Réponse à Hervé Boyer qui se réclame d’Emmanuel Lévinas pour quitter Riposte Laïque

Publié le 24 octobre 2011 - par - 620 vues
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Chacun est libre de se laisser dévorer, mais pas au nom de Emmanuel Lévinas.

Cher Cyrano,

Cette lettre de Hervé Boyer mérite quelques approfondissements. Car il ne va pas assez loin dans son application de Lévinas et donc il déforme sa pensée et la tronque.

Hervé Boyer écrit :

« Le fait de mettre tous les maux de notre société sur l’immigration légale aussi bien qu’illégale et, donc, de prôner une immigration zéro, chose démagogique et irréalisable s’il en est, ne faisant que renvoyer à la peur de l’étranger, de celui qui n’est pas pareil, de l’autre, mettant ainsi à mal la notion d’éthique de l’altérité.
Cette éthique du face à face que nous enseigne Lévinas et que je fais mienne, dans laquelle, pour faire très court, je suis responsable de l’autre, quel qu’il soit, dans toute sa faillibilité et sans attente de réciprocité. »

C’est en effet faire très court, trop court. Déjà Pascal Hilout lui répond très bien, je le cite :

« Là cher Hervé, vous êtes bien naïf et aussi benêt que certains chrétiens qui n’ont point les pieds sur terre. Je me permets de vous asséner une gifle dans l’espoir de vous sortir de votre coma presque trépassé. Il est vain de tendre l’autre joue à l’islam car c’est votre disparition totale qu’il vise et celle de Lévinas par la même occasion. Vous invoquez ce philosophe humaniste et n’allez pas au bout de la logique. Il faut être naïf pour croire que Lévinas défendrait une philosophie qui a comme finalité la disparition de ses valeurs. Or ce sont justement ses valeurs humanistes que nous sommes en train de brader en laissant prendre ses aises dans nos cités à une religion qui n’a que peu de respect pour les êtres. »

Lévinas en effet ne défendrait pas une philosophie ayant pour but sa propre disparition. Lévinas certes a une philosophie de la responsabilité d’autrui, du Visage, qui nous parle et nous demande. Et cette responsabilité prime tout. La relation à l’autre est pour Lévinas désintéressée, dissymétrique et sans mesure. Mais jusqu’à un certain point et c’est ce point qu’Hervé Boyer ignore et qu’il faut lui rappeler, ainsi qu’à tous ceux que cela pourrait intéresser.

Lévinas écrit : « le moi peut être appelé, au nom de cette responsabilité illimitée, à se soucier aussi de soi. » (Autrement qu’être, p. 204) Il y a donc une limite.

Lévinas ne parle pas de réciprocité mais cependant fustige l’amour immodéré de soi, la capacité de s’emparer de l’être d’autrui, qui est tragique, qui est le mal : il ne faut pas mordre sur l’être, et ceux qui en veulent toujours plus sont soumis au mal. Le moi responsable ne peut être indifférent à la pluralité des êtres, il ne peut manquer au devoir de comparer les uns et les autres, et « la loi prime sur la charité » ( voir « Entre nous, Essais sur le penser à l’autre  » de Lévinas, p. 33).

L’autre est tiers par rapport à un autre, mon prochain lui aussi, et c’est là que naissent la pensée, la philosophie, la conscience, la justice.

Lévinas propose en effet un remède dans ce qu’il appelle des cas de multiplicité c’est à dire quand il y a plusieurs tiers : la charité doit aboutir à la justice. La justice ne constitue pas une dégénérescence du « pour l’autre », elle en est l’exigence même. ( voir « Autrement qu’être », de Lévinas, p. 203.) C’est le rôle de l’ État, qui doit imposer la justice à ceux qui en veulent toujours plus, à ceux qui s’autorisent la conquête de l’être par la violence, et qui eux mêmes ne pratiquent pas la responsabilité d’autrui, ne voient en réalité même pas le Visage de l’autre. « Autrui n’est plus désormais la personne unique s’offrant à la miséricorde de ma responsabilité mais individu d’un ordre logique ou citoyen d’un Etat où les institutions et les lois générales et les juges sont possibles et nécessaires. » (« Répondre d’autrui » d’Emmanuel Lévinas, p. 11).

Par conséquent au lieu de quitter Riposte Laïque au nom de Lévinas, Hervé Boyer pouvait plutôt y rester…au nom de Lévinas, s’il été allé jusqu’au bout de sa lecture de ce philosophe au lieu de s’arrêter à mi-chemin. Car tout ce que cherche Riposte Laïque si j’ai bien compris, c’est que l’ État à travers ses lois dont celle de 1905 sur la laïcité, exerce son rôle de justice et fasse revenir l’islam à de saines et compatibles proportions en cantonnant les appétits démesurés de l’islam dans le cadre du respect de chacun et donc de l’autre et de son Visage, au sein d’une République ayant le sens de l’équitable, de l’égalité entre citoyens, et le respect d’elle-même, de la continuité et de la pérennité de ses institutions.

(Il est clair qu’Hervé Boyer se montre aussi benêt que bien des chrétiens, évêques en tête, qui feraient bien de relire l’épisode des marchands du temple (Matthieu 21, 12 -17) chassés par le Christ : le Christ lui-même n’a pas toujours tendu la joue gauche après la droite et a même piqué de « saintes colères » (contre les scribes et les pharisiens, Matthieu 23) dont certains feraient bien de s’inspirer. Fermons cette parenthèse à laquelle je n’ai pas résisté, nous parlons de Lévinas, qui n’était pas chrétien.)

Donc si Hervé Boyer veut se laisser manger par l’autre, libre à lui mais que ce ne soit pas en détournant Emmanuel Lévinas, qui mérite infiniment mieux.

lien intéressant : vidéo montrant Lévinas dialoguant avec CChalier, surtout à partir de 12. 01 pour la source du mal, 15.48 sur ceux qui en veulent toujours plus, 27.06 sur le rôle de l’ État.

http://www.dailymotion.com/video/xjj9m_le-vinas_shortfilms

Cordialement à vous

Sandrine

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