Référendums : Pour s’opposer à Sarkozy, Hollande évoque « les côtés sombres du peuple »

Ça y est, c’est parti. Le président de la République s’étant déclaré candidat à sa succession, son outsider favori des médias et -dit-on – des sondages, a déclenché ses tirs de barrages. Son équipe de mitrailleurs travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Visiblement, la qualité des munitions tirées n’est pas terrible, terrible.

Les propos polémiques, se voulant acérés, succèdent aux propos polémiques ébréchés. François Hollande persistant à vouloir jouer au clone de « Tonton », en croyant que cela fait sérieux.

Cette fois, c’est la proposition sarkozyste de recourir aux procédures référendaires qui est la cible des fusiliers marins hollandistes. Référendum, pas bien ça! Lui a immédiatement répondu le concurrent- favori des médias -et des sondages.

Pas bien, le recours au référendum ?

Depuis que le Général de Gaulle est revenu au pouvoir, l’appel à l’exercice du suffrage universel pour trancher une question politique litigieuse devint un élément d’exercice du pouvoir présidentiel.

Ainsi, on votera Oui ou Non, pour adopter ou refuser la constitution conçue et rédigée pour l’essentiel par Michel Debré, avec la participation intelligente du secrétaire général du parti socialiste.

On votera Oui ou Non, pour entériner ou rejeter le principe de l’autodétermination de l’Algérie, dans les clous posés par la négociation avec le FLN admis par le gouvernement gaulliste comme étant le représentant « exclusif » du peuple algérien.

L’opposition qui se voulait démocratique, toujours attachée au parlementarisme et verbalement hostile au bonapartisme plus ou moins développé des institutions gaullistes, objectera : que le suffrage universel était ainsi trahi ; qu’il était contourné par le pouvoir exécutif central disposant du monopole dans la façon d’interroger le peuple. En d’autres termes, -expliqueront les opposants au recours au référendum-, le Président possédait ainsi le pouvoir de poser une question d’une manière amenant automatiquement une majorité de Oui à la question posée.

Pour dire les choses plus simplement, le président – disaient-ils – pouvait ainsi se faire plébisciter et, au passage, renforcer son pouvoir personnel au détriment du peuple souverain lui-même, en le consultant. Avec cette procédure, -expliquaient-ils- le peuple et sa volonté devenaient des alibis et des instruments de l’autoritarisme politique. François Mitterrand développera l’argument dans son célèbre « le coup d’État permanent ».

Cette critique était juste, en principe. Dans la vie, cela ne marchera pas toujours ainsi.

En avril 1969, le général de Gaulle consultera les Français. Il s’agissait d’obtenir ce que la grève générale avait empêché en mai 1968, à savoir : faire approuver par le peuple souverain une refonte fondamentale du Sénat qui deviendrait la pièce maîtresse d’un ordre corporatiste intégrant les syndicats à l’État.

On sait ce qu’il advint. Le congrès confédéral de la CGT-FO ayant, à 86% des mandats des délégués, appelé les salariés à voter Non à un projet qui transformerait les organisations syndicales ouvrières en écrous et en boulons de l’appareil d’État, la crise politique -provoquée par la grève générale de dix millions de salariés, du printemps de 1968- se rouvrit. La crise au sommet devint béante. Giscard d’Estaing, ministre des finances n’appela pas à voter Non. Il fera savoir qu’il disait oui mais, au projet soumis à référendum. Une autre façon de dire Non.

La confédération CGT, qui ne souhaitait pas faire voter Non, donnera cependant cette consigne. Dans le camp des antigaullistes officiels, chez les politiques, seule l’ancêtre de « Lutte ouvrière », par la plume d’Arlette Laguiller, et chez les syndicalistes, seule la CFDT, refuseront d’appeler à voter Non.

Le général de Gaulle fut battu. Le Non sortira majoritaire. Le Président de la république, qui disposait d’une écrasante majorité à l’assemblée nationale, obtenue en juin 1968, tira la conclusion de ce vote favorable au Non. Il se retira de la vie politique.

Le processus référendaire, conçu pour utiliser la souveraineté populaire contre elle-même en l’affaiblissant au moyen de plébiscites déguisés, réalisa la revendication politique des 9 millions de manifestants du 13 mai 1968 : de Gaulle, dix ans ça suffit !

Grise est la théorie, vert est l’arbre de la vie… Le référendum avait tué le but du référendum

En septembre 1992, François Mitterrand saura, mieux que son géniteur, manier l’arsenal gaulliste. Il parvint ainsi à donner une courte légitimité populaire au traité de Maastricht, dont nous souffrons chaque jour.

Par contre, en 2005, le recours au référendum, comme en avril 1969, se conclura par un échec politique cuisant pour ses initiateurs.

A la différence du général de Gaulle, ses successeurs de droite et de gauche refuseront de respecter la majorité s’étant prononcée contre le traité constitutionnel européen.

Ils pousseront même le bouchon plus loin, au moyen du traité d’Amsterdam et Lisbonne, dont on voit les effets scandaleux, en particulier avec l’article qui permet à la BCE de prêter, à 1%, aux banques privées les sommes que les États devront leur emprunter et leur rembourser à 3% et plus.

Pour revenir à la dernière polémique Hollande-Sarkozy, ce qui ressort des propos du premier c’est cette critique lourde de sens, et lourde de mépris : « le référendum fait appel aux côtés sombres du peuple ».

Cette polémique aura eu au moins un mérite : Elle aura montré que pour la nouvelle variante du « socialisme réel »*1, pour le néo socialisme inféodé à la bureaucratie bruxelloise, on ne peut pas et on ne doit pas faire une trop grande confiance au peuple. « Il a ses côtés sombres »…

En d’autres termes, en avançant cet argument, François Hollande et son cabinet de campagne – de presque une centaine de femmes et d’hommes – n’auront trouvé rien d’autres à nous dire que ce que Brecht mettait dans la bouche des hommes qui avaient envoyé les chars dans les rues de Berlin-Est, pour écraser dans le sang la grève ouvrière exigeant la démission d’Ulbricht et l’installation « d’un gouvernement des métallos ». François Hollande et son armée du Mexique viennent nous dire aujourd’hui : qu’avril 1969 et mai 2005, ce n’était pas bien, qu’on avait pris le risque de donner l’initiative « aux côtés sombres du peuple ».

Pour dire les choses autrement, les arguments de François Hollande font froid dans le dos

Ils expriment une crainte, sinon une hostilité viscérale, pour ce peuple français dont on a bafoué le vote majoritaire du 29 mai 2005.

On comprend mieux les palinodies du capitaine de pédalo, quand il s’agit de la « finance qui serait cet adversaire invisible et redoutable ».

On comprend mieux ses roueries

Elles sont destinées à protéger les traités d’Amsterdam-Lisbonne, ces monuments de juridisme bureaucratique permettant ce scandale économique qui consiste à prêter à très bas taux, à des banques privées, par le biais de la BCE, l’argent que ces banques (la finance, les grands groupes capitalistes) prêteront à taux fort aux États de l’union européenne.

Pour François Hollande, il ne doit donc pas être question de demander au peuple français ce qu’il pense de ce scandale et de cette arnaque économique institutionnelle, d’une ampleur bien supérieure à l’affaire Madoff et n’ayant rien de passager.

A refuser que le « côté sombre du peuple » s’exprime dans les urnes référendaires, on crée soi même les conditions d’une expression indépendante de ce « côté sombre » ; on crée la situation qui amènera la grève générale ouvrière qui ne sera pas qu’une grève. Mais peut-être que François Hollande est beaucoup plus à gauche que ses « gauches- gauches », peut-être même qu’il est révolutionnaire, en secret, -comme son ami Jospin-, et qu’il joue la carte du pire, même si cela doit personnellement l’éclabousser ?…

Mais cette fois, ce ne sera pas le printemps de 1968

Cette fois, il y aura l’élection partout des comités de grève, comme en 1936.

Cette fois, le parti socialiste n’est plus celui de Léon Blum et Marceau Pivert, et le PCF n’est plus celui de Maurice Thorez.

Cette fois, il y aura la fédération de ces comités élus. Cette fois, Ils formeront le parlement de La Grève, jetant ainsi les fondations d’une alternative politique et sociale réelle, attendue par des millions de petites gens des villes et des campagnes.

Mais revenons à la vraie vie de 2012 et aux réelles motivations : En répondant ainsi au Président sortant, -candidat à sa succession-, le principal outsider n’a pas su retenir sa langue. Il témoigne, -à l’insu de son plein gré-, de la crainte angoissée qu’éprouve pour le peuple la nomenklatura qui a entrepris de dissoudre le socle de la démocratie politique, à savoir : la nation historiquement constituée et parvenue à la conscience de soi.

Alain Rubin

1) Rappelons qu’on appellera « socialisme réel », la dictature bureaucratique produite par la rapide dégénérescence de la révolution russe d’octobre 1917. On appellera socialisme réel, l’inégalité totalitaire camouflée en édification socialiste, qui prétendait libérer la société en l’opprimant, affirmant mensongèrement agir dans la perspective de la société sans classe satisfaisant les besoins de tous les êtres humains.

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