Quelques réflexions sur le terrorisme

Publié le 9 avril 2012 - par
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Il est difficile de parler de sujets comme le terrorisme, Al Qaeda ou l’islam – surtout depuis qu’ils sont devenus matière aux envolées électorales sur la sécurité – sans tomber dans une furieuse passion. Ils sont importants pourtant, et méritent d’être traités avec sérieux, au-delà des partis pris et des préjugés. C’est ce que nous allons essayer de faire avec les quelques remarques qui suivent.

D’abord, rappelons que les attentats qui ont plongé l’Occident dans une paranoïa sécuritaire depuis le dramatique 11 septembre 2001 aux États-Unis, ne sont que des épisodes spectaculaires d’une pratique bien connue. Le recours à la violence ciblée n’est pas nouveau. Il est l’arme des faibles qui s’attaquent aux forts. Quand on n’a pas les moyens de risquer un choc frontal, un coup précis peut déstabiliser l’adversaire en le privant d’un homme-clé ou en le frappant en un point vulnérable. Cette tactique a été souvent utilisée par des individus isolés ou des petits noyaux pour des raisons sociales ou politiques. Pour ne parler que de l’époque contemporaine, les anarchistes en France et les nihilistes en Russie ont connu leurs heures de célébrité. Depuis, bien d’autres extrémistes ont suivi leur exemple, comme Carlos et ses émules, les desperados de l’OAS ou les révoltés des Brigades rouges, persuadés que la mort semée au hasard donnerait un poids sanglant à leurs aberrations.

Mais ces attentats, malgré leur retentissement et leur nombre, n’ont jamais été que les sursauts spectaculaires de fous solitaires ou de groupuscules sans réelle influence. Leurs vagues se sont étiolées d’elles-mêmes dans le brassage des événements. 

Ils appartenaient à ce qu’on pourrait appeler le terrorisme classique. Depuis, un terrorisme nouveau est né, qui a changé de nature. Il est passé de l’acte plus ou moins isolé, à l’organisation rationnelle. L’ancienne protestation, souvent improvisée, s’est muée en véritable méthode de combat, faisant partie de la tactique d’ensemble d’une armée en guerre. On ne tue plus à la pièce, on aligne des séquences calculées. Le ponctuel s’est planifié. Le changement a commencé à être significatif pendant la guerre civile en Espagne, (le sabotage des ponts a même été le sujet du magnifique roman de Hemingway, “Pour qui sonne le glas”) puis est devenu manifeste dans la Résistance à l’occupation allemande, avec entre autres la célèbre “bataille du rail” des cheminots, dans l’affrontement du Pacifique avec les kamikazes japonais et dans le combat contre l’Angleterre pour la création de l’État d’Israël, avec les fameux groupes de l’Irgoun et du Stern.

Ce changement de nature du terrorisme, transformé en instrument militaire de la défense d’une cause, pose la question de cette cause. Celle-ci, s’avérant capable de mobiliser une armée dont les soldats sont prêts à se suicider pour elle, n’est pas négligeable. Bien loin de la balayer comme une éruption de satanisme, il faut l’examiner de près, tenter d’y distinguer ce qui fait sa force, faire le tri entre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas.        

On peut dire que, dans notre partie du monde, la motivation principale de ce terrorisme organisé a été pendant longtemps nationaliste. Qu’il s’agisse des attentats basques en Espagne, catholiques dans le Royaume-Uni, kurdes en Asie Mineure, palestiniens dans le Proche-Orient, tchétchènes en Russie, corses en France ou albanais dans les Balkans, ils ont tous été inspirés par la revendication de la reconnaissance nationale d’une collectivité se considérant comme infériorisée dans un cadre étranger.

Mais là aussi, il y a eu évolution. Et surtout rencontre. Rencontre explosive, car il s’agit de la conjonction de deux motivations redoutables, de deux buts fortement mobilisateurs : celui de l’indépendance et celui de la justice sociale.

Là où ce phénomène s’est produit, les revendications territoriales se sont doublées de poussées d’émancipation politique et économique. La dénonciation de frontières mal tracées est devenue aussi celle d’une société intolérable. La libération du peuple coïncide avec la revanche des opprimés.

Or, qui représente le mieux aujourd’hui cet immense espoir qui dynamise les masses défavorisées dans le monde, sinon l’islam ? Après le christianisme et le communisme, l’islam apparaît comme l’exaltante croisade contre la richesse imméritée, l’égoïsme, la corruption, l’inégalité et la misère. Les chrétiens ont miné la puissance romaine, les communistes s’attaquaient au capitalisme et à l’opium religieux du peuple. Aujourd’hui l’islam voit dans le matérialisme et le pouvoir de l’argent, l’ennemi à abattre. Ses deux prédécesseurs s’étant affaiblis, il a pris leur place comme religion des exploités et des déshérités. Les estomacs vides remplissent les mosquées, comme ils remplissaient jadis les catacombes ou les cellules du parti. Et la foi des mal-nourris est un combustible qui se répand comme une traînée de poudre et enflamme une grande partie de l’humanité.

C’est ainsi que le nationalisme a vu s’affirmer dans divers endroits son incidence confessionnelle. Le message ethnique, élargi en message social, s’est imprégné d’un contenu religieux fourni par le culte le plus actif et le plus conquérant aujourd’hui, le culte musulman. Un exemple frappant de cette association peut se voir aujourd’hui au Mali, ou le mouvement indépendantiste national du MNLA, partisan du nouvel État de l’Azawad, partage la rébellion avec les salafistes d’Ansar Dine, truffés de membres d’Al Qaeda.

Si l’islam se bornait à prôner la vertu et à revendiquer la justice, nous pourrions tous être musulmans. Malheureusement, comme dans tous les dogmes, il y a le revers de la médaille. Sa conception du monde est inacceptable pour beaucoup d’entre nous. Elle se compose de principes qui suggèrent plus une régression qu’une avancée de l’esprit. Entre autres : l’axiome du déterminisme absolu de la volonté divine qui induit à la notion de fatalité ; la fusion du spirituel et du temporel dans la conception de l’État religieux ; la recommandation d’éliminer les infidèles ; la guerre sainte comme expression du devoir individuel ; la loi intangible aux sanctions disproportionnées (la Charia) ; la réduction de la femme à l’état de bibelot masculin. Lourde d’absolutisme et d’intolérance lorsqu’elle est interprétée de façon sectaire, elle conduit au terrorisme les plus convaincus de ses fidèles par un raisonnement simple : il n’y a qu’une vérité ; cette unique vérité doit triompher du mensonge ; comme ce dernier est partout, triompher du mensonge signifie conquérir le monde ; pour conquérir le monde, il faut anéantir l’ennemi ; pour anéantir l’ennemi, il ne faut jamais cesser de le combattre ; le combat incessant nécessite le recours à tous les moyens ; l’homme qui emploie tous les moyens est le héros qui accomplit la volonté de Dieu.   

L’obligation morale est donc parfaitement définie. Elle est conforme à la définition inconditionnelle d’Emmanuel Kant – agir comme si la maxime qui inspire votre action devait devenir, par votre volonté, une loi universelle – plus connue sous le nom d’ “impératif catégorique”. Or nous avons vu qu’un des principes de l’islam est la fusion du spirituel et du temporel, c’est-à-dire la politisation de la morale. Il ne suffit pas de recommander le dévouement abstrait du croyant, il faut situer son sacrifice dans le concret. D’où la pénétration religieuse de certains combats nationalistes, qui sont un terrain de manœuvre particulièrement bien adapté. Tout le monde s’y retrouve. Les croyants voient leur foi s’implanter dans la réalité. Les nationalistes donnent à leur politique le lustre de la moralité et trouvent des ressources matérielles dans le soutien de certains pays intéressés.

C’est ainsi que l’engrenage s’est mis en route. Comme à l’intérieur de chaque grande religion il y a des fanatiques, et que ce sont les plus durs et les plus bruyants qui entraînent les autres, les guerres locales de libération ont été fondues dans un djihad d’ensemble. La fabrication de guerriers dévoués, désormais méticuleusement endoctrinés, convaincus de s’immoler pour gagner le ciel, efficacement entraînés et armés, a pris de l’ampleur. Une internationale du terrorisme s’est formée, pouvant planifier ses frappes, déployer ses commandos de martyrs là où le besoin s’en fait sentir, c’est-à-dire partout où se mène la bataille contre les “incroyants”.

C’est ainsi qu’on retrouve des unités de cette armée, à la fois nationaliste et religieuse, un peu partout dans le monde. Le réseau de ces unités est souple, sûrement pas sous les ordres d’un commandement unique, ni même inspiré par des revendications identiques, probablement même pas administrativement homogène. Mais elles sont liées par une même interprétation du Coran, celle de la violence nécessaire. Elles affichent la même haine de l’infidèle, leurs intégristes pratiquent la même technique du clou de terreur planté dans un pli inattendu du ventre de l’adversaire. Et elles sont souvent constituées par les mêmes hommes qui passent d’un théâtre d’opérations à un autre pour mener le même combat. On les a vues en Bosnie, au Kosovo, en Indonésie, en Tchétchénie, en Libye ; on les voit en Égypte, en Tunisie, en Syrie et ailleurs.

Une telle mobilisation ne se fait pas sans raison. C’est là où il faut essayer de comprendre le contexte avant d’aveuglément condamner l’action.

Une première constatation est que l’islam végète après une période historique de gloire. On peut voir dans cet étiolement l’effet du carcan religieux qui a peu à peu ralenti l’évolution de la société. Le christianisme a connu ce passage de l’épanouissement à l’étroitesse. Pendant longtemps, la foi a inspiré de grandes œuvres de la littérature, de merveilleuses œuvres d’art. Puis, en se durcissant avec l’âge, l’Église a resserré son contrôle – ou plutôt ne l’a pas assoupli – en particulier sur le développement de la science. Elle a perdu le contact avec l’explosion de l’industrie, de la technique, des innovations dans tous les domaines. C’est ce qui est arrivé en islam. Le corset des écritures sacrées s’est refermé sur les expressions de l’initiative humaine. Les sociétés ont marqué le pas dans un présent qui n’arrivait pas à émerger de son passé.

Or, en Occident, la sclérose religieuse a volé en éclats avec les secousses des Lumières et de la Réforme. L’islam n’a pas connu ces tumultueuses mises à jour. Le décalage s’est accentué entre une modernité explosive et une tradition bloquée. Il est devenu de plus en plus visible – et irritant – avec les progrès de la communication. Le résultat est ce qu’on pourrait appeler une crise d’identité du monde musulman, teintée d’animosité pour le concurrent qui a mieux réussi.

On peut ajouter à cela le fait que les régimes autocratiques arabes interdisent pratiquement les oppositions politiques. Les seuls endroits où peuvent s’exprimer des opinions contraires sont les mosquées, ce qui renforce encore le rôle de la religion. Restée toute-puissante, à la différence de ses rivales, la croyance islamique s’enracine dans ces sentiments mêlés d’échec, de rancune et de frustration, qu’elle transforme facilement en haine par la voix de ses plus convaincus zélateurs. Haine pour l’Occident, qui tient en laisse des gouvernements arabes asservis. Haine pour la croissance économique qualifiée de mercantilisme, pour la facilité de vie qualifiée de débauche, pour la richesse qualifiée de mépris de la misère, pour la puissance qualifiée de corruption, pour l’individualisme qualifié d’indifférence à autrui. La contrepartie se conçoit aisément : la domination religieuse se perpétue par le culte de la vertu, de la fidélité au dogme, de la prière rédemptrice et de la solidarité. Et par la recommandation de combattre ceux qui ne respectent pas ces obligations, comme seul moyen de compenser la faillite dans le réel par la béatitude dans l’au-delà. Le message est fort : il mobilise facilement des croyants prêts à mourir pour lui.

Des leçons sont à tirer de ce rapide résumé. D’abord qu’il est absurde, comme toujours en matière de pensée raisonnable, de généraliser. Tous les musulmans ne sont pas arabes et, bien sûr, tous les musulmans ne sont pas des terroristes. Et tous les musulmans ne pensent pas la même chose. La preuve de ces évidences est qu’il y en a qui se battent cruellement entre eux. Et que probablement une grande majorité d’entre eux aimeraient pratiquer pacifiquement leur culte sans se battre du tout.

Mais le terreau menaçant du terrorisme subsiste. Les vrais problèmes – alimentaires, économiques, sociaux – les problèmes d’inégalité, de faim, d’oppression impériale, de géostratégie colonialiste et de pauvreté, ne sont pas résolus par la « guerre à la terreur » ou le Nouvel ordre mondial américain. Tant que l’Occident flattera les régimes les plus réactionnaires pour s’assurer ses sources d’énergie ; tant qu’il n’arrêtera pas d’éliminer les opposants laïques (mêmes chefs d’États) ; tant qu’il ne s’attaquera pas à une réduction de la misère de la plus grande partie de l’humanité ; tant qu’il ne trouvera pas les moyens d’ouvrir des voies populaires à une renaissance de l’islam en soutenant les soulèvements rénovateurs des divers « printemps » et en accordant une plus large audience aux voix musulmanes progressistes – il y en a, mais leur portée est faible ;  il s’exposera aux coups frappés par les plus féroces des gardiens du message sacré. Parce que ces derniers trouvent dans l’aveuglement ou le cynisme d’un Occident assoiffé d’argent, de profit et de pétrole la justification de leur violence.

Ce n’est pas en mettant le feu aux déserts ou en semant le chaos pour construire ses pipe-lines que l’Occident arrivera à s’en protéger.

Louis DALMAS

Directeur de B. I.

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