Pourquoi je ne vote plus… à gauche

Publié le 20 avril 2012 - par - 2 305 vues

Dans cette déclaration, je ne vote plus à gauche, il y a la réponse à deux questions : celle du vote et celle du vote pour la gauche.
La question du vote. J’appartiens à la génération 68, pas celle du devant de la scène, des gauchistes et autres interdits d’interdire. Sans entrer dans les détails, je fais partie des invisibles de 68, cette bande non identifiée d’idéalistes qui voulaient dur comme fer « changer la vie ». De ce creuset est sorti entre autres, le mouvement féministe, le seul qui ait réussi à la changer un peu, la vie. Or le vote n’avait pas la côte dans cette bande. Pour moi, « Élections, piège à cons », c’était une évidence. . J’ai toujours eu un grand recul par rapport à la politique telle qu’elle se pratique avec son inévitable rituel : le vote. Le vote est lié à une forme de démocratie, la représentative, qui ne correspond plus depuis longtemps à l’état des esprits. Forme dépassée et frelatée qui représente surtout les intérêts de la clique aux manettes. J’ai voté pour la première fois aux législatives de 68 et j’ai voté pour moi, puisque je me présentais in extremis comme suppléante du candidat FGDS à Nogent sur Marne. Après je ne me souviens plus, c’est vous dire. Je sais qu’en 81 j’ai voté pour Mitterrand, sous la pression de mes proches. J’étais embrigadée dans le « vote utile » Par routine. J’étais féministe donc à gauche. Réflexe de Pavlov : l’égalité et la liberté sont censées être de ce côté-là. Je connaissais cependant les relations turbulentes qu’avaient toujours entretenues dans le passé les groupes féministes et la gauche. Mais au moins, il y avait des relations. Tandis qu’avec la droite…Mais l’histoire a apporté un bémol à cette certitude. C’est sous Giscard que nous avons mené nos grandes actions féministes, dans les années 70, sans jamais encourir la moindre interpellation, c’est une femme de droite, Simone Veil, qui est montée au créneau pour défendre la loi sur l’avortement, c’est la même femme qui nous a débloqué les premiers deniers pour ouvrir notre refuge de femmes battues. Par contre, je l’ai déjà raconté, c’est dans mon camp, de gauche et féministe que je me heurtais aux pires empêchements de faire ce que j’avais à faire. Il m’a fallu attendre le Ministère des droits de la femme dans les années 80, avec Yvette Roudy, pour voir mes projets soutenus.
Durant toutes ces années de collaboration avec les femmes de gauche, surtout dans les associations , je me suis forgée mon opinion, à partir de l’expérience. Et elle a démenti sérieusement la théorie. Je me suis aperçue que beaucoup de gens de gauche n’étaient pas à la hauteur de leurs idées, mais qu’ils faisaient tout pour se le masquer. Deux constats : dans ce milieu là, ce n’était pas la pertinence ou l’efficacité d’une pensée ou d’une action, mais son alignement sur la bonne théorie. Celle-ci a deux volets : 1- on ne pactise pas avec le Système, forcément bourge et pourri. 2 –on ne fait pas ce qu’on dit. Autrement dit purisme et incohérence. Gare à ceux et celles qui se salissaient les mains, en les mettant à la pâte ! Étonnante quand même cette coïncidence entre les amateurs de pureté – pureté de la race, pureté des idées, ça peut mener au choix au camp de la mort ou au goulag. J’ai vite compris que cette exigence de « pureté » était le paravent commode à une certaine impuissance. Ce qu’on ne peut pas faire, on ne supporte pas que l’autre le fasse. Depuis des décennies, j’ai essuyé les anathèmes pour déviance par rapport à la ligne : hier c’était « réformiste » et « collabo », quand je fondais en 1974 avec Beauvoir la Ligue du droit des femmes, pensez donc, une association avec statuts , bureau et le toutime légal. Pas tolérable dans un mouvement hors la loi. Je me souviens encore d’un papier incendiaire de Christiane Rochefort, l’auteur de « Le repos du guerrier », contre moi, qu’elle taxait de stalinienne parce que j’avais ouvert un compte bancaire pour mon association féministe. Le soupçon régnait déjà. Dans cette gauche là vous êtes soupçonnée du pire dès que vous levez le sourcil. La même Rochefort ne digérait pas de s’être fait avoir par le vrai stalinisme au PC, dont elle avait été adhérente et dupe pendant des années.
Aujourd’hui, ma « déviance » me coûte une exclusion de fait. J’en rappelle quelques épisodes : annulations en cascade d’événements où j’étais invitée : un séminaire d’études sur le féminisme ; un débat organisé à Toulouse par les femmes du PS en mars 2011. Tout ça au motif que je suis intervenue lors des assises sur l’islamisation de la France fin 2010. Comment avais je pu figurer aux côtés des Identitaires ? Seule comptait cette intolérable « compromission », peu importait pourquoi. Tout récemment encore, me voila sommée de donner ma démission de présidente d’honneur de Flora Tristan , le refuge de femmes battues fondé par Annie Sugier et que j’ai porté à bout de bras pendant des années. Pourquoi ? Parce que « mes positions extrêmes sur l’islam » sont incompatibles avec mes engagements. Mais quel tribunal décide de la cohérence de mes engagements ? Même présidente honoraire, je suis sanctionnée pour « mauvaise pensée ». A quand le procès post mortem ? Il faut préciser que l’actuelle présidente de SOS femmes est Francine Bavay , élue des Verts. Ces tenant/es intransigeants de la liberté d’expression, se feraient damner pour qu’on publie Sade ou Genêt, mais sont les pires censeurs que j’ai connus. La question taboue du moment c’est la critique de l’islam.
Alors j’ai fait les frais douloureux sur le terrain, de l’incohérence et de la malhonnêteté de bon nombre de gens de gauche . « Je ne fais pas ce que je dis, mais je te dis ce que tu dois faire », telle est leur devise . L’incohérence est leur pain quotidien. Vous me direz nous sommes tous coincés là dedans. Mais on peut faire un effort pour ajuster idée et pratique. Encore ne faut il pas se bercer d’illusions , sur l’homme et sur soi. A gauche on a tendance à rêver l’ homme tel qu’il: devrait être, mais l’ennui est que ces gens là se prennent pour cet homme là, sans bouger le petit doigt pour en approcher. Changer le monde, oui, se changer, non. Ils se croient du bon côté par grâce divine, comme les jansénistes croyaient qu’il y avait des élus de dieu. C’est là mon point de rupture principal avec la gauche telle qu’elle se pratique : son aveuglement sur elle et les hommes, et partant son incohérence fondamentale. La gauche ne peut pas briguer le pouvoir, c’est antinomique avec ses fondamentaux. Elle est alors dans un dilemme insoluble. Voila pourquoi elle a tant de mal avec les gens qui en exercent. Le pouvoir se nourrit de hiérarchie et de soumission – tout le contraire de l’égalité. Le pouvoir condamne à être esclave de son ambition et du jugement des autres- tout le contraire de la liberté- Le pouvoir est la négation de la fraternité, puisqu’il est fait du mépris et de l’asservissement des autres.
Je ne veux donc plus voter pour des gens qui ne pourront pas faire autrement que les autres, mais qui sont obligés de croire le contraire pour y aller. Il y a deux hommes de gauche qui ont essaye de résoudre le dilemme entre exercice du pouvoir et appartenance à une vraie gauche : Pierre Mendès France qui a exercé le pouvoir un an et Jacques Delors qui a refuse la présidence de la république, parce qu’il ne pouvait rien faire. Vous aurez compris pour quoi je ne vote plus …à gauche. Je ne crois plus à ce vote là et je ne crois pas à cette gauche là.

Anne Zelensky

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