« Quand les Anglais livraient le Levant à l’État islamique », par Lina Murr Nehmé

Publié le 13 novembre 2016 - par - 16 commentaires - 2 041 vues
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  • linamurranglais

En ce moment où tout le monde parle du Brexit, on a bien besoin de découvrir la politique anglaise au temps où la Grande-Bretagne était la maîtresse des mers et où elle voulait être la maîtresse des terres.

On a besoin d’un livre – un livre qui se lirait comme un roman – qui nous explique le comportement des politiciens anglais en 1840, quand ils ont ressuscité le califat ottoman qui allait disparaître.

Et leur comportement en 1915, quand ils ont travaillé à créer le nouveau califat arabe que demandait le chérif Hussein, maître de La Mecque.

Et leur comportement en 1924, quand ils ont accepté qu’Ibn Saoud, ancêtre spirituel de Daech, chasse leur allié le chérif Hussein et massacre les musulmans arabes par dizaines de milliers pour fonder son propre État islamique en Arabie et donner son nom au pays : l’Arabie Saoudite.

Et on a besoin, enfin, de connaître la vérité au sujet du rôle des Anglais dans la naissance de la guerre israélo-palestinienne.

Un an après la parution de son dernier livre « Fatwas et caricatures – La stratégie de l’islamisme », la grande historienne et polémiste franco-libanaise, Lina Murr Nehmé, nous surprend en nous livrant une nouvelle publication qui répond à ces questions justement : « Quand les Anglais livraient le Levant à l’État islamique », qui vient de paraître aux Éditions Salvator. Il aurait pu s’appeler : « Les États islamiques que les Anglais ont sauvés ou créés ».

Ce livre, aussi saisissant et riche d’informations et de documents historiques que le précédent, a un sous-titre stupéfiant : « Or, corruption et politique étrangère britannique ». Mais son contenu est plus stupéfiant encore. En le lisant, aussi averti qu’on soit, on est déconcerté, voire ahuri face à ce qui s’est tramé et s’est déroulé réellement sur le terrain.

Nous savions que les Anglais sont des maîtres dans le domaine de tendre des pièges, d’intriguer, de manipuler les acteurs, les forces actives notamment féodales, ainsi que les institutions et groupes ayant une influence, petite ou grande, et pouvant créer des conflits internes, nationaux et régionaux. Mais nous ne savions pas quelles intrigues l’Angleterre a nouées pour protéger d’abord la route de l’Inde, et plus tard, celle des concessions pétrolières qu’elle avait achetées en Iran, mais surtout pour affaiblir, par tous les moyens, même les plus vils, l’influence des puissances rivales dans la région, notamment celles de la France, de la Prusse, de l’Autriche-Hongrie, de La Russie.

En 1840, le Liban intéresse l’Angleterre, moins pour sa beauté que pour son emplacement stratégique, car elle veut alors construire un canal pour relier les deux fleuves, l’Oronte et l’Euphrate. Or les sources de l’Oronte sont au Liban, où les Français sont influents. Et l’armée égyptienne est arrivée jusqu’à l’Euphrate et va renverser le califat. Pour obtenir la sécurité de la route de l’Inde, les Anglais décident de sauver l’État islamique moribond de la disparition, en créant une guerre civile au Liban et en bombardant sauvagement Beyrouth. Ensuite, ils livrent le Liban, la Syrie et la Palestine à l’État islamique ottoman.

C’est la première, mais non la dernière fois dans ce livre, qu’on verra les Anglais livrer le Levant à l’État islamique.

L’auteure raconte aussi le côté humain de cette tragédie, en racontant la situation au Liban avant et après cette guerre, qui a amené les massacres de chrétiens de 1861. Elle dévoile des faits étonnants concernant le rôle des Joumblatt

D’origine kurde et de confession sunnite, les Joumblatt deviennent libanais et druzes, ce qui ne les empêche pas de continuer à travailler pour l’étranger en semant la division et les massacres au Liban. Ils jouent un rôle clé dans les événements tragiques que connaît le Liban, avant 1840 et après, surtout lors du massacre des chrétiens en 1860, qu’ils commettent pour le compte de l’État islamique ottoman. L’auteure nous exhume des documents historiques quasi inconnus du public, qui rétablissent une vérité longtemps dissimulée et permettent de mieux comprendre d’autres événements survenus ultérieurement et demeurés jusqu’alors louches ou énigmatiques.

Les massacres ont eu lieu parce que les chrétiens du Liban, et même les druzes du Liban, ne sont pas désirés par le calife ottoman, et la seule solution, pour lui, est de les tuer tous. Chose que nous verrons arriver durant la première guerre mondiale.

En 1915, la France et l’Angleterre, signataires des accords Sykes-Picot, étaient soucieuses d’en appliquer sur le terrain les clauses, car elles favorisaient sans heurts leurs intérêts respectifs. En même temps, la Grande-Bretagne, voyant le déclin de l’Empire ottoman, n’avait pas hésité à élaborer une stratégie très risquée, qui consistait à créer un nouvel État islamique au Levant, à y installer ses propres agents comme conseillers et à soumettre à cet État tous les pays de la région qui se trouvent sur la route du Golfe Persique. Ils estimaient que cet État, régenté par la dictature de la charia, serait susceptible de stabiliser la région, s’il soumettait les différents peuples de la région qui réclamaient leur indépendance. Car si ces peuples devenaient indépendants, ils seraient amenés à prendre, chacun, ses propres décisions. Et s’ils étaient sous protectorat français, italien ou russe, ce serait pire. En tous cas, l’Angleterre ne serait plus en mesure de contrôler la route de l’Inde et du pétrole. Dès cette époque l’importance du Proche Orient aux yeux des grandes puissances, le transforme en victime du pétrole, ce carburant consommé à outrance durant la première guerre mondiale, pour faire marcher les industries et les machines de guerre, et qui s’était révélé, selon le mot de lord Curzon : « Dès le début des hostilités, le pétrole et ses dérivés se révèlent comme les facteurs décisifs par lesquels on peut mener une guerre et par lesquels on peut la gagner ».

Pour affaiblir les Turcs et diviser les musulmans, les Anglais soulèvent les musulmans arabes contre les musulmans turcs. Les Turcs ont appelé au djihad ? Les Anglais poussent les Arabes à faire la même chose. Ils convainquent un Arabe, le chérif Hussein, d’appeler au djihad à partir de La Mecque. Ils ont ainsi brouillé les cartes. Le prix de tout cela ? Des pays entiers – le Liban, la Syrie, l’Irak – et leurs peuples réduits en servitude, astreints à subir la charia, uniquement pour permettre aux Anglais de gagner la guerre et de protéger la route des Indes et la route du pétrole.

L’auteure nous révèle ensuite les raisons politiques et financières pour lesquelles les Anglais refusaient que les juifs aillent en Palestine. Les Anglais voulaient protéger le canal de Suez et construire un grand chemin de fer pour amener le pétrole de Mossoul jusqu’à la Méditerranée à travers le port de Haïfa. Ils voulaient en fait contrôler toute la région, la Palestine et le Liban-Sud, et les Lieux Saints. Ils ne voulaient pas que les juifs émigrent en Terre Sainte, et ils pensaient qu’en créant le grand État islamique promis au chérif Hussein, ils pourraient garder ce pays pour eux. Parlant de la Palestine et du Liban-Sud, le ministre Balfour disait : « J’espère que les Arabes ne nous chicaneront pas cette petite encoche ».

L’auteure nous montre pourquoi les Anglais ont changé d’avis en 1917 et ont décidé de permettre aux Juifs d’émigrer en Palestine, pendant que la première guerre mondiale faisait des ravages tant en Europe qu’au Proche Orient. Cette question était alors combattue par de nombreux politiciens juifs. Dans le Cabinet anglais qui a accouché de la « Déclaration Balfour », le seul ministre qui refusait cette Déclaration et qui la combattait était aussi le seul Juif, Edwin Montagu, qui la jugeait antisémite !

Elle nous montre ensuite comment l’empereur catholique Charles d’Autriche qui cherchait à mettre un terme à la guerre et à arrêter le massacre des innocents (qui, d’ailleurs, étaient alors surtout des Français, puisque la guerre se déroulait sur le sol français), finit par être renversé par le lobby puissant des francs-maçons et de leurs acolytes qui gouvernaient l’Europe, et qui ont refusé sa paix, et ont ensuite démembré son empire et apporté des catastrophes à l’Europe.

Entre-temps , la gouvernement ottoman profite de l’embrouillamini de la guerre pour procéder à deux génocides, conçus et programmés depuis longtemps, et destinés à une purification ethnique du Proche Orient. Le premier a ciblé le peuple arménien, justifié au nom de la raison d’État. Les Jeunes Turcs ont exterminé de la manière la plus atroce des centaines de milliers de Chrétiens arméniens dans l’Empire ottoman, mais aussi des Chrétiens assyriens, chaldéens et syriaques.

Le second, c’est le génocide libanais, programmé et exécuté par le gouvernement turc selon une stratégie à la barbarie minutieuse, dont le but est : décimer lentement le peuple libanais par la famine. Le tyran sanguinaire Djemal Pacha, commandant en chef de la IVe armée turque, réquisitionne les hommes et tous les vivres, interdit l’importation au Liban de produits alimentaires, fait détruire les vieilles rues de Beyrouth. Bilan tragique : plus du tiers de la population de Beyrouth et du Petit-Liban exterminée par la famine. L’auteure, s’appuyant sur des documents parfois méconnus, dresse un bilan comparatif frappant des diverses versions turque, anglaise et française de ce génocide survenu durant la première guerre mondiale. Elle montre comment les Anglais voulaient faire du Liban une partie de l’Etat islamique, et soumettre les chrétiens du Liban comme les autres chrétiens d’Orient à la Mecque.

Puis l’auteure nous dévoile les intrigues de la Conférence de la Paix en 1919. Le pétrole est, comme aujourd’hui, la cause primordiale des disputes entre les chefs d’Etat. Chaque puissance cherche à obtenir le maximum d’avantages dans la reconfiguration politique et structurelle de la région du Proche Orient.

Mais le djihad a été créé à coups de millions de livres anglaises et de tracts écrits par les Anglais et jetés par eux par avion, pour propager l’islamisme et la doctrine politique de l’arabisme en Syrie, au Levant et en Irak, afin de rendre possible l’Etat islamique promis par les Anglais au chérif Hussein et à son fils Fayçal. Des révoltes en Syrie, des appels au meurtre, le sang qui coule en Palestine et au Liban-Sud, et l’armée française qui chasse Fayçal de Damas et met un terme au rêve du califat. Mais le djihad arabe financé par les Anglais en 1919 en Syrie et en Palestine, ne pouvait pas s’arrêter et ne pouvait pas ne pas aboutir à al-Qaïda et Daech, à cause d’une réalité très délicate : en Palestine, Herbert Samuel, un Anglais sioniste, s’est arrogé le droit de donner à Hajj Amine Husseini, qui avait déjà provoqué un massacre de juifs, l’autorité sur les musulmans palestiniens, en faisant de lui le mufti de Jérusalem et le grand mufti de Palestine. Il lui a donné la possibilité de créer la haine et de massacrer les juifs. C’est ainsi qu’a commencé le djihad palestinien, avec Hajj Amine qui se donnait un air doucereux, et Izzeddine Al-Qassam, auxquels sont venus se joindre Hassan Al-Banna et son fils Saïd Ramadan, père de Tariq Ramadan.

En ce moment où le Moyen Orient est bouleversé par un séisme politico-militaire sans précédent, ce nouveau livre est comme un fil d’Ariane qui nous permet de nous retrouver dans le labyrinthe de l’enchevêtrement de la politique des puissances occidentales et de celles des pays de la région. L’État islamique installé par Daech aujourd’hui n’est pas nouveau. Il a commencé à exister depuis des dizaines d’années au Levant et en Irak, même si, pendant quelques années, on l’avait cru mort.

Maurice Saliba

Ecouter également interview de Lina par Riposte Laïque, sur « Fatwas et caricatures »

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16 réponses à “« Quand les Anglais livraient le Levant à l’État islamique », par Lina Murr Nehmé”

  1. jean dit :

    bonjour

    ou peut on acheter ce livre car je ne le trouve pas sur le site livres de RL , ni sur Amazon ou il est indisponible

  2. Aleth dit :

    Les Turcs ont occupé la « Palestine » de 1517 à 1917. En 1917, le général anglais Allenby a chassé les Turcs de « Palestine », et une des batailles a reproduit exactement la victoire de Jonathan, fils de Saül, sur les Philistins (même lieu, même rapport de forces). Ces faits figurent-ils dans le livre ?

    • Paskal. dit :

      Les premiers habitants furent les Cananéens qu’il fallait exterminer jusqu’au dernier (Deuteronome). Les Philistin virent ensuite puis les Hébreux qui s’illustrèrent à Jericho.
      L’islam est issu du judaïsme.

  3. Jacques Barrio dit :

    Merci de nous éclairer, Maurice Saliba. Je vais acheter le livre de Madame Murr Nehmé.

  4. Lecteur dit :

    Excellent article

    mais très désagréable de voir violée la langue française à
    chaque paragraphe par cet horrible  » auteurE  »
    un peu de hauteur !

  5. rabarabé dit :

    Magnifique, tout est dit.
    Vive l’Histoire, on comprends mieux les choses.
    Le cynisme des politiques est édifiant. Comment les croire quand ils disent oeuvrer pour le bien de leur pays !!!
    Merci pour toutes les infos que je trouve sur vos sites.

  6. Charles DALGER dit :

    Magnifique leçon d’Histoire !

    Très utile ici. Si beaucoup avaient une idée des grandes lignes, cet article apporte bien des précisions.

    Ceci dit, les Anglais, comme tous les autres peuples, comme dans tous les autres pays, étaient eux mêmes divers et partagés.

    Ceux qui ont ressuscité le « califat », l’ont fait contre ceux qui ont soutenu la proclamation BALFOUR.

    Et parmi les ennemis de la proclamation BALFOUR, une partie ne l’était QUE par cynisme politique, mais une partie plus grosse l’était par antijudaïsme.

  7. Nemesis dit :

    La perfide Albion a du sang sur les mains, mais nous le savions déjà … Mais à ce point, quand même !

  8. BALT dit :

    Ce n’est plus le Levant, c’est leur pays même qu’ils livrent à l’état islamique avec toutes les mosquées qui pullulent et les prêches fanatiques de leurs imams.

  9. Paskal dit :

    La « realpolitik » n’est pas uniquement allemande, loin s’en faut ! En 1945, les USA ont conclu une alliance stratégique avec l’Arabie saoudite. En 14-18, les Ottomans, le califat de l’époque, ont essayé sans grand succès de soulever les musulmans des empires anglais et français.

  10. NESTOR DE PYLOS dit :

    Les anglo-saxons ont crée deux monstres au Moyen Orient , pour tourmenter les peuples et plonger les nations dans les guerres , la haine et le Chaos : les deux Royaumes sémitiques totalitaires de Judée et d’Arabie …Israël et l’Arabie Saoudite .. ni les juifs , ni les arabes et musulmans ne sont d’ailleurs heureux eux-mêmes ou ne le seront jamais , ni ils ne laisseront les autres peuples tranquilles et heureux .. Jamais les peuples et les nations ne connaitront la concorde et la paix universelle tant que subsistera sur terre l’Arrogance et le Fanatisme de ces deux Royaumes du MALHEUR HUMAIN

    • Charles DALGER dit :

      Eh ! Oh ! Non, les Anglais n’ont pas créé deux monstres. Les Arabes étaient chez eux en Arabie, et après 19 siècles, les Juifs réalisaient enfin concrètement leur retour dans la patrie à laquelle ils n’ont jamais renoncé. Les faits concrets reprochables aux Anglais, c’est d’avoir dépecé à l’extrême la terre qui historiquement aurait dû constituer Israël. Sur la partie à l’est du Jourdain, ils ont inventé la Jordanie. Ce pays n’avais jamais existé avant que les Anglais le crée en 1946 seulement, Ils ont mis à la tête de cette création, l’héritier naturel du Royaume d’Arabie. Car ils avaient mis un de leurs sbires en Arabie. Puis, les Jordaniens ont envahie Judée et Samarie en 1948.

  11. be...cool dit :

    si l’auteur évitait de nous imposer à chaque ligne le ridicule « auteure » pour évoquer celle qui a écrit ce serait parfait!

  12. reuri dit :

    La perfide albion a une « passion » de longue date pour l’arabie , n’est ce pas Lawrence conchita d’arabie ?

  13. Eh oui, rien de nouveau sous le soleil, Les Etats-Unis ont pris le relai de l’Hégémon de la première mondialisation, le Royaume-Uni, qui avait la fâcheuse habitude de jouer l’islam (ou des variantes comme les Druzes) contre la France et la Russie protectrices des chrétiens d’Orient.

    La politique des puissances maritimes a le plus souvent été odieuse, de la vilenie de Venise en 1204 (quatrième croisade) à celle des thalassocraties anglo-saxones, jadis l’anglaise, aujourd’hui l’américaine.