Pourquoi n'interroge-t-on jamais Martine Aubry sur l'oeuvre de son père ?

On demande fréquemment à Marine Le Pen de se démarquer de certains propos passés de son père. Régulièrement, quand elle vient sur le plateau de Canal Plus, elle n’échappe pas à un montage – souvent le même – de plus spectaculaires « dérapages » du fondateur du Front national. On n’est pas responsable du parcours politique de son père, mais si on se réclame de son mouvement, et de son œuvre, il est parfaitement légitime qu’on ait à s’en expliquer.
Mais dans ce cas, il est curieux que ce qu’on exige de Marine Le Pen ne le soit pas pour Martine Aubry. Certes, son père, Jacques Delors, n’a pas la réputation sulfureuse du président d’honneur du Front national. Ce catholique pratiquant, qui vient du syndicalisme chrétien de la CFTC, et a fait un début de carrière chez Jacques Chaban-Delmas, n’a jamais eu recours à des provocations douteuses. Pour autant, il a exercé, dans le gouvernement Mauroy, puis à la tête de l’Union européenne, un rôle capital dans l’évolution de notre pays, et il ne serait pas illégitime, à l’heure où l’Union européenne prend l’eau de partout, où les jours de l’euro paraissent comptés, où chacun craint une grave crise financière, voire la faillite d’une course folle au surendettement, de dresser le bilan de l’œuvre de Jacques Delors, et de lui demander des comptes. Il ne serait pas plus incongru d’interpeler Martine Aubry, fidèle fille à son père tout au long de sa vie : défend-elle encore, aujourd’hui, l’œuvre de son père, et en juge-t-elle le bilan globalement positif, comme disait Georges Marchais en évoquant les pays de l’Est ?
On ne rappellera jamais suffisamment que, nommé ministre de l’ Économie et des Finances du premier gouvernement Mauroy, en 1981, il incarnera le courant le plus droitier de ce gouvernement, qu’il fera tout pour freiner toutes les avancées sociales de la gauche, notamment la 5e semaine de congés payés et la 39e heure. Avec son complice de la deuxième gauche, Michel Rocard, il combattra de toutes ses forces le fait que cette heure gagnée par les salariés leur soit automatiquement payée. 39 heures payées 40, c’était trop social pour lui. Il se consolera en 1982, en prenant cette mesure honteuse contre le monde du travail : la fin de l’échelle mobile des salaires. Par des luttes syndicales, le salariat avait en effet obtenu une revalorisation automatique des indices salariaux (qui leur étaient toujours défavorables). Ainsi, dans ma profession, quand les indices gouvernementaux officiels (qui étaient bien éloignés de ceux de la CGT) annonçaient que les prix avaient augmenté de 3 %, le salaire augmentait, lui, de 3,3 %. Cela peut paraître anecdotique, mais j’ai fait rapidement un calcul, sans doute un peu simplifié. Dans mon milieu professionnel, le salaire de 1981 a été multiplié, par 150 %, ce qui ne compense pas, loin s’en faut, les vraies augmentations de la vie. 6000 francs de salaire en 1981 correspondent à peu près à 15.000 francs en 2011, soit à peine 2300 euros. Grâce à Delors, mes employeurs successifs ont donc économisé, tout au long de ma carrière professionnelle, une  valeur salariale de 15 %. Je me permets d’ajouter, pour mieux illustrer la suite de ma démonstation, que les cotisations sociales, qui étaient de 15,5 % du salaire, en 1981, sont passées à 26,5 % aujourd’hui. 
Mais l’œuvre de Jacques Delors est exposée beaucoup plus nettement dans une revue de 130 pages de Rawi Abdelal, professeur à Harward, spécialiste d’économie politique. (1) Dans un essai intitulé « Le consensus de Paris, la France et les règles de la finance mondiale », il démontre, de façon impitoyable, que c’est la gauche française qui a œuvré le plus, dans les années 1990, en faveur de la dérégulation des marchés financiers. Il cite trois hommes, dont Jacques Delors, évidemment, et Michel Camdessus (autre chrétien assumé), président du FMI de 1987 à 2000, et Henri Chavranski, président des mouvements de capitaux à l’OCDE de 1982 à 1994.
Revenant, dans cet ouvrage, sur le tournant de la rigueur, en 1983, l’auteur démontre que c’est encore sous l’influence de Jacques Delors, aidé par Laurent Fabius et Pierre Bérégovoy, que François Mitterrand – qui n’y connaissait rien en économie – accepta les règles du Système Monétaire Européen, et de toute la rigueur qui allait avec. Serge Halimi, journaliste du « Monde Diplomatique », résumait cette politique : « Une ambition de faire ses preuves sur le terrain même de l’opposition, ce qui se traduit par une politique encore plus brutale que celle de la droite quand il s’agit d’appliquer des politiques économiques orthodoxes ». Ne faudrait-il pas plutôt dire que la social-démocratie est un pilier du système économique, et que Jacques Delors, toute sa vie, a été un fidèle serviteur du système, tout comme Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI, ou cet autre « socialiste » qu’est Pascal Lamy à la tête de l’OMC ? Ce sont ces militants, issus de la deuxième gauche, souvent d’obédience chrétienne, qui mettront en place le concept de « social-libéralisme », pour en finir avec ce qu’ils appelaient, de manière très religieuse, « L’Etat-providence ».
Delors a été envoyé à Bruxelles par Mitterrand, pour construire une union européenne dont l’objectif premier était de détruire les États-Nations, ses systèmes solidaires, ses services publics, de casser toute barrière douanière, toute idée protectionniste, et de mettre en place un grand marché économique de concurrence libre et non faussée. Dix ans auparavant, dans ce même esprit, une loi appelée Pompidou-Giscard avait interdit, en France, à l’ État d’emprunter à la Banque de France, et lui avait imposé de le faire sur les marchés financiers mondiaux. L’ampleur de la dette française vient de cette décision, que jamais un Delors et ses amis de gauche n’ont voulu remettre en cause. Delors a été un artisan essentiel de la reconquête patronale de ce que les marxistes appellent la plus-value. L’imposture de l’Europe sociale qu’ils ont toujours fait semblant de vouloir construire n’était qu’un leurre, pour mieux tromper les masses. Cet homme ne cache pas se reconnaître dans la doctrine sociale de l’Eglise. (2) Il affirmait encore en 2006 que l’Europe aurait besoin de 20 millions d’immigrés supplémentaires. La fille dit-elle autre chose ? Elle a complété la doctrine sociale de l’Eglise du père par une complaisance ahurissante pour l’islam. Quoi d’étonnant à ce que Delors père et fille aient toujours été choyés par les milieux patronaux, qui savent récompenser leurs loyaux serviteurs. N’oublions pas que ce sont les grands patrons français, qui ne juraient que par « Jacques », qui ont mis le pied à l’étrier de Martine Aubry, en lui finançant son association humanitaire « Face », et que Jean Gandois, patron du Medef de l’époque, le CNPF, la prit comme adjointe, trois durant, à la tête de Péchiney.
Certes, il serait trop simple de faire porter sur le dos d’un seul homme, Jacques Delors, l’ensemble des problèmes qui se posent aujourd’hui au peuple de France. Mais il en porte une responsabilité écrasante, par la politique qu’il a menée, et impulsée, au plus haut niveau de l’ État. Il serait donc normal qu’il ait des comptes à rendre quant aux conséquences de son action publique et surtout pour ces propos : «L’ Europe est une construction à allure technocratique et progressant sous l’égide d’une sorte de despotisme doux et éclairé». (2)
J’attends donc avec impatience quel sera le journaliste qui interpellera Martine Aubry, pour juger du bilan de son père. Ce serait d’autant plus intéressant qu’alors que Marine Le Pen s’est démarqué à plusieurs reprises (notamment sur l’holocauste) de certaines provocations de son père, jamais Martine Aubry n’a remis en cause l’œuvre politique de Jacques Delors. Et pour cause ! Cette Union européenne dont nous subissons au quotidien les méfaits, c’est l’œuvre de Delors père et de tous leurs complices socialistes français et européens, dont Delors fille. Voilà ce qu’osait dire Aubry, pour nous convaincre de voter Maastricht : « C’est principalement peut-être sur l’Europe sociale qu’on entend un certain nombre de contrevérités. Et ceux qui ont le plus à gagner de l’Europe sociale, notamment les ouvriers et les employés, sont peut-être les plus inquiets sur ces contrevérités. Comment peut-on dire que l’Europe sera moins sociale demain qu’aujourd’hui ? Alors que ce sera plus d’emplois, plus de protection sociale et moins d’exclusion.» (3)
Et vingt ans après avoir proféré de telles inepties, elle ose encore, sans vergogne, nous parler d’une autre Europe, suscitant ces justes commentaires de François Asselineau.(4)
En 1995, la gauche avait échappé à la candidature de Delors, lors d’un feuilleton passionnant qu’il est bon de rappeler. Les médias, dès 1994, avaient décidé que celui que j’appelais dans mes conversations « le curé de Bruxelles » devait être le candidat de la gauche, face à Edouard Balladur, que tout le monde avait déjà intronisé candidat de la droite. Un duel Balladur-Delors, il y avait vraiment de quoi faire vibrer la France ! Les socialistes venaient de faire un congrès, à Lievin, sur le thème « A gauche toutes ! » Henri Emmanuelli avait été élu secrétaire du Parti. Et, dans son discours de clôture, il n’avait vu aucun problème à se tourner vers Delors, et à l’encourager à présenter sa candidature, avec ces mots : « Jacques, fais ton devoir ! ». Le PS nous vendait sans vergogne un gauchissement verbal, et osait présenter le plus droitier de ses candidats pour la prochaine présidentielle ! Mais, bien que chrétien, Delors n’eut pas le sens du devoir suffisamment développé. Après avoir ménagé un long suspense, il annonça, un dimanche soir, qu’il renonçait à sa candidature, se dérobant piteusement. J’avoue que, pour la première fois de ma vie, je n’aurais pas, en 1995, suivi les discours de Gérard Filoche, ce talentueux militant socialiste qui faisait vibrer les foules en disant que la pire des gauches serait toujours mieux que la meilleure des droites. Voter Delors en 1995, pour moi, n’était pas davantage concevable, en 1995, que voter Royal en 2007, ou voter Aubry en 2012, des fois que… !
J’avoue même que quand Delors avait été entarté, à Grenoble, (5) j’avais eu énormément de mal à réprimer une formidable crise de fou rire… Ce qui n’est pas charitable, je sais !  
Pierre Cassen
(1) http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/economie/20110916.OBS0537/la-gauche-francaise-pionniere-de-la-deregulation-financiere.html
(2) http://www.europaforum.public.lu/fr/actualites/2008/09/journees-sociales/index.html
(3) http://ripostelaique.com/aubry-et-hollande-deux-bebes-jospin-delors-une-chance-inesperee-pour-sarkozy.html
(4) http://www.lepost.fr/article/2011/07/28/2558587_piqure-de-rappel-de-francois-asselineau-a-l-egard-de-martine-aubry-ps.html
(5) http://www.ina.fr/divertissement/betisier/video/CAB97106147/entartage-delors.fr.html
 
 
 
 

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