Pourquoi le mouvement ouvrier n'a-t-il jamais été capable d'instituer la véritable démocratie dans ses rangs ?

Quelques mots sur Pierre Lambert

Les lecteurs de Riposte laïque ont pu lire les articles contradictoires de Jean-François Chalot et de Denis Pelletier sur le dirigeant de l’OCI-PT, Pierre Boussel-Lambert, qui vient de nous quitter (88 ans). L’ayant connu personnellement, sans être de ses intimes, je peux ajouter quelques précisions. D’autres sans doute voudront aussi donner leur avis sur ce personnage, personnalité puissante mais très contestée.
Disons d’abord qu’il avait à son actif un certain courage. Un historien pourrait nous dire exactement dans quelles conditions P.Boussel a été arrêté par les Allemands à Paris pendant la guerre, puis s’est évadé et a rejoint la Résistance, où il a adopté le pseudonyme de « Lambert ». Un peu plus tard, alors qu’il était militant de la CGT, il a été envoyé par cette organisation en Yougoslavie pour prendre contact avec Tito et son parti, mais entre temps la roue avait tourné, Tito était devenu un ennemi de l’URSS, et à son retour en France Lambert a appris qu’il était exclu de la CGT. C’est pour cela qu’il a adhéré à FO, y a pris des responsabilités, et a incité nombre de ses amis à adhérer à ce syndicat, où ils sont encore. Tout cela est à son honneur, et montre qu’il avait des principes et agissait d’après sa conscience de militant. Par ailleurs, c’était un bon vivant, il aimait la bonne chère et les jolies femmes, mais on ne saurait lui en faire reproche.
Que n’a-t-il continué ainsi jusqu’au bout ! Si l’on suit sa trajectoire, on ne peut s’empêcher de penser que l’exercice du pouvoir, à l’intérieur de la petite organisation qu’il avait créée, par rupture avec la Quatrième Internationale dirigée par Pablo (Raptis) qui est maintenant représentée en France par la LCR, a fait peu à peu de lui un dictateur retors et plein de contradictions. On me dira que le « pouvoir », dans une formation qui n’a jamais compté plus de 2000 membres, est quelque chose de ridicule, mais compte tenu des innombrables ramifications du réseau d’influence que l’OCI entretenait autour d’elle, son dirigeant devenait une véritable éminence grise dont on pouvait flairer la présence ou l’inspiration dans d’innombrables événements et retournements imprévus de la vie politique, spécialement dans le mouvements ouvrier.
A partir d’une certaine époque, disons dans les années 60, le lambertisme s’est concentré autour de la personne de son chef, et est devenu un petit appareil, aussi opaque et intolérant que le gros appareil stalinien. A partir de là, il était admis que les militants de base n’étaient que des pions que la hiérarchie des responsables, savante structure de pouvoirs totalement aveugles et obéissants, pouvait manoeuvrer à sa guise. Tout venait d’en haut, rien ne venait d’en bas. Les militants n’étaient bons qu’à distribuer des tracts, faire signer des pétitions et ramasser de l’argent. Contrairement à tous les statuts, ils n’avaient pas voix au chapitre. Protestaient-ils ? On leur envoyait quelqu’un de prestigieux pour les faire taire. C’est ainsi que pendant la guerre des Malouines, j’ai écrit à Lambert pour lui dire que le mot d’ordre qu’il lançait : « Les Malouines ne sont pas anglaises, elles sont argentines », ne me paraissait pas correct, d’autant plus qu’à cette époque l’Argentine était dirigée par des généraux de sinistre mémoire, et puis enfin le mouvement trotskiste n’était pas nationaliste, il était internationaliste, nous chantions l’Internationale à la fin de chaque meeting, cela représentait quelque chose pour nous. Mais j’avais commis un crime de lèse-majesté, et quelques jours plus tard j’ai dû m’expliquer devant un militant chilien qui avait échappé aux geôles de Pinochet, et devant qui, moi simple enseignant français sans problèmes, je ne pesais pas lourd. Je ne répéterai pas cette discussion, qui ne m’a d’ailleurs absolument pas convaincu, mais je ne me rendais pas compte à ce moment-là que j’étais passé à deux doigts de l’exclusion.
Quelque temps après ce fut le tour de Pierre Broué, mon ami de toujours. Lui qui avait passé sa vie à faire toute la lumière sur les procès staliniens et le Goulag, après avoir été utilisé par Lambert comme accusateur dans le procès Mélusine (un militant lyonnais à qui on reprochait quelques virgules), se vit taxé de « royalisme » parce qu’il était allé faire une conférence sur Trotski dans un cercle de royalistes de gauche (cela existe). Exclusion immédiate, naturellement, et Broué me dit ensuite qu’en lisant son acte d’accusation il n’avait pas pu s’empêcher de vomir (physiquement) tant cette prose lui rappelait les actes d’accusation de Vychinski. Comment le mouvement trotskiste avait-il pu en arriver là ? Heureusement qu’ils n’avaient pas conquis le pouvoir en France !
Cependant, Lambert et les dirigeants multipliaient les voyages au long cours pour aller « reconstruire la Quatrième Internationale », et revenaient régulièrement en disant qu’ils avaient rompu avec tous les Troskistes d’Amérique latine et d’Asie du sud-est parce que ceux-ci ne pensaient qu’à se faire élire dans les élections « bourgeoises ». Donc la Quatrième Internationale n’était pas construite, elle était détruite, mais l’OCI existait toujours, c’était l’essentiel. Le but de l’organisation n’était plus de faire la Révolution prolétarienne mondiale, mais de se reproduire en tant qu’organisation. De quoi donner raison à tous les théoriciens de l’anarchisme. Nos cotisations, très lourdes, servaient à entretenir une petite camarilla protégée par le secret le plus absolu (il ne fallait pas renseigner l’ennemi de classe), et à cela s’ajouta un jour un épisode grottesque : on nous demanda de verser exceptionnellement une rallonge à nos cotisations pour alimenter une souscription pour un livre que Lambert allait écrire, et qui serait intitulé « Lénine, Trotski, Quatrième Internationale ». Donc nous payâmes, une fois de plus, mais du livre de Lambert, pas de nouvelles… Les mois, les années passèrent, pas de livre. Pétain disait : « Les Français ont la mémoire courte ». Au moins, on ne pouvait pas reprocher à Lambert d’avoir fait écrire son livre par un nègre ! Il fallait vraiment avoir le coeur bien accroché pour rester dans une telle organisation. Et comme dit le proverbe russe : « Tel pope, telle paroisse ». D’ailleurs, dans la direction de l’OCI, tout le monde appelait Lambert « le pape ».
Mais ce qu’on peut, à mon avis, surtout reprocher à Lambert en tant que militant ouvrier, c’est d’avoir transformé l’entrisme selon Trotski en noyautage. Tout le monde répète le mot « entrisme » comme si c’était un terme infamant, mais en réalité Trostki, au moment du Front populaire, avait recommandé à ses partisans, qui à cette époque en France n’étaient qu’une cinquantaine, d’entrer dans la SFIO, mais sans aucune ambiguïté, « bannière au vent », comme il disait, c’est–à dire en exposant en toute clarté leur programme révolutionnaire, ce que les dirigeants de la SFIO acceptaient. Le but n’était pas de « plumer la volaille », faire adhérer certains militants socialistes au parti trotskiste, mais d’infléchir la ligne de la SFIO dans une voie plus à gauche. C’était la tentative de Marceau Pivert, sur laquelle Jean-Paul Joubert a travaillé. On sait que cela n’a rien donné, parce que la SFIO n’a tenu aucun compte de ce que disait ce petit groupe de révolutionnaires, et ensuite une partie des militants trotskistes sont restés dans la SFIO parce qu’ils s’y trouvaient très bien, et les autres sont sortis. Cette tentative n’a pas eu de succès, mais au moins elle était honnête, et son échec n’était pas écrit d’avance. Mais la pratique généralisée par Lambert, et qu’il a appelée « mise en fraction », consistant à placer des militants dans toutes sortes d’organisations, de droite comme de gauche, y compris dans des loges maçonniques (alors que Trotski avait interdit à ses adeptes d’adhérer à la franc-maçonnerie parce que c’était « une organisation bourgeoise ») sans révéler leur appartenance au PT, et en jouant le jeu de l’accord avec l’organisation en question (on les appelle les bernards-l’hermite), cette pratique n’a rien à voir avec l’entrisme, et son but n’est pas de répandre la bonne parole le plus largement possible, mais de faire de l’espionnage et d’augmenter l’influence, y compris financière, de l’organisation lambertiste. Rappelons-nous Rosa Luxemburg : « La vérité est révolutionnaire, le mensonge est réactionnaire ». Elle, elle n’a pas menti, et elle l’a payé de sa vie.
Ces considérations posent, à mon avis, un problème pour toute la gauche, pour tout le mouvement ouvrier : comment se fait-il que ce dernier n’ait jamais réussi à instituer une véritable démocratie dans ses rangs ? En ouvrant ce dossier, je ne compte pas étudier les multiples aspects de cette question, il y faudrait des volumes, mais tout de même, quand on est de gauche on ne peut pas renier le siècle des Lumières et la Révolution française. Marx et Engels étaient de cet avis, mais pas Lénine, à cause de l’article de la déclaration des Droits de l’homme qui dit que la propriété est un droit sacré. Propriété des biens personnels, propriété des moyens de production, ce n’est pas la même chose. Et nous n’avons pas à rougir du fait que les partis de gauche adoptent un mode de fonctionnement démocratique sur le modèle de la démocratie dite « bourgeoise », car il faut penser dialectiquement et historiquement, comme le faisait Trotski quand il disait : « Les tâches démocratiques que la bourgeoisie n’est plus capable d’accomplir à cause de sa crise économique, c’est au prolétariat de les réaliser ». Sans idéaliser le prolétariat, on peut reprendre cette formule, à la condition de ne pas oublier que la première tâche démocratique de notre époque, c’est la laïcité.
Antoine Thivel

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