Qui sauvera Lise, enseignante en Seine-Saint-Denis ?

Lise enseigne toujours en Seine-Saint-Denis. Je dis « toujours » parce qu’elle s’étonne elle-même que chaque jour ne soit pas le dernier. Cela ne signifie pas qu’elle veuille renoncer, comme par caprice, à une profession conquise de haute lutte : cela signifie qu’il lui paraît miraculeux d’être encore enseignante – et parfois même en vie ! – dans un établissement scolaire où les menaces physiques proférées par les élèves sont fréquentes, et les insultes quotidiennes. Elle a déjà vu plusieurs collègues fondre en larmes dans la salle des professeurs, une d’entre elles ayant même avoué avoir pleuré devant ses élèves.

« Elèves » ou « tortionnaires » ? Qu’est-ce qu’un « tortionnaire » sinon quelqu’un d’« inique » et de « violent », qui prend plaisir à « tourmenter » (1) ? Par suite, qu’est-ce qu’une Education nationale qui accepte, en toute connaissance de cause, ces fameux « tortionnaires » ? Certes, il lui arrive de prononcer une exclusion temporaire (2)  lorsque les rapports disciplinaires s’accumulent, voire d’opter pour l’exclusion définitive quand tout déborde. Mais que signifie l’exclusion définitive sinon que l’exclu va retrouver les bancs de l’école dans un autre établissement, sans changer pour autant de conduite ?

Qu’un enseignant, excédé par le énième rappel à l’ordre concernant le manque de travail ou l’indiscipline d’un de ses élèves, commette à l’encontre de ce dernier le moindre écart de langage, et la sanction tombe sans tarder ! Pire : que l’élève se comporte en tortionnaire, et la sanction risque de retomber sur  l’enseignant… pour incompétence ! C’est d’ailleurs parce qu’il en est ainsi que l’élève se comporte en tortionnaire. Mais chut ! Cela ne doit pas se savoir !

En attendant, Lise vit ce que vivent quotidiennement les enseignants des « banlieues difficiles » (3). Qu’on en juge !

Youssef vient d’être admis dans la classe de Lise (4). A peine installé, il se signale par une agitation permanente, remue sur sa chaise, se retourne, se lève, se rassoit, gesticule, rit sans raison apparente, bref perturbe la classe. Lise, qui vient de commencer la leçon, s’interrompt et lui demande de prendre le cours. Mais Youssef n’a pas ses affaires. Lise lui procure donc une feuille et un stylo. Mais Youssef ne prend toujours pas le cours : « Madame, ça va trop vite ! ». Lise reprend l’explication, et, pour faciliter les choses,  décide d’écrire le cours au tableau. Quand elle se retourne, Youssef n’a toujours pas pris la moindre note : « Madame, je peux pas recopier ce que vous écrivez, je suis trop loin du tableau ». Lise lui trouve une place au premier rang, mais Youssef préfère être au fond ! Lise élève le ton : « Ou tu te mets devant, ou je te mets dehors ! ». Youssef tergiverse, puis obtempère. Lise se sent soulagée : elle va pouvoir continuer le cours.

C’est oublier qu’il n’y a pas que Youssef dans la classe. La preuve : Nabila vient d’entrer dans la salle avec 20 minutes de retard. Le professeur lui demande si elle a un mot de la vie scolaire, ou du moins une excuse : « Ça vous regarde pas ! », déclare Nabila. Lise lui intime donc d’aller en étude, conformément au règlement intérieur du collège. « Pauvre conne ! », lance alors Nabila au visage de l’enseignante. Outrée, Lise décide d’aller voir elle-même l’administration, mais change d’avis quelques secondes plus tard : les escaliers qui conduisent au rez-de-chaussée sont entièrement recouverts d’urine (5) ! Sitôt de retour dans la salle de classe, Lise aperçoit deux élèves en train de jouer au ping-pong. Elle leur confisque donc la balle, ce qui lui vaut la remarque suivante : « Vous allez voir, madame, ce qui va vous arriver si vous nous la rendez pas ! ». Au même moment, un autre élève revêt sa capuche, avec l’intention de ne pas l’enlever. Lise comprend que les élèves cherchent à la faire « craquer », mais ne renonce pas, finit par obtenir que l’élève soit tête nue, rétablit le silence et reprend le cours.

Le cours ? Quel cours ? Comment parler de cours dans de pareilles conditions ? Déjà 35 minutes de passées, et toujours rien ou presque en ce qui concerne la leçon du jour. Mais Lise a du cran : elle revient en arrière, pour que personne ne perde le fil de la démonstration, puis apporte de nouveaux éléments… devant un Youssef hilare, qui s’obstine à ne rien faire. « Youssef, maintenant ça suffit : tu as de quoi écrire, tu es au premier rang, tu vois le tableau, donc tu prends le cours ! ». « Mais madame, je peux pas prendre le cours : je comprends pas ! Ça sert à rien de recopier quelque chose qu’on comprend pas !». Lise respire profondément : « Pour Youssef, et pour les autres, je recommence ». « Là,  madame, je vois pas l’utilité ! », rétorque Youssef. Et la classe de s’esclaffer !

Lise est à bout de nerfs : elle décide de ne plus argumenter, et ordonne à Youssef d’aller en permanence, tout au bout du couloir. Youssef refuse ! Nouvel ordre : nouveau refus ! « Mais de quel droit t’opposes-tu à mes ordres ? », demande Lise sur le ton de la colère. « Madame, vous êtes une femme ! Mon père, il m’a toujours dit que c’est pas aux femmes de commander ! ».

Lise affronte alors Youssef à bout portant, le prend par le bras pour lui faire quitter sa place et le diriger vers la salle d’étude. Youssef se débat, puis se lève : « Attention, madame, je suis plus fort que vous ! Mais lâchez-moi, madame, lâchez-moi !». Lise ne répond pas. « C’est vous qui cherchez, madame. Vous allez avoir des histoires, là, madame ! ».

Youssef est sorti. Le triste, c’est qu’il reviendra, et le rapport que Lise a dû rédiger ne changera rien à l’affaire.

En revanche, Lise change : le regard qu’elle porte désormais sur ses élèves  et sur l’Education nationale n’a plus l’a priori favorable qui était le sien au mois de septembre 2013. On appelle cela l’expérience : pour Lise, cela s’apparente à l’enfer !

Maurice Vidal

(1) Bas latin tortionare, « tourmenter » (Petit Robert).

(2) Cela peut aller d’un jour à une semaine.

(3) En ce domaine, comme en d’autres, la France est en train de devenir une « banlieue difficile » !

(4) Youssef fait partie de ces élèves qui changent d’établissement en cours d’année scolaire, pour indiscipline.

(5) Incroyable mais vrai !

 
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