Quand le Figaro s’essuie les pieds sur une enseignante poignardée…

Publié le 2 février 2009 - par

On se souvient de Karen Montet-Toutain, professeur au lycée Blériot d’Etampes et poignardée par un de ses élèves le 16 décembre 2005 parce qu’elle avait eu l’outrecuidance de se plaindre de lui à sa mère. Traumatisée, malade, elle ne s’est toujours pas remise de ce qui lui est arrivé ce jour-là, malgré ses appels au secours antérieurs auprès de l’administration, comme en atteste le jugement du 14 novembre 2008 qui condamne l’Etat à lui verser 15000 euros au titre du préjudice moral subi(1).

Alors il faut lire l’article du Figaro(2) qui s’acharne sur la victime et essayer de comprendre les raisons de cette prose nauséabonde.

D’abord, le journaliste jette la suspicion sur la victime, malgré l’autorité de la chose jugée : “cette épreuve est le début d’une longue bataille qui lui donnera, à tort ou à raison, le sentiment d’avoir été lâchée par son administration“. Ensuite, il affirme qu’elle n’était pas faire pour ce métier, peu armée pour cela, d’ailleurs le livre qu’elle a écrit “trahit une certaine candeur. Était-elle suffisamment armée pour affronter des ados que plus rien n’impressionne ? Les traits fins, le visage pâle, Karen Montet-Toutain a l’air si fragile. Elle a grandi dans la verdure, à Sainte-Geneviève-des-Bois. Elle aimait les chevaux, les entrechats, Degas, Turner, Delacroix.” Enfin, sur la foi d’un ragot “d”un de ses proches” (sic!) il n’hésite pas à affirmer qu’elle aurait “chanté une chanson paillarde lors d’une de ses premières sorties“…

Messieurs du Figaro, cela s’appelle de la mauvaise foi. Cela s’appelle un lynchage.

On aimerait savoir pourquoi le Figaro rapporte ces mensonges, ces commérages et fait ce procès d’intention à celle qui, faut-il le rappeler, a failli mourir sous les coups portés…

On aimerait savoir en quoi et pourquoi le fait d’avoir les traits fins, de ne pas avoir grandi en banlieue, d’aimer Delacroix et de chanter une chanson paillarde devrait, inéluctablement, conduire à être poignardé !

On aimerait savoir pourquoi l’on devrait accepter l’idée qu’une classe c’est la cage aux lions et qu’il faut un physique et un caractère de dompteur pour y pénétrer.

On aimerait savoir pourquoi la culture est jetée en pâture aux hyènes qui veulent la mort de l’école républicaine. Ne nous y trompons pas ; en citant Degas et Turner, le journaliste a voulu montrer l’inadéquation entre la “culture” populaire, celle des adolescents, de banlieue, notamment, constituée de refus de l’art, de l’intelligence, de la connaissance, de la sensibilité, et celle des professeurs, ces dinosaures qui se fourvoient en croyant qu’ils ont quelque chose à transmettre.

Mais en fait, on sait. On sait que Le Figaro, en bon serviteur du pouvoir, défend la conception de l’école que veulent(3) nos élites politiques et les technocrates de Bruxelles depuis 20 ans. Une école-garderie, une école qui ne transmet plus de connaissances, une école qui ne transmet plus ni les valeurs républicaines ni la culture commune qui fonde une nation, une école qui ne permet plus à l’ascenseur social de fonctionner, une école tout juste bonne à donner des certificats de passage dans la classe supérieure et des diplômes qui ne valent plus rien sur le marché du travail, fragilisant les jeunes diplômés, contraints d’accepter des salaires qui auraient été impensables pour leurs parents, à diplôme égal.

Bien plus ; non seulement Le Figaro se fait le chantre du libéralisme, qui a besoin de techniciens dociles ayant oublié ce que signifie la souveraineté populaire, mais il participe à la curée à laquelle se livrent pédagogistes et politiques, gauche et droite confondue, soutenus par des parents irresponsables. En sous-entendant que Karen Montet-Toutain a une part de responsabilité dans ce qui lui est arrivé, le quotidien participe au processus de responsabilisation/culpabilisation à outrance des professeurs.

Les élèves sont en échec ? C’est la faute des enseignants, trop élitistes. Les élèves n’aiment pas l’école ? C’est la faute des enseignants, qui ne les amusent pas suffisamment et osent leur demander de travailler. Les nouveaux bacheliers ne parviennent pas à suivre en faculté ? C’est la faute des professeurs d’Université qui ne se sont pas remis en cause, qui ne se sont pas adaptés à leur “nouvelle clientèle”. Les élèves insultent, agressent, voire poignardent leurs professeurs ? C’est que ceux-ci n’étaient pas faits pour ce métier…

Bref, nous serions condamnés à renoncer à la mission pour laquelle nous avons été mandatés lorsque nous avons passé le Capes ou l’agrégation, pour nous contenter de faire semblant, pour accepter que les cours se transforment en café du Commerce, pour accepter que Molière et Corneille soient remplacés par les paroles insipides (quand elles ne sont pas haineuses) de groupes de Rap ou de RnB, pour accepter que l’on n’enseigne de l’histoire que l’anecdotique, et encore, à condition que cette histoire ne froisse pas les minorités ou les élèves qui ne seraient pas Français d’origine… ?
Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que les diplômés Indiens ou Chinois aient raflé tous les postes intéressants qui requièrent et formation intellectuelle et connaissances et capacité de travail ??? Jusqu’à ce que nos enfants-rois nous reprochent ce que nous leur avons donné et nous maudissent de ne pas avoir eu le courage de leur imposer le respect de l’école, du savoir et de leurs professeurs ?

Christine Tasin

http://christinetasin.over-blog.fr

(1) http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=50620

(2) karenmontet-toutain

(3) https://www.ripostelaique.com/Ecole-francaise-deux-poids-deux,274.html

Print Friendly, PDF & Email

Les commentaires sont fermés.

Lire Aussi