Quand Giscard voulait changer la France avant Macron

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Philippe de Villiers cite Chirac qui un jour se déchaîne contre Giscard : « On va lui couler du béton dans les veines ! » Ma carrière à moi à peine commencée me voilà dans le bureau de Giscard président de la République. Décidément, on n’est pas dans la norme du corps préfectoral. Cet entretien est inattendu.

Valéry Giscard d’Estaing est là, en face de moi. Comme s’il avait du temps à perdre. Sa grande taille lui donne fière allure. Il me dévisage. Il me toise comme un vertébré supérieur observe un vertébré inférieur.

– Monsieur le sous-préfet, vous avez le sens du contact populaire… Il cherchait un sous-préfet qui ait le sens du contact populaire pour favoriser l’élection à la députation de son fils Henri, conseiller général de Marchenoir en Loir-et-Cher. Je suis nommé dans le poste prestigieux de Vendôme.

Une sous-préfecture de première classe. Je m’occuperai du dauphin, je le ferai connaître, il a les qualités pour se faire aimer. Je vais le promener partout. Je serai montreur d’ours.

Comme disait de Lattre, le chef ne doit donner aucun ordre qu’il ne soit capable d’exécuter lui-même.

C’est ce qui me conduisit à Vendôme, en Giscardie, au bord du Loir aux eaux tranquilles.

Le président, qui eut vent de mes préventions, récompensa mon zèle à pratiquer ce qu’on appellera un peu plus tard le principe de précaution. J’entrai dans le cercle intime. Je fus invité à dîner, à plusieurs reprises, au château de l’Étoile. C’était la propriété de madame, héritée du côté de la famille de Brantes.

Avec les Giscard, rien n’était tout à fait conforme aux usages du commun. J’avais de l’amitié pour le fils, de la considération pour le père, pour son intelligence et sa placidité. Mais je ne le comprenais pas.

Il appartenait à un autre monde, le monde anglo-saxon. On l’appelait VGE comme JFK. Il avait, pour la France provinciale, de la condescendance. Il la voyait conservatrice et pudibonde.

Et moi, je devinais qu’il me regardait comme un fils de cette France-là. Un soir, nous fûmes invités à partager le souper du couple présidentiel. Pour ma femme et moi-même, c’était une corvée. Pour les Giscard, une politesse et une curiosité. Nous n’étions que tous les quatre, dans le salon Empire tapissé de tableaux de chasse. Le porto était de belle couleur, le président guettait de temps en temps, par la haute fenêtre donnant sur le parc, le passage d’une biche improbable. Et nos deux hôtes parlaient de la douceur des hivers en Vendômois. La conversation était élégante, courtoise, délicieusement insipide. La soupe de châtaignes qui fut apportée au maître de maison, puis à ses invités, était exquise. Giscard, me considérant, selon ses mots, comme un capteur d’humeurs et d’opinions, m’accabla de questions sur ce que pensaient les Vendômois.

Peut-être se doutait-il que sa popularité n’était pas à la hauteur de l’image qu’il avait de lui-même. Me voyant mal à l’aise, il martela, comme pour me convaincre du bien-fondé de sa politique : « Beaucoup de Français n’ont pas compris ce que j’entendais faire : je veux rajeunir et changer la France.

– Monsieur le président, les Français ne veulent peut-être pas qu’elle change.

On ne pourra garder éternellement notre France rurale, traditionnelle, économe, masculine et gérontocratique, centralisée et hiérarchisée. La politique doit se mettre à l’heure de demain.

Désaccord abyssal. Là où VGE désignait des retards, je voulais voir des vertus.

– Je préfère être franc avec vous, dis-je au président : la population vendômoise ne comprend pas votre société libérale avancée, votre jeunisme. Les gens disent que vous courez après les énervés de Mai 68.

– La menace d’un autre Mai 68 m’inquiète. Ma politique de réformes vise à conjurer cette menace. Le style que je veux imposer – la décrispation – me semble plus adapté aux temps nouveaux.

Giscard voulait les nouvelles règles de la décontraction à l’américaine et des déjeuners de gardes-barrières où on avait le droit de tout dire, mais il imputait les critiques que je lui rapportais à la seule force d’inertie et à la frilosité provinciale. Depuis toujours, il entendait traduire, dans le domaine politique, les effets de la révolution humaine qui ébranle notre vieille civilisation.

– Tout évolue, disait-il : la science, la religion, la biologie, la société. La politique aussi doit évoluer.

Je sentais qu’il voulait imposer au tempérament français les mœurs politiques anglaises. L’Histoire ne l’intéressait pas plus que Chirac. Il s’en méfiait comme d’un héritage pesant, irrationnel, empreint de pathos et de déchirements malsains. Il voulait gouverner au centre. La culture et nos grands hommes ne l’intéressaient pas. C’est sous Giscard que l’École abandonna l’étude de l’Histoire nationale et que fut créé le collège unique. L’académicien Alain Decaux s’écria : l’Histoire cessait d’être une discipline cardinale pour devenir une discipline d’éveil. Giscard ne savait pas que l’Histoire est tragique. Il avait subi une double déformation, celle de Polytechnique et celle de l’ENA. Lors de son discours d’investiture, il avait prononcé les mots du grand chambardement : « De ce jour date une ère nouvelle de la politique française. Voici que s’ouvre le Livre du Temps avec le vertige de ses pages blanches. » Ce qu’il allait écrire, c’est l’effacement de la France.

Il la croyait finie. La France est une puissance moyenne. Voilà tout. Il faut regarder la vérité en face : notre dimension nationale, à l’heure actuelle, n’est pas celle d’un des grands États fédéraux, l’URSS et les États-Unis, c’est plutôt la dimension d’un des États qui composent ces États fédéraux.

Le dessein de Giscard était clair : sortir la France de l’Histoire pour l’abriter du tragique. Il se méfiait des passions nourries par le récit des épopées mythiques. Pour conjurer la violence, il fallait dissoudre la France dans une Europe fédérale. N’en faire qu’une province d’un grand ensemble. Il ne pensait pas que la France eût les ressources morales et matérielles nécessaires pour renouer avec son destin. Il avait cessé d’y croire, comme tant d’autres de sa génération et de celles à venir. La France était désormais trop petite pour pouvoir résoudre ses problèmes seule ! Giscard mit son septennat au service du grand rêve post-national.

Il n’avait qu’une idée : l’intégration de notre pays dans une Europe fédérale, libérale et atlantiste.

Giscard créa son propre malheur : les Français, victimes du socialisme rampant, voulurent essayer le socialisme triomphant avec l’élection de Mitterrand, le 10 mai 1981.

C’est pourquoi Zemmour déclare : Nous devons reprendre le contrôle de notre pays !

Thierry Michaud-Nérard

Source : Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu.

 

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9 Commentaires

  1. vge, chirac, sarkozy, que des bienpensants qui savaient ce qui était bien pour nous le populo

  2. Giscard se rêvait condottieri, mais ce n’était qu’un con !

  3. Giscard a été l’un des premiers fossoyeurs de la France. Pour lui la modernité passait par l’abaissement, et la féminisation des moeurs. Mitterrand, n’a fait que suivre. Giscard avait une profonde aversion, pour les métiers manuels. Il voulait une France à son image, composée uniquement de purs intellectuels.
    Mitterrand a continué le boulot, surtout à partir de 1983.
    C’est Giscard qui a inventé le regroupement familial. Il dira à la fin de sa vie, que ce fut sa pire décision, mais il était trop tard.

  4. Giscard jeuniste est mort bien vieux. Qu’est-ce qu’il a coûté cher à la République, le diamantaire- accordéoniste, meilleur diamantaire qu’accordéoniste, d’ailleurs.

  5. Avec Zemmour, les Français ont raté le coche… Il ne repassera sans doute pas. C’était notre dernière chance.

  6. Le général de Gaulle l’avait bien prédit dans les années soixante que Giscard aurait des problèmes avec le peuple, et qu’il ne « passerait » pas auprès de lui… Se souvenir que Giscard n’a gagné en 74 qu’avec moins de 51 % !

  7. C’est lui qui a instauré le regroupement familial et a commencé à importer à tire larigot Nords Africains,Africains et les autres présidents ont suivi et ca n’a fait q’empirer ,pour notre plus grand malheur.

  8. Très intéressant témoignage, qui confirme les analyses sur Giscard et l’origine de nos maux actuels, merci. Comme beaucoup, jeune, j’avais voté Giscard, tombant dans le piège et le panneau si bien conçus.
    Plus tard j’ai voté furieusement contre le projet de Constitution européenne portée par ce monsieur. Tout est maintenant dit et connu, les français sont devenus ignares sur l’Histoire et égalisés ainsi aux américains moyens, pour le plus grand bonheur de l’oligarchie occidentale qui nous entraîne dans un gouffre.

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