser…
Je pourrais ajouter des dizaines de portraits qui ont fait des bandes dessinées de Lauzier des chef-d’œuvre pointant les contradictions entre les discours et les actes de toute une bobocratie bien-pensante et souvent donneuse de leçons.
II a arrêté ses BD ensuite, et s’est consacré au cinéma et au théâtre.
Il m’est souvent arrivé d’imaginer ce que serait la férocité de Lauzier, s’il avait dû reprendre un crayon trop tôt abandonné.
Je rêve aujourd’hui, près de 20 ans après sa dernière BD, parue en 1992, d’un Lauzier nous faisant rire aux larmes sur les les paradoxes d’aujourd’hui :
– Le discours anti mai 68 de Sarkozy et de ses copains, eux qui en ont repris un mot d’ordre : « Jouir sans entrave »… du fric !
– Le cynisme des patrons gavés de stock-options qui menacent leurs salariés de délocaliser s’ils osent réclamer une augmentation de salaire.
– Les nouveaux curés de la repentance, écologistes, anti-racistes, tiers-mondistes anti-colonisalistes, ayatollahs de la sécurité routière, mystiques à la Ségolène Royal, qui passent leur temps à se confesser et à expier les fautes de nos ancêtres tout en crachant sur les lois et les républicains de notre pays.
– Les nouveaux commissaires politiques de l’antiracisme, Mrap, LDH, Licra, Halde, engorgeant les tribunaux par leurs milliers de plaintes, plus délirantes les unes que les autres.
– Les empoignades féroces entre fédéralistes et souverainistes, et les contradictions de chaque camp.
– La culpabilité très compassionnelle des enfants de colonisateurs, fascinés par les jeunes délinquants et les rappeurs racistes, dans lesquels ils voient les révolutionnaires de demain… jusqu’au jour où, dans leurs beaux quartiers, il se font taper dessus et dépouiller.
– Le discours paranoïaque de toute une partie de la gauche qui croit vivre dans un pays fasciste, depuis que Sarkozy est au gouvernement, et qui confond déporté juif en 1940 avec clandestin en 2009.
-Les bobos parisiens qui roulent en 4 x4, mangent bio, font leur culture de cannabis sur leur balcon, et votent Cohn-Bendit-Bové.
– Les sociologues branchés de l’EHESS, qui réclament la mixité sociale pour le peuple, mais ne veulent surtout pas aller travailler dans le 93.
– Le masochisme de ces enseignants, comme on en voit dans « La journée de la jupe », qui se font malmener par les élèves, mais le nient, et ne veulent pas porter plainte devant la justice bourgeoise.

– L’idéologie perverse de ces mêmes enseignants qui arrivent décomposés à chaque récréation en salle des professeurs, se plaignant de ne pas y arriver à cause d’une minorité « en difficulté » et donc « en refus » mais qui s’entêtent à défendre le collège unique au nom de l’égalité… des chances.
– Les défenseurs de la carte scolaire et de la mixité sociale à l’école, qui connaissent les combines pour mettre leur rejeton dans la bonne école, parfois privée, tout en se disant laïques et « de gauche »…
– Tous les petits féodaux locaux qui utilisent l’argent public pour acheter leur élection, et n’ont plus d’autre projet que de se maintenir en place, et bien vivre sur la bête.
– Besancenot et ses petits camarades, qui veulent accumuler des voix, mais surtout ne pas gouverner.
– Les artistes qui donnent des leçons aux Français racistes, défendent les sans-papiers, mais réclament une politique protectionniste pour les productions françaises, tout en planquant leur fric en Suisse ou ailleurs.
– Les différentes revendications communautaristes, linguistiques, sexuelles, régionalistes, religieuses, montrant une société dans lequel le « vivre ensemble » n’est plus possible.
– Les laïques qui se déchaînent contre le Vatican et Sarkozy, et qui soutiennent les islamistes.
– Les féministes qui protestent contre l’ordre moral, mais soutiennent le voile.
– Les intégristes religieux, catholiques, juifs et islamistes, qui veulent nous réintroduire Dieu dans l’Europe, tout en se disant respectueux de la laïcité.
– Le nouveau militantisme internet, et ses injures anonymes, la nouvelle drague internet, et ses sites de rencontres, la nouvelle dictature du téléphone portable.
– Les racailles qui réclament le respect, mais nous imposent leur musique des rappeurs à tue-tête dans le métro, prêts à cogner le premier « raciste » qui oserait leur demander poliment de baisser un peu leur radio.
– Les sportifs milliardaires, issus des quartiers, qui font de l’humanitaire rentable, sponsorisé par les grands groupes capitalistes.
– Les voilées qui nous font le coup de la pudeur, avec un string sous leur tenue de Belphégor.
– Les musulmans de base, qui doivent prier cinq fois par jour, et ne pas manger ni boire, ni fumer ni câliner jusqu’au coucher du soleil, un mois dans l’année… pendant que leurs chefs occidentalisés consomment des call girls et picolent dans les hôtels de luxe parisiens.
– Les prostitués, hétéros et homos, réclamant les 35 heures, et un statut de travailleur du sexe, se syndiquant à Sud-Prostitution.

Et tant d’autres dérisions possibles…
Je rêve du retour d’une époque où un Lauzier osait jouer les iconoclastes mal-pensants, sans craindre de se retrouver au tribunal.
Je voulais, par ce papier parfois un peu provocateur, rendre hommage, même de manière décallée, à ce dessinateur talentueux, à sa liberté d’esprit, qui m’a souvent interpellé, et beaucoup fait rire.
Pierre Cassen
http://www.bdangouleme.com/actualite-436-gerard-lauzier–nous-a-quittes

image_pdf
0
0