Quand un juge italien découvre un groupe armé créé par l’OTAN (3)

Publié le 24 septembre 2019 - par - 1 077 vues
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Suite des deux premières parties :

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La société du Mont-Pèlerin, le Siècle, le groupe Bilderberg ne sont pas les seules créations largement inspirées par l’Otan passé maître dans l’art des coups fourrés. En 1972, trois carabiniers italiens sont les cibles d’un attentat qu’on met faussement sur le compte des Brigades rouges. Dans le petit village de Peteano, ils sont informés par un appel anonyme de la présence d’une Fiat 500 abandonnée, et ayant essayé d’en ouvrir le coffre, ils sont victimes d’une explosion qui fait parmi eux un mort et un blessé. Un piège pour les trois  pauvres types.  L’un meurt, l’autre est sérieusement blessé. Deux jours plus tard, un autre appel anonyme revendique l’attentat au nom des Brigades rouges, un organisme terroriste d’extrême gauche qui s’est rendu célèbre par des prises d’otages et des assassinats planifiés de hauts personnages de l’État italien. Certes ce ne sont pas des innocents, mais ils ne sont cependant pas responsables de l’attentat de Peteano. On l’apprendra des années plus tard.

Cet attentat n’est pas le seul perpétré dans les années 70. Des bombes ont déjà explosé à Rome, à Milan où elles ont tué à l’aveugle 6 innocents et blessé quelques  80 passants, et après Peteano d’autres attentats très meurtriers ont lieu, notamment le plus sanglant à Bologne où en 1980 on relèvera 85 morts et plus de 200 blessés. Mais déjà, dès l’affaire de Peteano, des bruits couraient sur la collusion des  services secrets italiens  et en 1974, le juge  Tamburino inculpe le général Vito Miceli, chef du SID, pour avoir « promu, mis en place et organisé, avec l’aide de complices, une association secrète regroupant civils et militaires et destinée à provoquer une insurrection armée visant à modifier illégalement la Constitution et la composition du gouvernement », accusations que le général reconnaît par ces mots : « Si je disposais d’un super-SID sous mes ordres ? Bien sûr ! Mais je ne l’ai pas monté moi-même dans le but de tenter un coup d’État. Je n’ai fait qu’obéir aux ordres des États-Unis et de l’Otan » !

Mais revenons à l’affaire de Peteano. En  1990 le juge Casson relance l’enquête. Il a découvert de nouveaux éléments,  et des irrégularités du  dossier l’intriguent passablement. Il se rend compte en particulier que les expertises sont volontairement falsifiées et que l’explosif utilisé, loin d’être celui que les Brigades rouges emploient d’habitude, est l’un des fleurons du matériel de l’Otan. Sans entrer dans les détails de son instruction, Casson met donc en évidence le rôle joué par des groupuscules italiens d’extrême droite armés et dirigés par l’Otan, et il parvient à identifier le poseur de la bombe  de Peteano : Vincenzo Vinciguerra, qui ne tarde pas à tout déballer. Et les déclarations de l’homme sont particulièrement explicites :  « C’est tout un mécanisme qui s’est mis en branle, ça signifie que, des carabiniers au ministre de l’Intérieur en passant par les douanes et les services de renseignement civils et militaires, tous avaient accepté le raisonnement idéologique qui sous-tendait l’attentat. »

Il explique que le réseau d’extrême droite auquel il appartient, Ordine Nuovo, mais d’autres groupes nationalistes aussi tels que Avanguardia Nazionale, ont étroitement collaboré avec les services secrets italiens (le SID) pour préparer l’opération, et qu’une armée secrète stay-behind, organisée secrètement par  l’Otan,  porte en Italie le nom de code GLADIO (« le glaive »).* Bref on s’est retrouvé dans les années 70 entre un terrorisme d’extrême gauche représenté par les Brigades rouges, qui d’ailleurs sont défaites au bout de quelques années par le pouvoir, et les réseaux fascistes du Gladio chapeautées par l’Otan. Aussi le juge Casson dénonce-t-il un véritable terrorisme d’État, financé par l’argent des contribuables et visant à à créer  « un climat de tension » dans la population. Personnellement je remplacerais le mot « tension » par « terreur », mais c’est le terme qui a été adopté par les commanditaires. Travail difficile pour Casson car durant le procès, de nombreux documents disparaissent.

 

En aout 1990, sommé de s’expliquer devant la commission parlementaire, le Premier ministre Andreotti confirme que le Gladio agit sur ordre de l’Otan. C’est énorme ! Par Andreotti on apprend que le  Gladio, organisé comme une armée, dispose d’un arsenal considérable  fourni par la CIA et enterré dans 139 caches, dont celle qui vient d’être déc ouverte et a relancé l’instruction. L’emplacement de ces caches relevait de la plus pure fantaisie, selon les lieux où les participants au Gladio étaient installés sur le territoire italien, et on n’a pas de mal à imaginer de tout petits groupes allant enterrer la nuit, dans le plus grand silence, cet armement secret au milieu de forêts dont on marquait les arbres, dans des cimetières avec la complicité des curés, au milieu de champs privés et donc interdits de passage, ou ailleurs. L’armement était de toutes sortes, du plus lourd au plus léger, comme pour la préparation d’une guerre contre des futurs envahisseurs. Le peuple italien se montra outré par les révélations d’Andreotti, donnant lieu à de nombreuses manifestations et à la recherche des caches, avec bien entendu beaucoup d’excès. Pris de court cette année  1990, Andreotti, Premier ministre ordonna ″d’informer le parlement dans les 60 jours à venir au sujet de l’existence, des caractéristiques et des raisons d’être d’une structure parallèle occulte dont on dit qu’elle a opéré au sein de nos services de renseignements militaires, avec l’objectif de conditionner la vie politique du pays.″ S’ensuit une longue instruction.

Dès lors l’affaire prend un tour nouveau. En 2002 Andreotti, âgé de 83 ans,  est condamné à 24 ans de prison après avoir révélé être à l’origine de l’assassinat d’Aldo Moro, le président de la République italienne.  Lors du procès les juges, menacés de mort, sont placés sous une étroite protection. Mais si durant le procès Andreotti affirme la disparition des réseaux Gladio en 1972, les enquêtes menées par les journalistes démontrent le contraire. Et aujourd’hui encore le  Gladio serait toujours actif.

La guerre souterraine ne s’encombre ni d’humanité ni de morale. Il faut faire exploser la chair des innocents afin d’effrayer. Une façon de convaincre les populations de la nécessité d’agir. Mais ceux que l’on vise dans les années 1990, ce ne sont pas les véritables coupables mais les ennemis idéologiques. Et dans ce monde bipolaire, ce sont les gauches.  Lorsque éclate le rideau de fer, tout pourrait s’arrêter sauf que l’Otan a de nouvelles visées : affaiblir une Russie qui contrôle les ressources de son aire, pétrole, gaz naturel, eau, et étendre le pouvoir des oligarques sur l’ensemble de l’Europe. Or le mécanisme mis en place est  bien rodé : celui de faire des victimes afin de justifier intervention et  répression, une répression parfois totalement inique. Ainsi, pour certains spécialistes très pointus, le 11 septembre sera la justification des attaques contre l’Irak.  Ou encore cette affaire des plus troubles du stade de France en 2015 dans laquelle le dossier judiciaire comporte des contradictions et soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Entre autres. Car les exemples ne manquent pas. Et c’est bien ce que le terroriste Vincenzo Vinciguerra avait révélé : ″Il fallait s’en prendre aux civils, au peuple, aux femmes, aux enfants, aux anonymes sans lien avec un quelconque jeu politique. La raison en est très simple, c’est censé forcer les gens, le peuple italien, à se tourner vers l’État pour demander plus de sécurité. C’était la logique politique derrière tous ces massacres et les attentats à la bombe qui restèrent impunis, du fait que l’État ne peut pas s’accuser lui-même, ou se déclarer lui-même responsable pour ce qui s’est passé.

Louise Guersan

A suivre partie 4 : une pression économique sans borne

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