Quand j’entends le mot Islam, je sors ma culture

Il est, en Iran, au centre de la ville d’Isfahan, un espace rectangulaire autour duquel s’organise l’un des ensembles les plus impressionnants de l’ancienne culture musulmane. La beauté formelle des bâtiments, leur couleur à dominante bleue, la majesté de l’ensemble, inspirent admiration et respect. Ce sont les « immenses et gracieux monuments séfévides flottant sur la ville comme des vêtements devenus trop grands pour elle », image d’un long déclin transmise par un voyageur au 19è siècle. En l’occurence, Nicolas Bouvier.

De même le regard se perd-il, comme ébloui, à travers les pénombres de la Mezquita de Cordoue, d’une voute à l’autre de ce dont un visiteur animé de la plus mauvaise foi ne pourrait contester l’équilibre, la sobriété, la perfection architecturale.

Ailleurs, la Mosquée des Ommayades à Damas, la Mosquée de Lahore au Pakistan ou celle de Kairouan en Tunisie, attestent, avec d’autres, de ce qui fut, qu’on le veuille ou non, l’expression d’une civilisation, d’une force de l’esprit propre, au nom de Dieu, à abolir les frontières, à détruire les empires et à en domestiquer les hommes.

Grand voyageur, humble passant au pied de quelques merveilles de par le monde, ouvert à l’Histoire des autres, j’ai longuement contemplé la pierre assemblée par l’Islam. Et, tel les Orientalistes croisant en route le soleil des cultures autres, j’ai peuplé ma mémoire de ce passé-là. En chemin, je pensai aux cathédrales d’Occident, aux monastères, aux arcs romans, aux milliers de chapelles et de forteresses balisant le Moyen-Âge de nos horizons européens. Deux mondes co-existaient en moi, deux destinées collectives tenues à distance par la volonté des rois, les nôtres surtout.

Il m’a fallu du temps et quelques lectures pour apercevoir les carrefours au-delà desquels ces destinées-là ont cessé de se ressembler. Du temps aussi pour me rendre compte à quel point le monde qui est le mien (dont on me dit qu’il s’est enrichi de son « alter ego », ce dont j’attends toujours les preuves formelles) a poursuivi sa route dans un bouillonnement d’énergies, d’idées, de contraires et de génie, quand l’autre s’éteignait dans la vacuité murmurante de ses grands espaces de prière. Il y a eu là une césure, un déséquilibre tel que l’on est en droit de se demander combien de siècles il faudrait désormais à un Islam réformé pour accoucher d’un modèle culturel approchant celui dont je dispose dans mon simple espace français. Cinq? Huit? Douze?

La Renaissance est sortie, parait-il, de la matrice mahométane, ce diktat sera bientôt imposé à nos écoliers dès l’entrée en CP.. Fichtre. Michel-Ange aurait donc eu des géniteurs cordouans, lesquels n’avaient, rappelons-le, pas le droit de peindre, de sculpter, de représenter quoi que ce fût de la divinité et, par extension, du corps humain. Une telle transmission hors des canaux habituels du savoir et de son apprentissage me laisse entrevoir une intervention extra-humaine dont je souhaiterais vivement que l’on m’explique la teneur. De même, Monteverdi, Couperin, Purcell, auraient puisé l’inspiration de leurs chaconnes, contredanses et menuets dans les jardins parfumés de Médine, de Grenade ou d’Alger? Impressionnant.

Comme dit l’autre, je demande à voir, pour cela et pour tant d’autres choses supposées comparables. Et ce jusqu’aux époques les plus récentes de l’expansion musulmane, au travers des quelques siècles qui ont fait parallèlement de la culture européenne ce qu’elle est. Lorsqu’un ancien Président de la République met à égalité l’apport de l’Islam et de la chrétienté (celle-ci incluant évidemment sa propre remise en question) dans ce qui constitue culturellement les citoyens que nous sommes, je m’interroge. Averroès, Avicenne, Omar Kayamm, une poignée d’autres, c’est bien, certes, mais n’est-ce pas un peu juste, voire daté, sur un plateau de la balance, quand, de l’autre côté, le poids est tel qu’il finit par n’être même plus quantifiable? Quel souci de basse politique peut donc bien pousser des esprits supposés lucides et instruits à proférer des énormités telles qu’elles en deviennent stupides? Et quel projet de fusion des extrêmes se cache derrière de semblables balivernes?

On nous balade, mais jour après jour, semaine après semaine, les yeux s’ouvrent sur ce mensonge officiel en forme d’offensive contre soi-même. C’est trop gros pour être vrai, commence à penser le péquin, lequel fronce les sourcils et se met à réfléchir sur autre chose que ses prochaines vacances. Salutaire réflexe, au moment où la « Voix Unique » oeuvre à l’étouffement de toute pensée libre, de toute critique étayée, de toute démonstration fût-elle limpide, évidente, implacable. Et de cette révélation monte une colère encore sourde, un refus en forme de cri d’alarme, un bruit de tocsin qui va se rapprochant et fait soudain battre le coeur plus vite.

Il est possible que la France et avec elle l’Europe, en aient assez de vivre, possible qu’à l’image de quelques autres, le poids de leur passé, de leur civilisation, soit une chape devenue béton, trop lourde, si pesante qu’elles préfèrent s’en débarrasser plutôt que de continuer à la porter. Le malaise actuel des Français, cette nausée qu’ils ont encore du mal à identifier, tient pour l’essentiel à cela mais aussi, dans le même instant, à l’ordre qui leur est donné de tout préparer pour un mariage multi-culturel dont, par une sorte de réflexe de survie, ils ne veulent pas. En dot, ils apporteront à Isfahan dix siècles de fulgurance humaine, d’ordre et de désordres, de talent, de fautes et de rédemptions, de progrès et d’espérance. Contre quoi les monuments décrépits d’un monde figé dans l’absence leur renverront l’écho crépusculaire de leur désert mental, du fond du sépulcre où reposent les âmes des penseurs.
Vous avez dit multi-culture?

Moi, je réclame un Villon musulman et on me propose un Cortex apatride,
moi, je voudrais bien bavarder avec un Voltaire marocain et je subis de force un Tarik Ramadan, commercial multi-cartes de la Vraie Croyance,
moi, j’espère un Brel d’Abou Dhabi et j’entends niaiser sur toutes les chaînes un fantôme grillagé nommé Diam’s, moi j’exige un Ferré bien de chez nous et je découvre des impuissants de la rime, des castrats dé-bourgeoisés besognant le médiocre, et le reste, tout le reste, un fatras audio-video-cinémato-gerbatoire déversé à flot continu sur les têtes citoyennes sur fond de percussions africaines (pourquoi pas les percussions cependant, vingt ou trente minutes de temps à autre?),
alors, moi, je réclame une autre pitance que la soupe amère très abusivement nommée caviar par ceux-là mêmes qui se gardent bien d’y tremper leurs précieuses lèvres et qu’ils tentent, m’ayant ouvert la gueule, de me faire avaler, alors, moi, même si je trouve qu’Isfahan, c’est très joli, je refuse de goûter au brouet du festin, en un mot, je ne veux pas me marier.

Est-ce clair?

Alain Dubos

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