Qui défend vraiment la laicité ? (2)

Publié le 19 mars 2010 - par
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Il y a quelques temps, nous avions écrit un article, dans les colonnes de Riposte Laïque, intitulé « Qui défend vraiment la laïcité ? ».

http://www.ripostelaique.com/Qui-defend-vraiment-la-laicite.html

Ce qui va suivre est, en quelque sorte, une suite qui ne fait que confirmer ce que nous disions déjà à l’époque.

Ici, nous nous contenterons de reproduire une partie de l’interview de Michel Payen, président de la fédération française du Droit Humain, ordre mixte et international Franc Maçon. L’introduction générale indique d’emblée que « Le Droit Humain est depuis toujours engagé dans la défense et la diffusion des valeurs républicaines. »

Cet interview, paru dans le numéro trois de mars/avril 2010 du magazine « Franc Maçonnerie », prend place sur deux pages, nous ne ferons part que des parties qui concernent la question de la laïcité et de l’identité nationale.

Hélène Cuny : la nécessité de légiférer sur le port de la burqa est au cœur des préoccupations. Pensez vous qu’une loi soit nécessaire ?

Michel Payen : bien que nous n’ayons pas lancé de débat au sein du Droit Humain sur cette question, nous avons une position quasi unanime sur le fait de condamner cette manifestation ostentatoire, véritable manipulation politique pour imposer une certaine image de la femme dans l’espace public. Ceci est pour nous inacceptable car la femme que l’on dérobe aux yeux de tous, ne permet plus qu’on la reconnaisse, la privant ainsi de la pleine jouissance de ses droits. C’est contraire aux principes en vigueur dans notre pays. Nous souhaitons une solution efficace qui règle le problème. Si cela doit être la loi, alors ce sera la loi. Devant de telles situations, il est important de ne pas démissionner. Il est de notre devoir de rappeler les bases mêmes du fonctionnement de la République française et de son principe de laïcité.

HC : On parle beaucoup d’identité nationale. Quel regard porte le Droit Humain sur ce sujet ?

MP : Nous sommes tout d’abord opposés à la manière dont le débat a été lancé. En effet, dès le début ont été associés identité nationale, burqa et minarets, brouillant d’emblée les bases d’une réflexion saine. Sans aucun doute la question de l’identité peut être posée, mais l’identité nationale, c’est autre chose. Chacun a besoin d’un environnement qui lui permette de se situer, de construire son identité. On se reconnaît d’abord dans son entourage, dans sa famille, dans son quartier. La nation porte en elle des idées plus abstraites, et l’histoire récente du XX° siècle a montré comment elles pouvaient être utilisées à des fins néfastes pour l’Homme. Si l’objet est d’aboutir à la construction d’une fiche d’identité nationale, alors le Droit Humain, ordre mixte international qui pose en principe le métissage culturel, y est totalement opposé.

HC : Vous êtes directeur d’établissement, quelle est votre opinion sur l’accord Kouchner-vatican, visant la reconnaissance sur le territoire français des diplômes délivrés par le saint siège ?

MP : En tant que personne et en tant que Franc Maçon du Droit Humain, je suis naturellement opposé à ce dispositif qui nuit gravement au principe de collation des diplômes en France. C’est une prérogative régalienne qui appartient à l’Etat français. Déléguer cela à des universités privées dont certaines dépendent d’un autre Etat, le vatican, n’est pas acceptable. Sur ce dossier le Droit Humain avait d’ailleurs pris position avec la Grand Orient de France et la Grande Loge Féminine de France pour que cette loi soit abrogée. Le Conseil d’Etat, saisi, doit bientôt rendre sa décision. Nous attendons.

HC : Pensez vous que cela est le signe du retour du religieux dans les affaires de l’Etat ?

MP : Les discours du chef de l’Etat tant à la basilique du Latran qu’ Ryad, ont été parfaitement clairs à ce sujet. Mais ce projet constitue pour nous une triple erreur : en premier lieu, sur la religion. Vouloir « ne plus regarder les blessures du passé » c’est tirer rapidement un trait sur ce dont l’histoire est lourde d’intolérances, de refus du progrès et du bien être des peuples au nom des dogmes. C’est ensuite une erreur sur le sens de la laïcité. La laïcité de l’Etat est la condition première grâce à laquelle toutes les convictions peuvent exister ensemble dans l’espace public. C’est un principe universel qui permet l’intégration pacifique de toutes les différences. Et c’est enfin une erreur sur les valeurs de la République. On ne peut asséner « qu’un homme qui croit est un homme qui espère ». D’où sort-on qu’un athée ou un agnostique est une personne qui n’aurait ni vision de l’avenir ni espérance ? La foi confèrerait-elle une supériorité ? Par le dispositif de la loi de 1905, l’Etat se porte garant des libertés de chacun des membres de la société et de l’égalité entre eux. Le principe de laïcité sépare la sphère publique où s’exercent la citoyenneté et la sphère spirituelle où s’exercent les libertés individuelles. De cette manière, l’Etat s’impose de rester au seuil de la conscience qui est l’affaire de chacun.

HC : Y a-t-il menace pour notre modèle laïc, républicain ?

MP : La réintroduction du religieux dans la sphère publique porte le risque réel des divisions communautaires. C’est ensuite une menace qui pèse sur le lien social. Le présupposé de l’impossibilité d’une spiritualité hors du religieux est discriminatoire pour ceux qui ont le courage et la force de fonder leur projet de vie sur la certitude que l’Humanité ne peut que progresser non seulement par le progrès que chacun accompli sur lui-même en dehors de toute foi, mais aussi par le progrès effectué politiquement ensemble dans le cadre démocratique de la République. C’est enfin une menace sur la liberté de pensée et sur la morale même. La morale est une dimension de la conscience individuelle. A tout problème moral, aucun pouvoir ni aucune transcendance ne saurait imposer de réponse, à moins de rétablir la direction de conscience pratiquée en d’autres temps. Les valeurs universelles propres à rassembler ne peuvent dépendre de croyances particulières qui, d’ailleurs, souvent s’opposent. Les Francs Maçons du Droit Humain posent la liberté de conscience comme le premier bien dont doit disposer chaque citoyen. Et, si l’Etat n’est pas toujours aussi performant dans la mise en application et le développement de ce fondement politique, cela ne prouve en rien que ce fondement soit faux. La République ne peut être que celle de citoyens libres, égaux et fraternels qui définissent, avec leur raison et démocratiquement, la politique du bien vivre tous ensemble.

Contrairement à ce beaucoup de gens pensent et fantasment, cette prise de position Maçonnique n’est pas secrète et se trouve accessible en kiosque.

Eux qui parlent beaucoup de laïcité « positive », « ouverte » ou autres sornettes, nous aimerions bien savoir comment se positionneraient le parti musulman de France et le parti démocrate chrétien par rapport au contenu de cette interview ? Ou plutôt non, nous savons bien comment ils se positionneraient et c’est cela qu’il faut combattre, absolument et hors de toute résignation, sans aucune concession. Au passage, il n’est pas inutile de rappeler ici que la Franc Maçonnerie, dans son ensemble, fait l’objet d’une fatwa islamique et d’une excommunication catholique et nous remercions ces deux religions de « tolérance et d’ouverture » pour tant de compliments et d’honneurs.

D’autre part, nous sommes heureux d’avoir lu, dans ce même numéro de Franc Maçonnerie magazine, un très beau texte écrit par Annie Sugier, présidente de la Ligue du Droit International des Femmes et aussi collaboratrice de Riposte Laïque. Nous avons pu confirmer, si besoin était, l’existence d’une grande convergence entre le contenu de ce texte et les valeurs de mixité prônée et mise en œuvre, dès sa création, par le Droit Humain.

Hervé BOYER

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