Quand la CIA imaginait un nouveau califat en 2020

Publié le 5 décembre 2011 - par - 8 018 vues
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Fin 2004, la CIA déclassifie un rapport dans lequel elle présente un scénario où elle imagine la naissance d’un nouveau califat autour de 2020 (1). Au regard du printemps arabo-musulman auquel nous assistons, ce rapport prend des dimensions autant prophétiques que troublantes…

 

Qu’est-ce exactement qu’un califat ?

Un califat est un territoire régit par un calife, c’est-à-dire un successeur du prophète Mahomet. Le calife est « commandeur des croyants », il est donc chargé de guider les musulmans, qui lui doivent obéissance absolue. Dans la pure tradition musulmane, le calife combine (normalement) à la fois les pouvoirs religieux et politiques. Les quatre premiers califes de l’Histoire furent les compagnons de Mahomet : ce sont les « califes bien guidés ». Umar ibn Abd Al-Aziz est considéré comme étant le cinquième calife « bien guidé » par certains savants de l’Islam. C’était en tout cas le huitième calife de la dynastie des Omeyyades, ceux que Charles Martel arrêta un peu plus tard à Poitiers ! Ce califat régnait en effet sur l’Arabie, la Perse, l’Afrique du Nord, l’Espagne, et faillit donc aussi régner sur la France ! Ensuite, le monde musulman connut plusieurs califats simultanément, ce qui est une hérésie, puisqu’il ne devrait y avoir qu’un seul califat régissant l’ensemble du monde musulman (la oumma). Les derniers califes furent quant à eux ceux de l’empire Ottoman, dont le cœur était en située en Anatolie (Turquie actuelle). L’empire Ottoman régna sur à peu prêt le même territoire que le califat Omeyyade. L’Anatolie en plus, évidement.  Et si en Europe il lui manquait l’Espagne, cela était largement compensé par les territoires conquis dans l »Europe du sud-est  : balkans, Roumanie, Hongrie, etc.

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Calife à la place du calife

C’est certainement par nostalgie pour les derniers califats (et pour l’empire Ottoman…), que l’actuel premier ministre turc, l’islamiste Recep Tayyip Erdogan, est parti en « tournée dans les pays du printemps Arabe » au mois de septembre (2) ! Sans doute est-il déçu de ne encore pouvoir se servir  du cheval de Troie que constituerait l’adhésion européenne de la Turquie,  et qui lui permettrait de dominer cette fois-ci l’Europe entière. Erdogan miserait ainsi pour l’instant sur une nouvelle domination des pays arabo-musulmans. Malgré l’accueil chaleureux qu’il reçu de la part des islamistes, on peu douter que les Arabes veuillent vivre à nouveau sous le joug des Turcs. D’autant plus que certains leaders islamistes arabes sont eux-même nostalgiques du temps des califats ! C’est notamment le cas du leader du parti islamiste tunisien Ennahda, monsieur Hamadi Jebali, qui aimerait bien être « calife à la place du calife ». Le 15 novembre dernier, Hamadi a en effet tenu les propos suivants pendant un meeting politique : « Nous nous trouvons dans le sixième califat, si Dieu le veut ! » (3). Plus que de faire fit des califats ottomans, Hamadi voudrait donc directement être désigné « sixième calife bien guidé » ! Comme quoi le « nouveau califat en 2020 » imaginé par la CIA n’est pas un délire des Américains, mais un désir bien réel de certains leaders islamistes.

 

 

(http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/52/Hamadi_Jebali_en_conf%C3%A9rence_de_presse.jpg/500px-Hamadi_Jebali_en_conf%C3%A9rence_de_presse.jpg)

 

Calife-ornien

« Un nouveau califat », est l’un des chapitres du rapport de la CIA (plus exactement de sa maison mère) intitulé : « Mapping the Global Future : Report of the National Intelligence Council’s 2020 Project» (4). Un rapport ainsi chargé de prévoir quelle sera la situation géopolitique mondiale en 2020. Il a été établi par des membres de la CIA et des militaires,  après consultation d’experts non gouvernementaux, notamment un ancien membre de la compagnie pétrolière Shell. Officiellement parce que celle-ci dispose d’un département très compétant, spécialisé dans la prévision des risques industriels liés aux situations géopolitiques. Mais qu’une compagnie pétrolière soit (indirectement) consultée par la CIA dans un rapport qui parle notamment des pays arabes (dont certains sont producteurs de pétrole, pour rappel), cela peut paraître troublant. Ce rapport n’avait rien de confidentiel cela dit, l’administration américaine jouant souvent la transparence quand cela ne lui nuit apparemment pas (à contrario des « câbles » de WikiLeaks). Le document fut porté à la connaissance du public français en 2005 par le journaliste Alexandre Adler, dans son livre « Le rapport de la CIA : Comment sera le monde en 2020 ? » (5).

 

Ce qu’il y a d’original dans « un nouveau califat », c’est la forme que prend ce chapitre : celle d’une lettre qu’un (imaginaire) petit fils de Ben Laden adresse à l’un des membres de sa famille. Notez que dans ce scénario Oussama Ben Laden est décédé (on ne sait comment), alors qu’il n’aurait eu que 63 ans en 2020 (on peut penser que la CIA comptait – à raison – lui avoir fait la peau d’ici là). Ce n’est pas le seul scénario original du rapport, il y en a d’autres. Notamment un où deux marchands d’armes communiquent par SMS (dessins à l’appui) ! Bref, si la forme est très hollywoodienne, le fond est on ne peut plus sérieux.

Le 6e calife bien guidé ?

Le scénario reste volontairement flou sur le personnage qui s’auto-proclame nouveau calife : on ne sait pas d’où il vient, ni qui il est exactement. On sait simplement qu’il s’agit d’un jeune prêcheur, de tradition sunnite, et non entaché d’actes terroristes comme Ben Laden (qui lui aussi croyait à un nouveau califat nous explique-t-on). Notre jeune prêcheur est tellement charismatique que le nombre de ses disciples croît de manière exponentiel. Sa « révélation » comme successeur de Mahomet est ainsi admise par un nombre phénoménal de musulmans de tous les pays – comme s’il s’agissait du 6e calife bien guidé- , y compris ceux des pays occidentaux : « En Europe et en Amérique les musulmans non pratiquants ont pris conscience de leur véritable identité et de leur foi et, dans certains cas, ils ont quitté leurs parents occidentalisés, les laissant tout décontenancés, pour regagner leur terre natale. ». Sur ce point, les Américains rêvent un peu : même les plus fidèles disciples du calife ne renonceraient certainement pas au haut niveau de revenu (et de prestations sociales en Europe), que leur apporte une vie en occident. D’ailleurs, les islamistes les plus extrêmes d’aujourd’hui ne retournent pas sur leurs terres natales, ils réclament l’instauration d’émirats islamiques indépendants en occident (6). Si un tel calife se déclarait demain, ils demanderaient plutôt à ce que le califat couvre aussi ces territoires. Voire qu’il tente de conquérir tout l’Occident, comme au bon vieux temps ! Et les Américains sont parfaitement conscients des conflits qui risquent de naître en Europe entre les musulmans et le reste de la population, comme le souligne cette autre phrase : « Les Européens ont cru qu’ils pourraient éviter le choc des civilisations, mais ils s’aperçoivent à présent qu’une masse croissante de musulmans, chez eux, en leur sein, se tournent vers le calife ».

 

 

Un califat encore virtuel

Dans ce scénario, le calife est donc un puissant guide spirituel, mais son califat est encore virtuel (spirituel disent les musulmans), car il  ne repose pas encore sur un territoire concret : « Quand le califat fut proclamé, l’espérance était que certains régimes soient aussitôt renversés. Mais cela ne s’est pas encore produit. Au lieu de quoi, il existe encore des poches où se nichent des disciples qui accomplissent un travail de sape dans bien des États, sans réussir encore à renverser ces régimes.». Aujourd’hui on le sait : si un califat n’est pas encore proclamé, certains régimes ont déjà étés renversés par les populations islamisées du printemps arabe. Mais pas là où les Américains l’imaginaient en premier lieu (Asie centrale,  Pakistan et Afghanistan). Non, ce sont bien sûr certains régimes d’Afrique du Nord qui ont été renversés, avec l’aide plus ou moins directe des occidentaux, qui plus est ! En plus de la guerre directe à la Libye, certaines personnes affirment que les leaders internet du « printemps arabe » auraient été largement aidés et encouragés par les Américains (7). S’il y a des califes bien guidés, il y aurait donc aussi des révolutionnaires bien téléguidés. Dès 2004, lors de l’élaboration de ce scénario du « nouveau califat », la CIA soulignait justement l’importance stratégique d’Internet : « Ah, Internet – tout à la fois le salut et un piège tendu par le diable. C’est cet outil qui amène le calife si près du pouvoir total, en diffusant largement son appel. Mais c’est aussi une arme brandie par nos ennemis. Il est de plus en plus de fidèles qui observent la manière de vivre des autres, en Occident, et ils veulent les même choses, sans saisir tout le vice qui va de pair ». Une arme à double tranchant, que les Américains semblent donc avoir utilisé pendant le printemps arabe. S’en mordent-ils les doigts aujourd’hui ?

 

 

Un califat contesté

Comme nous l’avons vu, la CIA imagine un califat encore virtuel, et même plus ou moins contesté : des asiatiques musulmans peu convaincus (« ils croient avoir trouvé leur propre voie »), et des chiites peu enclins à reconnaître ce « calife » sunnite ! Mais le petit-fils de Ben Laden ne désespérait pas que le califat soit l’occasion de celer la réconciliation entre les deux branches de l’Islam.  Même si certains signes sont encourageants, pour l’instant c’est plutôt le conflit. La CIA imagine donc une résurgence des troubles entre sunnites et chiites, en Irak particulièrement. Des troubles alimentés aussi bien par les Iraniens que… par les Américains. La CIA ne manque en effet pas d’humour lorsqu’elle fait dire au petit-fils de Ben Laden : « Et là-dessus nous avons suspecté l’Irak dominée par les chiites et, derrière l’Irak, les États-Unis et la CIA, d’alimenter le tumulte. Mais si les Américains infidèles étaient derrière tout cela – et je crois que c’était le cas -, ils en ont aussi subi les conséquences. (…). Les insurgés se sont proclamés comme appartenant au véritable califat, et ils ont repris la lutte, à la fois contre les chiites et contre les garnisons américaines ». Au passage, notez que la CIA envisage une présence américaine en Irak jusqu’en 2020 (au moins). Bref, les Américains ont aussi envisagé que des troubles auraient lieu dans la péninsule arabique, une situation proche de ce qui s’est passé pendant le printemps arabe : « Avec son importante population chiite, la province saoudienne de l’Est, où sont situés les champs pétrolifères, était particulièrement vulnérable. Les chefs d’État du Golfe ont aussi joué leur rôle. ». Un autre point commun avec le printemps arabe, c’est l’affluence de réfugiés : «(…) En effet, cela ne les gêne nullement [les occidentaux] de voir le cafifat en proie aux troubles, mais accepter un million de réfugiés ou davantage – presque tous accoutumés à des niveaux de vie élevés -, c’était tout autre chose. Ils sont soumis à un cruel dilemme : la présence d’un plus grand nombre de musulmans parmi eux serait de nature à attiser leur ressentiment, mais ne pas les accepter pourrait une fois encore souligner leur hypocrisie. ». Ainsi, quand le printemps arabe éclata, on peut penser que les Américains se doutaient  que ces troubles provoqueraient un important exode. Ce qui s’est produit à Lampédusa.

 

La problématique pétrolière

La problématique pétrolière évoquée dans le paragraphe précédent est développée dans le scénario (on imagine la contribution de l’ancien membre de la compagnie Shell). La CIA  fait en effet dire au petit-fils de Ben Laden : « (…) des rumeurs circulaient sur les projets des États-Unis et de l’OTAN pour s’emparer des champs pétrolifères, afin de se prémunir contre toute prise du pouvoir par le califat. Par la suite, nous avons appris que les États-Unis n’étaient pas parvenus à convaincre leurs alliés de se joindre à eux dans une intervention militaire, et Washington craignait de provoquer une réaction brutale du monde musulman». Que les américains se rassurent : avec un président comme Nicolas Sarkozy, « l’intendance suivra ». Il suffira comme pour la Libye de trouver une belle histoire à raconter aux européens.


(http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/36/Nyst_1878_-_Cerastoderma_parkinsoni_R-klep.jpg)

Les islamophiles et autres idéalistes sous le charme du calife !

Si les Américains pensent qu’une partie du monde musulman (les chiites) ne tombera pas sous le charme du calife, ils imaginent très bien nos islamophiles et autres utopistes pleins de compréhension : « Même certains infidèles ont été impressionnés par cette spiritualité : le pape, par exemple, a essayé d’engager avec lui [le calife] un dialogue entre confessions. Et les antimondialistes de l’Occident l’ont idolâtré. ». Il s’agit bien sûr des antimondialistes de gauche ! Les Américains n’exagèrent pas lorsqu’ils imaginent que ces antimondialistes de gauche – souvent islamophiles – puissent idolâtrer le nouveau calife. On les imagine même prendre celui-ci pour leur nouveau Che Guevara, combattant le capitalisme et plus généralement l’Occident : « Tout a été mis à bas : les structures que l’Occident avait façonnées pour nous emprisonner dans sa vision du monde – démocratie, États-Nations, et un système international dirigé par les Occidentaux -, on eût dit que tout cela était réduit en lambeaux. ». En voilà un beau programme pour nos altermondialistes ! Cela dit, pour commencer à mettre à bas le système international actuel, les Verts et le PS  n’ont pas attendu l’arrivée du calife, comme le montre leur accord sur la suppression du droit de véto français à l’ONU (8).

 

Les Américains ne sont pas dupes

Tout ce que nous venons de voir montre que les Américains sont parfaitement au fait des valeurs et des aspirations du monde musulman. Avec ce scénario de « nouveau califat », imaginé en 2004, ils devancent même les rêves les plus fous de celui-ci : « Le monde spirituel et temporel serait une fois de plus soumis à la seule obéissance à la volonté d’Allah, et réfuterait la séparation occidentale de l’Église et de l’État. ». Ils savent très bien que les musulmans, même ceux vivant en Occident, ne sont pas prêt à renoncer à leurs propres valeurs : « Ils s’étaient montrés si suffisants [les chrétiens], convaincus que nous n’avions qu’à patauger péniblement, à les suivre sur les sentiers battus de la laïcité, voire de la conversion totale au prétendu système de valeur judéo-chrétien. ». On peut alors se demander pourquoi la CIA joue si souvent la carte musulmane, voire islamiste, dans certains conflits : en Afghanistan contre les soviétiques, en Côte d’Ivoire contre Laurent Gbagbo, etc. Les Américains ne sont pas dupes non plus sur les faiblesses des Européens, et ils savent bien d’où elles proviennent : d’une « empathie naturelle », et de la présence d’une importante population musulmane. Par exemple, la CIA imagine que le califat aggrave le conflit israélo-palestinien,  et que « L’Europe fait pour la première fois monter la tension avec les sionistes, en parlant de sanctions contre Israël. ». Le soutien de la France à l’adhésion de la Palestine à l’Unesco (9), rend tout à fait crédible ce scénario.

 

Au final, la CIA avait-elle prévue le printemps arabe ?

Une chose est sûre : les Américains ont imaginés la possibilité d’un printemps islamique, dans des proportions qui rejoignent les rêves les plus fous des islamistes : l’émergence d’un nouveau califat, qui transcenderait toutes les nations musulmanes ! De là à dire qu’ils avaient prévu le « printemps arabe » auquel nous assistons, c’est autre chose. La CIA pense-t-elle que ces printemps sont démocratiques, et qu’ils pourraient ainsi faire s’éloigner  l’émergence d’un nouveau califat ? Où bien que ces printemps arabo-musulmans sont les prémices du nouveau califat ? Rendez-vous en 2020…

 

Stéphane Buret

 

(1) http://www.dni.gov/nic/NIC_globaltrend2020_s3.html#scen

 

(2) http://fr.euronews.net/2011/09/13/erdogan-en-tournee-dans-les-pays-du-printemps-arabe/

 

(3) http://www.espacemanager.com/chroniques/le-6eme-califat-en-tunisie.html

 

(4) http://www.dni.gov/nic/NIC_globaltrend2020.html

 

(5) http://www.amazon.fr/Rapport-CIA-Comment-sera-monde/dp/2221105303

 

(6) http://www.hudson-ny.org/2278/britain-islamic-emirates-project

 

(7) http://www.rue89.com/2011/07/15/le-printemps-arabe-sponsorise-par-washington-et-les-reseaux-sociaux-214324

 

(8) http://www.marianne2.fr/blogsecretdefense/Ce-que-dit-l-accord-Verts-PS-sur-les-affaires-strategiques_a437.html

 

(9) http://fr.news.yahoo.com/palestine-%C3%A0-lunesco-obama-eu-%C3%A9change-ferme-sarkozy-071634708.html

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