Pourquoi les enseignants sont réticents envers l’Aide personnalisée ?

Publié le 26 octobre 2009 - par
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Ce texte est le résultat de mes expériences et de mes réflexions personnelles d’enseignant retraité et de militant laïque intervenant dans les écoles. Il n’est pas spécialement tendre avec les enseignants. Toutefois, nombre d’entre eux sont conscients des problèmes que je pose et tentent de les surmonter. Dans l’ambiance actuelle, leur mérite n’en est que plus grand.

Remarque : le mot « soutien », souvent utilisé, est trop vague.

L’hostilité de beaucoup d’enseignants des écoles à l’aide personnalisée vient de loin. Elle n’est pas seulement un problème d’horaires ou de crainte de voir disparaître les interventions des Rased.

Les horaires des enseignants

Toutefois, il est vrai que c’est la première fois que les horaires des enseignants des écoles ne coïncident plus avec ceux de leurs propres enfants. Avec le taux de féminisation et de renouvellement du corps, c’est une incidence lourde car, pendant les heures d’AP, les enseignants des écoles doivent dorénavant pourvoir à la garde de leurs enfants comme la majorité des salariés.

Même problème le mercredi après-midi quand il faut accompagner les enfants (d’enseignants) aux diverses activités extra-scolaires. La fixation des activités sans élèves (animations pédagogiques, stages, concertations, etc.) le mercredi après-midi est donc sujet à de nouveaux conflits (sans compter la réticence des formateurs.)
D’où des horaires aberrants, entre midi et deux, tard le soir…

Une diminution de l’offre d’enseignement

L’immense majorité des enfants d’enseignants, dont les résultats sont équivalents à ceux des cadres supérieurs, voient leur horaire global diminuer de deux heures. Quand on connaît le souci de réussite qu’ont les enseignants pour leurs enfants, pas étonnant qu’ils voient d’un mauvais œil l’aide personnalisée qui ne concerne que les autres.

Sans contrepartie

Il est vrai aussi que les enseignants des écoles, consciemment ou pas, espéraient la suppression du samedi matin sans contrepartie. Après la revalorisation couplée au recrutement à la licence, c’était l’espoir d’un alignement sur les obligations de services des enseignants du second degré. C’est faire fi un peu vite des charges de préparations et surtout de corrections spécifiques au secondaire, sans parler du niveau de spécialisation disciplinaire.

Des discussions interminables

Le fait d’avoir laissé chaque école fixer elle-même sa planification a provoqué localement des discussions interminables qui ont laissé des traces dans les relations internes des équipes. C’était un « cadeau » empoisonné, d’où une sévère rancœur contre le ministère.

Certaines écoles, plus nombreuses que je ne le croyais, et les IEN ont laissé faire, ont renoncé et chaque maître a son propre emploi du temps. C’est un bon indicateur pour connaître les progrès du travail en équipe.

Il y a eu d’assez longues négociations avec les syndicats, avec signature d’un protocole (on l’oublie un peu), mais rien avec les communes et les parents. Les conseils d’école ont vu leur rôle bafoué dans cette affaire.

Cette aide personnalisée a un succès certain

A l’usage, contrairement à ce qu’annonçaient les détracteurs du dispositif, cette aide personnalisée a un succès certain. Les élèves concernés l’assimilent à un privilège, suscitent des jalousies et les parents jouent le jeu à fond.

Pourquoi donc ce rejet des enseignants, désobéisseurs ou pas ?

« L’égalitarisme républicain »

C’est le même problème que celui de l’échec de la pédagogie des cycles, réforme pourtant sans précédent et fondamentalement « compensatrice. » Une des meilleures idées de la gauche (Jospin ministre), pourtant battue en brèche sur le terrain (enseignants, syndicats, IEN, etc.) « L’égalitarisme républicain » en est une raison première. « Donnez à chaque enfant sa chance, la nature triera. » C’est le mythe de « l’école libératrice » dont on sait pourtant maintenant qu’il était une utopie. Les paramètres socioculturels sont plus forts que tout le reste et seul un enseignement différencié peut les compenser, mais sans structures ségrégatives, sans désert culturel pour les élèves concernés (ce n’est décidément pas simple.)

Or les IEN dénoncent une dérive de l’aide personnalisée : Environ 40 % des élèves vont en AP, trop souvent par roulement. C’est trop, et ce n’est pas le but : seuls les enfants en difficulté (éventuellement passagère) doivent en bénéficier, souvent sur la totalité des 54 h, avec chacun des remédiations spécifiques adaptées.
Les enfants bénéficiant d’autres actions (RASED, rééducations externes) sont souvent exclus du dispositif. Un comble !

L’enseignement frontal, c’est l’autre écueil

Tous les élèves font (ou tentent de faire) la même chose en même temps. Il ne s’agit pas seulement d’une facilité (Regroupements Pédagogiques Intercommunaux, hostilité aux classes à plusieurs cours) mais d’un état d’esprit. Maintenir le groupe classe n’implique pourtant pas forcément des activités identiques et simultanées.

Autre dérive constatée par les IEN : l’aide personnalisée, malgré son effectif très réduit, se transforme souvent en séquence classe sur des activités choisies (d’où, souvent, un « roulement », en particulier en maternelle.) C’est un contre-sens, puisque les besoins de chaque élève sont différents. Encore faudrait-il que les 6 h de concertation débouchent sur la rédaction de documents/élèves fiables pour justifier le soutien, le programmer et en faire le bilan. C’est loin d’être la règle générale, comme pour les PPRE.

Le culte du bon élève

Tout un mythe ! (Le premier du canton au certificat d’étude, la distribution des prix, ce n’est pas nouveau.) Là, c’est « l’élitisme républicain. »

Mais avec la persistance de l’enseignement frontal, la recherche de l’excellence se fait au détriment des élèves en difficulté, sauf dévouement et compétence exceptionnels de l’enseignant.
Pas étonnant, dans ces conditions, que le « saut de classe » préconisé par la pédagogie des cycles soit très très exceptionnel. Il n’est pas question de se passer de ses « bons éléments. » Par contre, le « redoublement », avec tous ses aspects négatifs (ennui, stigmatisation, rupture de la dynamique de groupe…) reste encore pratiqué.

Avec des programmes annuels (et non plus des objectifs de fin de cycle) et la possibilité de « redoublement » à tous les niveaux (et non pas seulement en fin de cycle), les dispositions Darcos sont un recul notoire, même si, sur le terrain, rien n’avait vraiment changé. Maintenant, c’est sûr, rien ne changera !

Le mauvais élève

L’élève est en difficulté ? C’est la faute des parents, à la rigueur de la société, c’est surtout la faute de l’élève ! L’enseignant n’y peut rien, c’est comme une fatalité.

Si, d’autres peuvent (doivent) s’en occuper (sacro-saint Rased.) Lui, il a les autres élèves. C’est en réalité un refus de fait de l’intégration. Avec cet état d’esprit, évidemment, l’aide personnalisée est mal vue. « N’avoir, pendant 2 heures, que les mauvais élèves, on ne sait pas faire ! »

Consumérisme

Pour les « désobéisseurs », adapter l’école aux besoins des élèves ressortirait du consumérisme. Ce serait de fait la pratique des cours particuliers gratuits. Quand on sait que beaucoup d’enseignants (plus que je ne le croyais, voir tout Paris !) se font payer pour les « études », considéreraient-ils l’AP comme une concurrence déloyale ? A entendre certains, on se le demande. On oublie tout ce que le terme « gratuit » change à la problématique des cours particuliers.

L’aide personnalisée est-elle une panacée ?

Non ! Tout au plus un pis-aller dans le droit fil de ce qui précède (sauf les rééducations fonctionnelles.) A quoi servent tous ces dispositifs si l’élève concerné est « transparent » pendant les 24 h communes hebdomadaires ? C’est pourtant la porte ouverte aux « allergies scolaires » et à l’apprentissage de la paresse, souvent irréversible.

Les Rased

Bien sûr, c’est mieux que rien. Mais ce sont surtout les maîtres qui ont besoin d’aide. Y a-t-il vraiment un représentant du Rased dans tous les conseils de cycle ? (À condition qu’ils ne deviennent pas de simples conseils de maîtres.) Les rééducateurs partagent-ils leurs constatations avec les maîtres des élèves qu’ils rééduquent ?

N’y aurait-il pas non plus une étonnante épidémie de « dys »? La médicalisation de l’échec scolaire est bien pratique pour éviter de changer ses pratiques. Et le consumérisme, là dedans ?

Autre phénomène : la désaffection des personnels formés pour l’enseignement spécialisé. Beaucoup trop ont préféré retourner dans l’enseignement normal (obligation de 3 ans après formation.) Malgré les départs en stage, certes insuffisants vu les besoins, la pénurie est réelle et, en fait, les 1500 postes de Rased supprimés en 2009 (2000 de plus en 2010, ai-je lu dans le budget ?), correspondent aux postes non pourvus faute de candidats. Cela ne change pas grand’chose sur le terrain, sinon des redéploiements toujours douloureux.

Daniel Cabuzel

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