Pourquoi je ne manifeste pas

Nous sommes une immense majorité et pourtant personne ne parle de nous. Nous sommes ceux qui n’ont jamais manifesté de leur vie et qui ne manifesteront jamais. Nous sommes pourtant des travailleurs : votre poissonnier, votre boulanger, le plombier du coin, votre voisine qui se lève à 4 heures du matin pour découper des poulets dans une usine d’agro alimentaire, l’agriculteur qui travaille 60 heures par semaine pour 750 euros par mois, le serveur de restaurant au smic , le maçon et le couvreur qui travaillent dehors tout l ‘année et bien d’autres… En général, nous n’avons aucun avantage social, nous ne savons pas ce qu’est un ticket restaurant, une voiture de fonction, le 13ème voire 14ème mois, les 35 heures ou bien le comité d’entreprise qui permet des vacances au quart du prix normal. Nous sommes pourtant lucides car nous savons bien que – démographie et gestion calamiteuse – font que nous allons devoir travailler plus longtemps, car si nous ne le faisons pas, nos enfants et petits enfants verront leurs pensions amputées de 30 à 40%.
Je fais partie de ceux là , j’aurais donc toutes les raisons d’agiter une banderole et de battre le pavé. Je ne le ferai pas pour plusieurs raisons :
– car, Messieurs et Mesdames les syndicalistes, vous ne me représentez pas. Vous vous représentez vous mêmes car vous voulez avant tout sauver votre crédibilité vacillante, la France est un pays peu syndiqué, vos finances sont des plus opaques, vous devez faire un maximum de bruit. Vous ne me représentez pas parce que vous défendez avant tout un dogme syndical déjà moribond.. Sans proposer quoi que de soit de constructif, on vous voit pavoiser au milieu d’un cortège toujours composé des mêmes fidèles : enseignants, EDF GDF, fonctionnaires, grutiers, cheminots etc… bref, n’êtes plus que les porte drapeaux des lobby syndicaux, vous faites du corporatisme pur et dur, vous ne braillez que pour un petit groupe, ceux qui craignent pour leurs privilèges au détriment du plus grand nombre. On vous voit rarement chez les artisans, les commerçants, les agriculteurs, les salariés précaires : ce n’est pas médiatique. La masse silencieuse (jusqu’à maintenant) n’est pas bien dangereuse, on peut tout lui faire supporter, on peut lui faire payer beaucoup de cotisations retraite pour recevoir une misère, on peut lui faire renflouer les régimes déficitaires des nantis, on peut la faire crouler sous la bureaucratie, on peut lui faire croire qu’on se bat pour elle, on peut lui faire avaler que les manifestants sont trois fois plus nombreux qu’en réalité en truquant les chiffres…
– car, Messieurs et Mesdames les politiques, vous ne me défendez pas non plus. J’approuve cette réforme , mais je sais parfaitement qu’elle ne représente qu’un emplâtre provisoire. Nous sommes au bord de la ruine, notre sécurité sociale présente un déficit abyssal résultat de 40 ans de gestion irresponsable et de pillages divers, notre dette extérieure nous oblige à y affecter 82% de notre PIB et quand nous perdrons notre triple A, la crise de 2008 fera l’effet d’une vaguelette par rapport au tsunami qu’il faudra affronter.
Sachant cela, vous avez mis sur pied ce « sauvetage », mais vous avez oublié un point essentiel :commencer par vous. Oui, vous, l’état, les députés, les sénateurs, les fonctionnaires de l’union européenne, les fonctionnaires territoriaux : vous vous êtes servis d’abord. Vous vous gardez bien de toucher à vos régimes spéciaux, mieux, vous avez voté dans un rare consensus, une loi infamante qui vous met à l’abri pour longtemps et vous fait espérer une retraite dont peu d’entre nous osent rêver! Pour les sénateurs : outre leur train de vie dispendieux, 6 ans de cotisations pour une retraite à taux plein! pour les députés : un parachute doré en cas de non réélection, 5 ans de rémunération à taux plein puis 20% à vie! Pour les fonctionnaires européens: la retraite à 50 ans d’une moyenne de 9000 euros mensuels! excusez du peu ! Non, vous ne me représentez pas.
– car Messieurs et Mesdames de la presse écrite ou orale traditionnelle vous ne faites pas bien votre métier. Comme beaucoup, j’ai été outrée par la couverture médiatique irresponsable d’un fait divers entièrement bidonné : le cas de du médecin ophtalmologiste d’Aix. Si nous ne le savions pas déjà, voilà qui est confirmé : certains d’entre vous ne sont que des revendeurs de sensationnel. Il n’est donc pas étonnant que vous opériez un complet décalage entre la réalité factuelle des grèves et le récit qui en est fait. On bloque seulement 4% des lycées, dans votre bouche cela devient « les lycéens s’ajoutent à la grogne générale et bloquent le pays ». Combien de manifestants dans les rues de Paris, le savez vous seulement ? quelle est la proportion réelle entre les travailleurs qui ont fait grève et ceux qui sont restés bien sagement à bosser? le dites vous ? le savez vous? Allez vous à la rencontre des lycéens qui ont refusé de rentrer dans ce jeu stupide? Avez vous interviewé des retraités qui touchent une pension exsangue alors qu’ils ont trimé pendant 40 ans? prenez vous à partie nos politiques en leur demandant s’il vont renoncer à leurs régimes spéciaux et à leurs privilèges? non bien sûr, cela ne fait pas vendre et ne va pas dans le sens de la pensée unique et de la bobo attitude si chère à notre société.
– car Messieurs et Mesdames les étudiants vous n’avez pas votre place dans ces manifestations. Madame Ségolène Royal s’est encore ridiculisée en vous enrôlant dans une guerre qui n’est pas la vôtre. Ceux d’entre vous qui ont été assez stupides pour défiler ne montrent pas le vrai visage de la jeune génération, Dieu merci! La majorité de vos amis ne s’y est pas laissée prendre. Les autres, comme d’habitude, avez porté leur jeunesse comme un étendard , vous vous prennez pendant quelques heures pour le Ché Guevara , vous séchez les cours bien que 25% d’entre vous soient quasiment illettrés , et bien sûr vous CASSEZ! Attirés par le goût du pillage et de la castagne, la racaille vous emboîte le pas, quel sera le prix réel de ces sabotages? Je refuse de défiler avec ces hordes de crétins qui n’ont même pas commencé à travailler et à vivre. Vous les interrogez sur des points précis : ils ne connaissent rien à la technicité des retraites, ils ne savent que débiter des slogans débiles et des lieux communs sortis tout droit de la bouche de papy Besancenot. Vous aussi, ne représentez que vous mêmes, une petite fraction d’une génération déboussolée qui casse tout ce qu’elle touche, détruire, salir, taguer c’est votre crédo et c’est triste.
Voilà pourquoi je n’irai pas crier au loup avec les autres, je gagne peu et je me vois mal, amputée d’une journée de salaire. On m’a dit que la SNCF entre autres négociait le paiement des jours de grève, est-ce vrai? je n’en serais aucunement étonnée, plus les privilèges sont énormes, plus ils sont étrangement silencieux, ne trouvez vous pas ?
Une petite lueur d’espoir quand même dans ce contexte anxiogène : les esprits se réveillent et la « populace » si méprisée et humiliée pourrait bien nous concocter une autre révolution Française…
Mireille Ménard

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