Quand un âne fait de la politique

Publié le 20 octobre 2013 - par - 1 425 vues
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Les fabulistes ont toujours raison. « Nous l’allons montrer tout à l’heure ». (1)

Dans un recueil de contes intitulé La farce de l’âne, l’écrivain turc Aziz Nesin, mort en 1995, (2), raconte l’histoire du bandit de grands chemins, Gilo, qui commet quantité de meurtres. Il égorge et découpe un couple à la hache puis accroche les têtes de trois conducteurs innocents aux arbres du bord de la route. Une autre fois, il suce le sang d’une femme tout en l’étranglant … Et, malgré ces crimes, alors que Gilo se trouve face aux juges, il pense que toutes ces procédures, ce cérémonial, ces événements ne sont que préludes à sa disculpation et à sa libération. Il pense que, si on le transfère dans une chambre individuelle (en réalité c’est l’étape qui précède son exécution) c’est pour l’honorer, c’est un traitement de faveur en vue de le libérer. Et quand on l’extrait de sa cellule pour le conduire à la potence,  il n’y croit toujours pas : quand la corde entoure son cou, il crie avec sérieux : « Dis donc !! … Je n’aime pas la plaisanterie … Quelle est cette farce de mauvais goût ? » Et son cri gèle dans sa gorge…

Un autre conte de Nesin, Méfiez-vous de nous, le troupeau des ânes,  s’applique lui aussi parfaitement et d’une façon étonnante à Erdogan, Herr dog-âne comme le nomme un site.

Il était une fois un âne qui vieillissait seul dans la forêt, chantant des chansons en langage des ânes, broutant l’herbe fraîche et tendre. Un jour, alors qu’il s’amusait et mangeait, une brise porta à ses narines l’odeur d’un loup qui approchait. Mais il se forgea la conviction que l’odeur n’était pas celle d’un loup. Au fur et à mesure que l’odeur approchait, il trouvait une explication qui le tranquillisait. Tantôt il se disait qu’il ne s’agissait pas d’un loup ni de son odeur, tantôt il pensait qu’il rêvait et qu’il faisait des cauchemars, il commençait à voir dans les chats des loups. Quand le loup s’approcha tout près de lui, il se dit : « Même si c’est un loup, mais si Allah le veut,  ça ne sera pas un loup … ». Quand le loup le prit, il commença à sentir sa respiration et sa bave, il ferma les yeux en disant : « Je sais que tu n’es pas un loup ». Mais quand les canines du loup s’enfoncèrent dans son dos, il cria de douleur : « Aïe, aïe, aïe ! C’est un loup ! C’est vraiment un loup ! ». Il ne resta de l’âne que ses hi-han à travers les âges…

Turkish Prime Minister Recep Tayyip Erdo

Il ne resta à l’âne que ses hi-han à travers les âges.

Y a-t-il une histoire qui colle mieux au grand âne de la Turquie, Erdogan ? Nârâm Sarjone vient de le dire  dans un récent article (3) :

Les Syriens lui ont dit que l’extrémisme est un loup : « Ne l’accueille pas dans ta maison ! », que le communautarisme est un scorpion : « Ne le mets pas dans ta poche ! ».

Les Syriens lui ont dit aussi : « Le feu arrive dans ta maison, ne souffle pas dessus et ne lui jette pas de l’huile ! » Il a ri et a dit : « Si Allah le veut, rien n’arrivera ».

Les Syriens lui ont dit : « Les communautés que tu agites en Syrie se soulèveront contre toi en Turquie ! ». Il a rétorqué : « Vos yeux voient dans les chats des loups ».

Quand les Syriens lui ont dit : « Le clash entre les kurdes et les islamistes n’est pas dans l’intérêt de la Turquie ! », il a persisté à penser que le loup qui est monté sur son dos n’est qu’un agneau. Et voilà  que la frontière turque est noyautée par les hordes de l’État Islamique d’Irak et du Châm (EIIC), du Front al-Nousra, de trafiquants d’armes et de drogues, de proxénètes et de moujahidates de fornication. Mais aujourd’hui les canines de ces loups s’enfoncent dans le corps de la Turquie qui frissonne et transpire de fièvre. Et voilà qu’Erdogan se réveille en se demandant : « Est-ce vraiment un loup ? … Aïe,  aïe,  aïe ! Oui, c’est bien un loup ! … Au secours, Allah, le scorpion est passé dans ma culotte ! ».

Nos dirigeants feraient bien de s’inspirer de ce conte.

Bernard Dick

(1) La Fontaine, Le loup et l’agneau

(2) Aziz Nesin (1915-1995) est un écrivain turc, journaliste, chroniqueur, dramaturge et humoriste. Il est l’auteur d’une centaine d’ouvrages dont La queue du chien, Y-a-t-il des ânes dans votre pays, L’âne mort, Le combat des aveugles, Un fou sur la terrasse, La chaise etc. … On peut comparer son style à celui de Ionesco. D’après l’Index Translationum de l’UNESCO, Nesin est le 4e auteur turc le plus traduit dans le monde.

(3) D’après Nârâm Sarjone, 8/10/2013 : http://www.champress.net/index.php?q=ar/Article/view/28285   (site arabe).

 

 

 

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