Réflexions à propos du débat sur l’identité en général et l’identité nationale en particulier

Publié le 11 janvier 2010 - par

Je confesse que la notion d’identité ne revêtait pas de signification particulière à mes yeux, moi qui me croyais le résultat accidentel d’une histoire, libre de tracer ma route sans allégeance ni référence appuyée à quoi que ce soit. Cependant, des amis, mes camarades de fac, ont été les premiers à attirer mon attention sur cette notion en me reprochant de ne pas “affirmer mon identité”. Interpellé, je me rappelle que je m’en tirais avec une pirouette en leur demandant si, à leur avis, l’identité est un étendard qu’il faut brandir pour s’affirmer, ajoutant parfois que je n’avais rien à revendiquer.

De l’identité en général

Plus tard, les hasards de la vie professionnelle m’ont amené à faire de longs séjours dans la péninsule arabique et en Afrique. Tu es français, me disaient amis et relations de travail du cru, avec lesquels je nouais quelque relation. Parfois, c’était formulé de manière plus explicite : Non, tu n’es pas arabe ; non, tu n’es pas musulman ; tu t’es laissé franciser. Ils me signifiaient que je n’étais pas des leurs. Ils n’ont peut-être pas entendu parler de Bourguiba, me disais-je.

C’est dans ce regard d’autrui que j’ai commencé à m’interroger sur l’identité, à prendre conscience de “mon” identité, du moins celle à laquelle j’étais renvoyé. J’ouvre ici une parenthèse pour dire qu’il ne faut pas s’étonner que l’émigration de peuplement qui s’est développée ces dernières années en France, particulièrement visible dans les grandes agglomérations, suscite des questions sur l’identité. L’altérité de la présence massive d’autrui et le regard qu’il porte sur vous vous renvoient nécessairement à vous-même.

J’ai lu Fernand Braudel et Ernest Renan qui, livrant leurs réflexions sur cette question, ont défini une théorie de l’identité française, fondée sur l’histoire, la citoyenneté et la langue. Je signalerai aussi les réflexions de Roger Vailland sur la “singularité d’être français”. Au cours de ces lectures, quelle ne fut ma surprise de constater que j’adhérais à leurs écrits, que je m’y retrouvais parfois, particulièrement dans Renan, dont j’aime la concision. Faute de temps, je n’ai pas encore lu Michelet qui, me disait-on, a lui aussi traité de la question.

Cependant, c’est l’essai d’Amin Maalouf, les Identités meurtrières, qui m’a permis de comprendre qu’on devrait parler plutôt d’identités, au pluriel. C’est à lui que j’emprunte la belle métaphore du costume d’Arlequin, constitué d’une mosaïque de losanges polychromes, dont chacun représente une identité à part entière mais dont l’ensemble est constitutif des identités que nous portons en nous. Ainsi, je suis de sexe masculin, arabe, natif de Tunisie, issu de tel milieu, mais aussi français, provincial après avoir été parigot, de formation universitaire, bilingue, agnostique, collectionneur, amateur de bonne chair, militant de terrain et bien d’autres choses encore. L’assemblage de tous ces éléments forme mes identités et le porteur de costume d’Arlequin que je suis, suivant Amin Maalouf, joue un rôle de chef d’orchestre qui, dirigeant une musique identitaire, veille à ce que les différents éléments qui la composent n’entrent pas en conflit.

J’ai également retenu de son essai que l’identité est évolutive, qu’elle n’est pas figée, de nouveaux morceaux venant s’agréger à un substrat collectif tout au long de notre vie pour constituer notre costume d’Arlequin. J’en suis un exemple vivant et peu importe si ce substrat est hérité ou acquis − sans doute un mélange et un dialogue entre les deux.

De l’identité nationale

L’adjectif nationale, accolé à identité, restreint de mon point de vue l’identité à un seul morceau de notre costume d’Arlequin. Je ne suis d’ailleurs pas loin de penser que le débat sur cette question a été initié par ceux qui en sont le moins concernés. Prenons toutefois en compte cette restriction et essayons de comprendre quels en sont les enjeux.

Dans les années 1980, je lisais dans les journaux que de grands commis de l’Etat planchaient sur les moyens à mettre en œuvre pour “brouiller” l’image de la France et de son identité, supposées constituer un frein à l’intégration européenne alors en préparation. Des choses fumeuses ont été écrites et dites depuis ces années-là, dont je retiens − et pas seulement pour son côté anecdotique − le qualificatif de beauf, venu flétrir, après le stéréotype Dupont-Lajoie, le franchouillard indécrottable, sommé de s’élever pour atteindre à la dignité de “citoyen du monde”. Etre citoyen du monde pour ne plus être de quelque part, surtout pas de Troufoulli-les-Oies.

Le brouillage de l’identité nationale ou de l’image que l’on s’en fait a utilisé plusieurs armes de guerre, notamment la technique de la ringardisation. Je m’y arrêterai un moment. Ceux qui ont lu Bourdieu, voudront bien se rappeler de ce qu’il a appelé la pratique de distinction.

La gauche institutionnelle, qui s’employait jusque-là à ringardiser la notion d’identité nationale par internationalisme, n’a pas changé d’habitude quand l’enthousiasme libéral et européiste s’est substitué, chez elle, à l’internationalisme prolétarien. Certains avaient même fait le calcul cynique qu’en abandonnant au Front national cette thématique, on ne la rendrait que plus ringarde et plus suspecte. La petite gauche républicaine avait-elle tenté de freiner la glissade ? Qu’à cela ne tienne, on allait la ringardiser à son tour. Je crois bien que c’est à la figure de son chef que l’expression psycho-rigide fut lancée la première fois. L’expression fit naturellement florès. Faut-il ajouter que le même traitement a été appliqué à la droite républicaine, dont l’un des chefs fut traité d’agité du bocage ? L’avenir était à la modernité, la nation était un concept dépassé et tout était fait pour que le dossier Identité nationale restât clos, sous peine de ringardisation. Le prototype du bobo était déjà dans les cartons des manitous des bureaux de psychologie avant que les markéteux se mêlent de le fabriquer en série.

La question qui se pose légitimement est la suivante : si la partie de l’élite qui était aux affaires a travaillé au brouillage de l’identité nationale, c’est que celle-ci existe − a contrario − et qu’elle est redoutée. Nul besoin de remonter jusqu’à Renan pour le comprendre et pour constater que le peuple est attaché à cette partie de son identité. Le peuple, voilà l’ennemi de cette élite.

Par ironie du sort, c’est la droite libérale et européiste qui a rouvert le dossier, par inadvertance suis-je tenté de dire, dans un but électoraliste à court terme et tout de maraudage sur les terres frontistes. Il est heureux qu’elle ait été très vite dépassée et que la manœuvre se soit retournée contre elle. Ce que je retiens est que le débat est enfin rouvert et, je l’espère, pas prêt d’être refermé. D’ailleurs, qui a-t-on vu se pincer le nez, qui a-t-on vu s’opposer à l’ouverture de ce débat et, depuis, à sa poursuite ? Ceux qui ont naturellement intérêt à ce qu’il soit enterré : européistes avérés ou opportunistes, fervents de la mondialisation et fossoyeurs de la langue française, incarnés par la gauche et la droite libérales ; sans oublier leurs comparses de l’extrême gauche, dont certains font dans l’écologie.

A eux il faut dire que le débat se poursuivra malgré eux, dans un esprit républicain, sans que la question du futur de la nation et de la laïcité, dans le magma européen, soit escamotée. Oui, il faut débattre de la citoyenneté et de la mondialisation que certains nous baillaient heureuse ; oui, il faut débattre de l’abandon progressif de la langue française et du sabotage de l’école républicaine ; oui, il faut débattre de l’implantation de l’islam dans notre pays ; oui il faut débattre de la nature des flux migratoires et de la faillite organisée de la politique d’assimilation. Aucun sujet n’est désormais tabou et, surtout, que la responsabilité des apprentis sorciers soit clairement établie.

Ahmed Ghlamallah

Bibliographie

Renan, Ernest, Qu’est-ce qu’une nation ? 1882 (rééditions) et aussi Langue française et identité nationale.

Vailland, Roger, « Quelques réflexions sur la singularité d’être français », 1945 (in Le Regard froid, 1963)

Bourdieu, Pierre, La distinction, 1979.

Braudel, Fernand, L’identité de la France, 1986.

Maalouf, Amin, Les identités meurtrières, 1998.

Lecherbonnier, Bernard, Pourquoi veulent-ils tuer le français ? 2005.

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