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Quand ma meilleure amie a été traitée de facho par ses frères et soeurs…

Le récit de Raymonde Uhl, décrivant comment elle a été agressée verbalement par ses « amis » de gauche d’une chorale de chant grégorien, m’a rappelé une autre anecdote et je suis certaine que tous les lecteurs de Riposte Laïque en ont plein d’autres à raconter.

https://ripostelaique.com/amis-chanteurs-de-gauche-vous-vous-etes-comportes-avec-moi-comme-des-salauds.html

Cela remonte à une dizaine d’années. Ma meilleure amie s’appelait Cécile et elle avait à l’époque 52 ans. Elle avait milité longtemps au Parti socialiste et était enseignante. Elle était surtout féministe et, pour cela, elle considérait le voile islamique comme une agression. C’était une belle femme, libre de sa vie, qui avait eu quatre enfants et avait divorcé. Elle figurait, avec ses six frères et sœurs, dans une structure financière leur permettant de gérer conjointement les affaires de famille. Une fois par an, la fratrie se donnait les moyens de se réunir pour prendre collectivement les décisions les plus adaptées.

Cécile était une femme forte. Elle avait décidé de rejoindre le Front national parce qu’elle considérait que seul ce parti correspondait à ses aspirations, consciente que l’ampleur de l’immigration et le nombre de musulmans présents en France représentaient un péril mortel pour elle, mais surtout pour ses enfants et petits-enfants. Elle était issue d’une famille aisée où tout le monde votait socialiste parce que cela était le camp du Bien.

J’avais retrouvé Cécile quelques jours après une réunion familiale. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu cette femme forte pleurer. Elle m’a raconté ce qu’elle avait sur le cœur. À l’issue de la réunion, devant l’ensemble de la fratrie, elle avait été agressée verbalement, avec une violence inouïe, par son frère, qu’elle aimait beaucoup par ailleurs. Ce dernier, enseignant en université, lui avait reproché, devant les autres, ses engagements politiques « qui faisaient honte à la famille ». Elle avait su se défendre, mais ce qui lui avait fait le plus mal était que deux autres avaient relayé et que, surtout, les trois autres l’avaient  lâchement laissée se faire lyncher, sans dire un mot pour la défendre.

Elle avait quitté la table sans dire au revoir à aucun et était sortie pour qu’ils ne la voient pas pleurer. C’était pour elle toute une solidarité familiale, à laquelle elle tenait, qui venait de s’effondrer. Et, quelques jours plus tard, elle était toujours incapable d’évoquer ce lynchage sans que les larmes ne lui montent aux yeux, entre colère et tristesse. Elle ne savait pas si elle devait revoir ses frères et sœurs ou s’éloigner définitivement de la fratrie. Elle était écœurée par l’attitude de tous, et par leur ingratitude, car elle avait, de tout temps, fait beaucoup pour chacun. Le pire est que, sur les sept, elle était, et de loin, la moins aisée financièrement. J’essayai de la consoler en lui disant qu’ils ne la méritaient pas, mais j’ai senti que le mal avait été profond.

Quelque temps plus tard, Cécile est tombée gravement malade. Elle m’a dit qu’elle ne souhaitait plus parler de cette affaire avec moi, ni avec personne, et qu’elle souhaitait l’oublier. J’ai respecté sa demande et ne l’ai plus jamais évoquée avec elle. Elle s’est battue de toutes ses forces contre un mal implacable qui la rongeait quotidiennement. Elle ne s’est jamais plainte. Elle est morte un an plus tard, d’un cancer qui avait vaincu sa formidable résistance et sa combativité de toujours.

Quelques jours avant de nous quitter définitivement, elle m’a demandé de ne pas évoquer ses activités politiques le jour de ses obsèques. J’ai bien sûr respecté sa demande et n’ai même pas pris la parole. Je l’avoue, je n’avais pas envie de parler de mon amie devant ses frères et sœurs, qui étaient tous à ses obsèques comme si de rien n’était.

J’ose espérer qu’ils ont été capables de lui demander pardon, avant qu’elle ne ferme les yeux, et qu’ils ont eu honte d’eux et de cette attitude de petits flics de la pensée qu’ils avaient eue vis-à-vis de leur sœur. Je n’en suis même pas certaine. Et, bien sûr, je me suis interrogée sur le rapport de ce lynchage avec son cancer.

Cette histoire m’a beaucoup endurcie dans mes rapports avec les gens de gauche que j’avais dans mon entourage. J’ai suivi la même évolution que Cécile, sans adhérer au FN, me contentant d’écrire dans Riposte Laïque. J’ai gardé quelques amis de gauche, qui respectent mes choix. Il y en a très peu. Avec les autres, les ruptures se sont faites par le non-dit, la plupart du temps, ou bien très violemment. Mais, forte de l’histoire de Cécile, moi j’ai rendu coup pour coup à chaque fois et leur ai dit très clairement leur fait, entre quatre yeux. Je les ai régulièrement qualifiés de petits fachos et leur ai dit qu’ils étaient construits, dans ce qui leur servait de tête, comme des nazis et des staliniens.

C’est toujours douloureux de perdre des gens qu’on croyait des amis, mais il ne faut pas ménager ces gens que Raymonde Uhl qualifiait, à juste titre, de « salauds ». Nous ne devons pas avoir un statut de victimes vis-à-vis de ces pourritures. Cela a été pour moi la meilleure façon de rester vivante.

Cécile me manque.

Martine Chapouton