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Quand Louise de Prusse insultait Napoléon et préparait la guerre…

« Napoléon n’est qu’un monstre sorti de la fange », lâche la reine de Prusse, plus belliqueuse que jamais.

Ces mots violents sortent d’une bouche ravissante, car Louise de Mecklembourg, la reine de Prusse, est une des plus jolies femmes de son temps, dont la beauté fait l’unanimité. Une reine éblouissante, consciente de ses charmes et heureuse de plaire, romantique, elle est la star incontestée des cours d’Europe, tant auprès des hommes que des femmes.

Taille parfaite, épaules et poitrine incomparables, mains fines, peau nacrée et lèvres vermeilles, grands yeux noirs et blonds cheveux flottants, autant d’atouts de séduction célébrés par tous les mémorialistes.

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Même Napoléon, qu’elle traîne dans la boue, est sensible à sa beauté.

« Une belle reine veut être spectatrice du combat »

Car l’Empereur, parfaitement renseigné par ses espions, sait très bien que la reine veut la guerre.

Louise de Prusse, élevée « à la mode de Paris », manie la langue de Molière avec une grande aisance, puisqu’elle parle et écrit le français mieux que l’allemand.

Ce qui ne l’empêche pas de pousser le roi Frédéric-Guillaume III à rejeter tout accord avec Napoléon, accord qu’elle considère comme « une humiliation intolérable ».

« Nous ferons la guerre » assène la Belle, face à un mari effacé, malléable et soumis.

Elle se fait donner par le roi un régiment de dragons.

Et c’est une image flamboyante que l’on voit chevaucher à la tête des « dragons de la Reine ».

« Sanglée dans une tunique écarlate, ornée de zibeline et de dentelles qui contournent une discrète échancrure ménagée sur le devant du corsage, cheveux flottant en une blonde et soyeuse ondulation, elle galope sous son shako à visière noire ».

Autant dire que le spectacle vaut le détour et que les esprits s’échauffent quand la Belle défile à Berlin à la tête de son régiment. Toute la Prusse veut la guerre et les officiers fanfaronnent.

Le général von Blücher se fait fort d’aller jusqu’à Paris avec sa seule cavalerie.

Des officiers prussiens aiguisent leur sabre sur les marches de l’ambassade de France.

« Pas besoin de sabres, des gourdins suffiront pour ces chiens de Français »

Évidemment, Napoléon, parfaitement informé de cette ambiance survoltée et des préparatifs de guerre, ordonne à Berthier, qui se trouve à Munich, de mettre la Grande Armée en mouvement.

Et c’est devant ses troupes que l’Empereur livre un magnifique discours martial pour galvaniser ses grognards, qui espéraient bien regagner la France après des mois d’occupation. Discours grandiose comme toujours.

« Soldats !… des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Nous sommes provoqués par une audace qui demande vengeance. Soldats ! Il n’est aucun de vous qui veuille rentrer en France par un autre chemin que celui de l’honneur, nous ne devons y rentrer que sous les arcs de triomphe. Eh quoi ! aurions-nous bravé les saisons, les mers, les déserts, vaincu l’Europe plusieurs fois coalisée contre nous, porté notre gloire de l’Orient à l’Occident pour retourner aujourd’hui dans notre patrie comme des transfuges, après avoir abandonné nos alliés et pour entendre dire que l’aigle française a fui épouvantée devant les armées prussiennes ? »

Avec un tel discours, la Grande Armée est chauffée à blanc. Le Tondu connaît bien ses grognards et sait leur parler !

Un seul coupable : le roi de Prusse ! Le troupier va s’occuper de son cas et de sa femme, ce « dragon enjuponné ». Les Prussiens ne vont quand même pas faire mieux que les Autrichiens et les Russes réunis, écrasés à Austerlitz ! En avant ! Nous sommes en octobre 1806.

128 000 fantassins, 28 000 cavaliers, 10 000 canonniers et 256 bouches à feu du côté français.

En face, les Prussiens peuvent aligner 170 000 hommes.

Les maréchaux Lannes, Augereau, Bernadotte, Murat, Davout, Soult, Ney, Suchet sont de la fête. On parcourt en moyenne 40 km par jour. Napoléon a été informé de la situation par ses espions polyglottes et suit tous les mouvements de l’ennemi.

Le prendre de vitesse, lui couper la route de Berlin et le repousser vers l’ouest. Tel est le plan.

À Iéna, Napoléon a engagé 80 000 hommes au total, autant que l’ennemi. Mais la partie est inégale.

La moyenne d’âge des maréchaux de Napoléon est inférieure à 40 ans. Celle des généraux prussiens dépasse 70 ans. Moellendorf a 81 ans !

Les Prussiens sont disciplinés, courageux, organisés et méthodiques, mais ils n’agissent que sur ordre, sans esprit d’initiative. À Iéna, la belle mécanique va s’enrayer face à un ennemi qui arrive de tous côtés tambour battant, malgré un feu nourri et meurtrier.

De plus, les Prussiens n’ont plus fait la guerre depuis 1795… une éternité en ces temps belliqueux. Les vétérans de la Grande Armée, quant à eux, sont en guerre depuis la Révolution !

Ces grognards, que les officiers prussiens méprisent et traitent de savetiers, se révèlent intrépides sous la mitraille et vont complètement désarticuler la mécanique prussienne. Une victoire-éclair diront les historiens.

Sur le champ de bataille, des hussards aperçoivent la reine Louise, qui espérait assister à la défaite de « l’Ogre corse », mais l’Histoire en a décidé autrement et elle réussit à s’enfuir, protégée par ses dragons.

15 000 Prussiens sont tués ou blessés, 15 000 sont faits prisonniers et 200 canons sont saisis.

Le même jour à Auerstaedt, Davout et ses 25 000 hommes mettent en déroute les 70 000 soldats de Frédéric Guillaume en personne. Une fois de plus la mobilité l’a emporté sur la discipline.

La Prusse capitule, Napoléon entre à Berlin le 11 novembre 1806.

Le bilan final est catastrophique pour le pays.

60 000 prisonniers, 65 drapeaux et 600 pièces de canon saisis, 3 forteresses prises d’assaut et plus de 20 généraux capturés. Il n’y a plus d’armée prussienne.

L’écrivain allemand Heinrich Heine résumera : « Napoléon souffle sur la Prusse et la Prusse cesse d’exister »

La reine de Prusse tentera de charmer l’Empereur pour adoucir les dures conditions imposées par le vainqueur, mais en vain. Napoléon, qui a eu vent de son implication dans la guerre et de son activisme contre la France, restera intraitable et même implacable dans son verdict :

« Il paraît que ce qu’on dit d’elle est vrai, elle était ici pour souffler le feu de la guerre : c’est une femme de jolie figure, mais de peu d’esprit, incapable de présager les conséquences de ce qu’elle faisait. Il faut, aujourd’hui, au lieu de l’accuser, la plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu’elle a faits à sa patrie et de l’ascendant qu’elle a exercé sur le roi, son mari, qui voulait la paix et le bien de son peuple ».

Louise de Prusse meurt en 1810, à l’âge de 34 ans, enceinte et emportée par une pneumonie.

L’Histoire en a fait une héroïne nationale, à la beauté fascinante, glorifiée pour sa volonté farouche de résister à la domination de Napoléon sur  l’Europe. Les peuples ont tous besoin de vénérer des figures de légende…

Mais Louise n’eut pas la chance de faire succomber Napoléon pour sauver son pays, comme le fit Marie Walewska  pour sauver la Pologne. On ne séduit pas un homme après l’avoir tant insulté. Elle aura échoué en entraînant son pays dans la défaite et l’humiliation.

Même les plus belles reines connaissent parfois des destins tragiques.

(extraits de La Grande Armée de G. Blond)

Jacques Guillemain