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Quand nos légionnaires combattaient les Pavillons Noirs au Tonkin

Pavillons Noirs | Mémoires d'Indochine

Nous sommes en décembre 1884 au Tonkin.

Les  1re et  2e compagnies du 1er régiment de la Légion étrangère, ainsi qu’une compagnie de tirailleurs tonkinois, 600 hommes au total, occupent  un poste avancé fortifié, perdu en pleine jungle, à plus de 120 km au nord de Hanoï. Le mur d’enceinte fait trois mètres de haut sur un mètre d’épaisseur.

À ces 600 légionnaires, sous les ordres du commandant  Dominé, s’ajoute l’équipage d’une canonnière, positionnée sur la « rivière Claire », qui coule à 50 mètres de la « forteresse ».

Des milliers de  Chinois, Pavillons Noirs et soldats de l’armée impériale, encerclent  le poste français de Tuyen-Quang.

À cette époque, l’épopée coloniale de la République bat son plein. L’homme blanc n’a pas encore d’états d’âme et  domine le monde sans complexe, sans imaginer le moins du monde qu’un siècle plus tard, il se répandra en gros sanglots pour se repentir de ses glorieuses conquêtes.

Les légionnaires de Tuyen-Quang avaient quitté l’Afrique un an plus tôt. Au cours de leur périple, ils avaient perdu cinq déserteurs à Singapour, dont deux anciens officiers russes.

Ils avaient ensuite quitté Haïphong, pour remonter le Fleuve Rouge jusqu’à Hanoï, découvrant  les mystères et les charmes de l’Asie, dont  les délicieuses et  irrésistibles Tonkinoises.

« Phénomène de gentillesse féminine, de fidélité, d’ingéniosité et de courage, la petite congaï a bien souvent adouci la vie et parfois la mort du soldat  blanc en Asie ».

L’Indochine a inspiré bien des auteurs, décrivant le Mal jaune, cette nostalgie envahissante qui s’empare de l’homme blanc ayant séjourné en Asie. Il est clair que la femme asiatique y est pour beaucoup…

Après la conquête de la Cochinchine en 1867, province méridionale du Vietnam, la politique de la « canonnière » impose de pousser vers le Nord, vers le Tonkin, au grand dam de l’empereur d’Annam, qui fait appel aux Chinois et aux Pavillons Noirs pour contrer les visées des Français.

Cette guerre franco-chinoise va durer quatre ans, de 1881 à 1885. Et après quelques déconvenues et rebondissements, elle se termine par la victoire de la France. L’Annam et le Tonkin passent sous protectorat français, formant avec la Cochinchine, le Cambodge puis le Laos, l’Indochine française jusqu’au cataclysme de Dien Bien Phu,  en 1954. Défaite humiliante qui signera la fin programmée de l’empire colonial français.

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Les redoutables Pavillons Noirs sont d’anciens rebelles chinois expulsés de Chine et  constitués en grandes compagnies. En répondant à l’appel de l’empereur d’Annam, ces ex-rebelles vont combattre les Français aux côtés de l’armée impériale chinoise, également sollicitée pour chasser les « diables étrangers » hors du pays.

Corrompus, ivres d’opium et vautrés dans la lubricité, les Pavillons Noirs n’en sont pas moins capables de courage et de férocité. Ils ont été de redoutables combattants face aux soldats du corps expéditionnaire français. Couper les têtes et mutiler les cadavres est leur spécialité. Pour nos légionnaires, la férocité des Pavillons Noirs n’a rien à envier à celle des Kabyles.

Les Chinois et les Pavillons Noirs ne manquent ni de munitions, ni de conseils. Entre Occidentaux, pas de cadeau !

Américains, Anglais et Allemands se font un plaisir de ravitailler nos ennemis en armes et munitions et des conseillers allemands aident les stratèges chinois.

Mais revenons à Tuyen-Quang.

Ce poste avancé est considéré par l’état-major comme essentiel pour stopper l’armée chinoise du Yunnan qui descend le Fleuve Rouge.

La garnison comprend, outre le commandant  Dominé, 11 officiers encadrant les légionnaires et les tirailleurs, ainsi qu’un service de santé, trois boulangers et un pasteur. Sans oublier les 12 marins de la canonnière.

Le commandant Dominé renforce le poste, un carré de 270 m de côté. Mais la position est fragile, entourée de collines pouvant abriter une artillerie chinoise dévastatrice.

Il faudra pourtant  bien que nos 600 légionnaires et tirailleurs contiennent  une armée équipée de canons, en évitant si possible un sinistre remake de Camerone, 20 ans plus tôt au Mexique.

L’avant-garde de l’armée du Yunnan comprend 6 000 hommes. Ils sont là, on voit les fumées de leurs campements. Et les espions confirment.

Mais chaque jour, les fumées se multiplient, l’armée sera bientôt au complet. L’étau se resserre mais la forteresse n’est pas encore assiégée de près.

Dominé fait construire un blockhaus sur un monticule extérieur à l’enceinte, pour y placer des tireurs d’élite.

La première attaque a lieu le 1er janvier 1885. Suivie chaque nuit d’autres assauts, systématiquement repoussés. De son côté, la canonnière fait des ravages dans les rangs chinois.

Mais les tranchées avancent, nuit et jour. Le blockhaus, menacé par une tranchée d’encerclement, est évacué.

Le fort est bombardé sans interruption. Plusieurs galeries avancent vers le mur d’enceinte pour y déposer des mines. Impossible de se ruiner en obus contre un ennemi invisible qui creuse et avance comme une taupe.

Le 7 février, les Chinois démasquent une batterie qu’ils ont installée sur le blockhaus récemment évacué. On aperçoit des silhouettes européennes parmi les Chinois. Les conseillers allemands ne sont pas loin.

Les blessés sont transportés à l’abri, sous une pluie d’obus et couchés sur la paille.

Les taupes chinoises se rapprochent des murailles.

Le 13 février à 3 h du matin, une explosion ébranle la citadelle et détruit l’enceinte sur 15 m. Les Chinois se ruent  par la brèche. L’heure du  corps à corps est arrivée…

Sonnerie de la charge, cris de fureur des assaillants, cliquetis des armes, jurons et  terrible bruit du combat corps à corps envahissent le fort.

Puis ce sont les hurlements soudains  des  malheureux qui sentent  leurs entrailles dégouliner, déchirées par une baïonnette ennemie.

Les Chinois ne se retirent que trois heures plus tard. L’enceinte est consolidée. Mais les galeries avancent, toujours plus nombreuses.

Au cours de ces combats, le commandant Dominé n’a cessé de garder le contact avec ses supérieurs, grâce à des coolies-messagers, prenant des risques inouïs pour franchir les lignes chinoises et accomplir leur mission, avec un courage et une fidélité exemplaires. Beaucoup de ces modestes supplétifs ont payé de leur vie leur loyauté à la France, systématiquement suppliciés quand ils étaient pris par l’ennemi.

Mais ce jour là, 21 février 1885, c’est un message de détresse qu’envoie la garnison de Tuyen Quang.  Car Lang-Son, qui est tombée aux mains des Français, n’est pas très loin. Dominé demande le renfort d’une colonne la plus forte possible pour faire lever le siège.

Dans la citadelle, une explosion ouvre une deuxième brèche dans le mur. Mais au moment où légionnaires se ruent contre les Chinois, une deuxième déflagration fait des ravages, disloquant les corps entremêlés et laissant les survivants pétrifiés, avant que ne jaillissent les cris de douleur et que ne se répande l’odeur atroce de chair grillée.

Alors qu’une nouvelle section de légionnaires, assoiffés de vengeance et emplis de fureur, s’élance pour repousser les Chinois, une troisième mine explose.

Les Chinois se ruent à l’assaut en hurlant, coupe-coupe à la main. Mais la fureur des légionnaires est telle que les baïonnettes font céder les assaillants, qui fuient comme des lapins sous les balles.

Les blessés hors de l’enceinte sont récupérés non sans mal, sous le feu chinois.

Le 24 février au matin, Pavillons Noirs et soldats chinois réguliers pénètrent dans l’enceinte, dopés et fanatisés. Et une fois de plus, les légionnaires de réserve, au milieu des cadavres, font céder les Chinois à l’arme blanche. Mais cinq galeries de mines atteignent les remparts.

Explosions, assauts chinois, combats à la baïonnette et  fusillades deviennent la routine. Mais l’effectif des défenseurs diminue…

Le 25 au matin, un coolie-messager arrive. Dominé ouvre le courrier à la hâte et déclare : « Messieurs, la colonne de secours est en route ».

Et c’est une brigade entière qui remonte la rivière Claire. Le moral est soudain dopé. Plus que deux ou trois jours à tenir. La fin du cauchemar approche.

Mais il y a 6 brèches à défendre, plus les 1 200 mètres de muraille restante.  Les Chinois tirent des centaines d’obus et de cartouches chaque jour alors que du côté des défenseurs, les munitions et le nombre de combattants valides baisse.

Et les termites avancent. « Mais que fout cette saloperie de colonne ? Elle ne trouvera que des macchabées ! »

Le 28 février, la colonne approche enfin, mais se heurte à la défense chinoise. Elle tire des fusées pour s’annoncer,  la citadelle y répond. Le moral remonte.

Les tirs sur la citadelle ont baissé. Les forces chinoises se sont déplacées. Le calme relatif aidant, les énormes corbeaux à collier blanc d’Asie tournoient puis se posent sur les cadavres.

La colonne de secours, composée de 3 000 hommes, tirailleurs algériens, marsouins, légionnaires, tirailleurs annamites, tente toujours de forcer le passage. Elle a déjà subi de lourdes pertes depuis son départ, devant affronter des ouvrages fortifiés construits par les Chinois.

Nous sommes le 2 mars. Les corbeaux picorent le visage des macchabées.

Dominé réunit un Conseil de défense. Il est décidé que la garnison ne se rendra pas, mais s’ensevelira sous les ruines de la citadelle.

Et soudain le miracle se produit.

Le 3 mars, sans aucune explication, les Chinois évacuent l’ensemble de la zone. C’est le grand silence. La colonne ne rencontre plus aucune résistance et la citadelle ne subit plus aucun tir.

Au soir du 3 mars 1885, les légionnaires de Tuyen Quang  aperçoivent  enfin  les tuniques bleues des tirailleurs algériens, en tête de la colonne.

Les légionnaires et tirailleurs comptent 48 tués, 28 blessés graves dont 8 succomberont et 188 blessés plus légers. Un bilan relativement modeste comparé au déluge de projectiles subi et au nombre d’assauts repoussés.

La Légion étrangère vient d’ajouter une nouvelle page de gloire à son impressionnant palmarès de hauts faits d’armes.

L’ordre du jour est lu par le général Brière de l’Isle, devant  des légionnaires au garde-à-vous, dans leurs uniformes en loques et roussis par les explosions.

« Sous le commandement d’un chef héroïque, le chef de bataillon Dominé, vous avez tenu tête pendant trente-six jours, au nombre de six-cents, à une armée, dans une bicoque, dominée de toutes parts… »

N’oublions jamais les sacrifices de nos anciens, quand tant de petits dirigeants ignares et sans envergure s’acharnent à détruire les grandes pages d’Histoire de notre France millénaire.

(Source : La Légion étrangère de Georges Blond)

Jacques Guillemain