Putain… et j'en suis fière

tima Khaïr el-Dîn nous livre une confession spontanée et émouvante sur sa situation de femme musulmane aux prises avec l’archaïsme d’une religion (1).  
Je veux vivre libre, absolument libre, je ris comme je veux, je pleure comme je veux,  je m’habille avec le vêtement qui convient à mon état d’esprit et en accord avec ma féminité. Peu importe comment ils me traitent : ils ont dit putain, maquillée. Mon but dans la vie est d’être ce que je veux être et de garder pour moi ma propre personne. Je veux combattre qui je veux, discuter avec qui je veux, critiquer qui je veux sans avoir ce sentiment absurde qui envahit toute femme orientale, qui la convainc de sa faiblesse,  de la faiblesse de son énergie et de son peu de jugeote.
Je veux dire les deux mots de bien et de mal aux gens qui font le bien et aux gens qui font le mal, directement en face, sans amadouement ni circonspection. Je voudrais remercier les Occidentaux  car ils ont le mérite d’avoir libéré bien des filles de ma race, le mérite de les avoir élevées vers la voie de la civilisation et vers une vie honorable dans leur égalité avec l’homme dans les droits et les devoirs. Je trouve qu’il est de mon devoir de présenter tous mes remerciements aux organisations des droits de l’homme, aux organismes juridiques, aux organisations féministes mondiales qui ont  lutté et combattu afin que des personnes de l’Orient comme moi, aux ailes brisées prennent  la plume et écrivent quelque chose avec le langage de leur peuple … Je n’oublie pas de déposer mon infini remerciement sous la forme d’un bouquet de roses composé de mes mots sur la tombe de ce grand homme de pensée et de plume qu’était Kâsem Amîne (2), précurseur et instigateur du réveil du courage des femmes. Il a incité les femmes à retirer leur voile …C’était il y a plus d’un siècle … Les grands-mères ont écouté l’appel de Kâsem Amîne et ont été suivies, groupe après groupe … alors qu’aujourd’hui, l’obscurité émerge des cavernes de l’arriération, des tombes de la peur et de la coercition pour voler nos filles  et s’enfoncer avec elles dans un ravin sans fond, aux embranchements étroits et obscurs de toutes parts … 
Il se peut que mon avis sur le voile et sur celles qui le portent soit exagéré, mais ce qui a pu m’entraîner vers cette exagération dans l’inimitié, c’est votre exagération, à  vous, l’ensemble des musulmans, vos manières, votre discrimination des femmes en matière de vêtements et de voiles … Je déteste cette discrimination et je déteste ces hypocrites qui jettent l’anathème sur la femme qui se maquille alors qu’ils ne perdent aucune occasion pour regarder les beautés de son corps  … à tel point que je n’aime plus dans ce monde que mon amour pour la haine des gens car je suis la seule dans le quartier des voilées à porter un pantalon moulant, à avoir les bras dénudés  … et à disperser aux quatre vents ces perfidies …
C’est mon seul défaut dans une société où les chaînes abondent, où les têtes se baissent devant tout ce qui est ancien et sacralise l’ignorance. Je ne me trouve pas un autre défaut mais c’est un défaut qui me plaît beaucoup et je le savoure. Tu ne peux pas imaginer l’ampleur de ce que je trouve en moi comme saveur quand je vais mon chemin et que je trouve plein de regards de haine, brûlant des feux de la rancune, que je me trouve encerclée par la ceinture solide des cœurs des indignés et des rancuniers. Surtout ceux des barbus, ceux des hommes aux barbes tissées d’ignorance et de haine, aux tuniques courtes remplies de rancœur et de d’exécration … Ils regardent directement ou de travers, ô Allah … Ils implorent Allah pour les protéger des discordes … d’autres font appel à la malédiction … d’autres grognent, invoquent notre retour vers Allah … 
Ma solide foi en ma pensée et en ma persévérance rend ces critiques que j’entends et la remontrance que l’on me fait semblables à la grêle qui tombe du ciel  sur ma veste, qui glisse par terre et que j’écrase avec le talon de ma chaussure. 
Je suis fière de la multitude de mes ennemis, hommes ou femmes, dans cette société musulmane, et je considère que leur inimitié vient de ce que je suis sortie des conventions de leur religion, de leurs coutumes. Quand ils m’accusent d’être une des putains de l’Occident aux mœurs dissolues, je considère cette inimitié comme une dure cuirasse de fer qui entoure mon corps et protège son entité, sa force et l’empêche de fléchir ou de s’affaiblir face au déluge de la répression, de l’arriération et de l’esclavage. Chaque nouvel ennemi de ma liberté et de ma sauvegarde sera un nouvel anneau de cette cuirasse forte et solide qui me protège des flèches perfides, des glaives, des poignards qui me guettent à chaque coin de rue.
J’ai passé des années entières prisonnière de l’idéologie islamique et de ses écrits, j’ai cru en la morale du Coran, aux mœurs de l’islam, j’ai cru  que la vérité est confinée en lui et que les non-musulmans sont dans l’erreur, qu’ils ont perdu leur voie, qu’ils ne comprennent pas, ne perçoivent pas, ne raisonnent pas. J’ai quitté le monde du Coran pour avoir une opinion sur ceux qui sont détestés, perdus, les associants impurs ; les voici : votre œil n’a jamais vu de gens aussi polis, aux actions aussi vertueuses. Ils aiment tout le monde, se lient d’amitié avec toutes les races, perçoivent tout, raisonnent de tout leur esprit et comprennent tout. Non, ils ne sont pas impurs, non et non, ils ne sont pas des despotes licencieux, ils sont des gens de justice et d’équité. Chez eux, le droit est respecté sans aucune brimade. Je ne les ai pas vus mépriser quelqu’un ; même quand c’est un chien, ils font le bien, prennent pitié de lui alors que chez nous, regardez les chats du quartier et les chiens de la ville : ils sont assaillis par les grands pour que les petits les poursuivent avec des bâtons et des pierres. Où est votre gentillesse avec l’animal, ô société du pardon et de l’humanisme ? 
Nous glorifions la paix par amour de la civilisation, par souci de sa beauté et de sa quiétude.
Nous glorifions la liberté individuelle qui n’est pas une affaire publique. La liberté sexuelle n’est pas la prostitution.
Nous glorifions la révolution car elle fait fléchir les maux et casse les carcans de fer qui habillent les têtes et les empêchent de grandir et se mouvoir. Il est indigne que notre glorieuse révolution échoue dans la réalisation de ses plus nobles buts de liberté et que le peuple reste ignorance, la religion autorité et asservissement, la justice iniquité et oppression.                 

Traduit de l’arabe par Bernard Dick

(1) www.ssrcaw.org/ar/print.art.asp?aid=281855&ac=2   (01/11/2011)
(2) Kâsem Amîne (1863-1908) : né en Égypte de père turc et de mère égyptienne, il étudie le droit à Montpellier. Chantre de la libération féminine, il est l’auteur de Libération de la femme (1899), livre dans lequel il appelle à son éducation et à sa libération du port du voile. Il persiste dans son combat et, par un second ouvrage, La nouvelle femme, il répond à ses détracteurs et présente de nouveaux arguments.
 
 
 
 
 
 

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