Retour sur “Des hommes et des Dieux” : quel est le message de Beauvois ?

Publié le 14 mars 2011 - par

On est peut-être repassé trop rapidement du film « Des hommes et des Dieux » à l’ « affaire ». Sans trop s’arrêter sur la case critique.

Et effectivement les témoignages des confrères des moines de Tibhirine s’accumulent. De nombreux religieux sont passés par le monastère et apportent de nouvelles informations. Il y a à ce propos une vaste bibliographie d’ouvrages et d’articles (le dernier en date du 24 / 02 dans le Devoir de Montréal). Il y a aussi toute un série de textes d’investigation, une littérature entre spéculation politique et roman d’espionnage à la Yasmina Khadra.

Ce retour au référent historique, ce basculement du côté du réel est certes intéressant et justifié. Mais il ne faudrait pas pour autant oublier le film, faire l’impasse sur l’analyse de l’interprétation et de la représentation qu’a voulu en donner le metteur en scène.

Ce que Beauvois n’ a pas retenu

Ce film n’est pas, ce qu’il aurait pu être, une biographie, au sens large, de la vie de Christian de Chergé, avec ce que cela aurait pu impliquer d’un point de vue informatif . C’est une fiction, ce qui suppose des choix, des ellipses. Et en effet le récit ne porte que sur la toute dernière période la vie du prieur et de la communauté. Or il n’aurait peut-être pas été inintéressant d’un point de vue strictement narratif et dramatique d’évoquer deux points importants pour la compréhension de son cheminement spirituel : le fait que Christian ait été « Petit lieutenant » pendant la guerre d’Algérie, que le garde champêtre indigène du village où se trouvait son poste l’avait sauvé de la mort dans une embuscade, puis avait été lui-même tué par les fellagas pour le prix de sa proximité avec un représentant de l’armée. Un grande part des motivations du prieur vient de cet épisode. Une âme scrupuleuse ne pouvait pas ne pas se sentir une dette et donc une obligation de s’en acquitter au bénéfice de la population algérienne. La dette vis à vis d’un homme est ainsi transférée sur une collectivité. L’autre point : il s’agissait pour lui d’oublier la mauvaise conscience d’un ex-militaire se trouvant du mauvais côté dans le processus de décolonisation. On imagine le contexte psychologique : Christian en éprouvait certainement de la honte, du repentir et une volonté d’expiation. Ce cadre aurait éclairé les raisons personnelles qu’il avait de s’investir sur ce registre. Cette lecture de la biographie du prieur aurait conforté les idéologies de la repentance si prégnantes en France, depuis au moins deux décennies. Mais Xavier Beauvois a du estimer qu’il s’agissait déjà d’un thème surexploité par le cinéma français et que leur succès, précisément, pouvait se passer d’une nouvelle illustration.

Choix scénariques et idéologie

Xavier Beauvois a donc préféré évacuer ces anecdotes pourtant productives cinématographiquement parlant et éclairantes, évincer le biographique, choisir la dimension chorale, pour se situer sur le seul plan des principes et pour mieux privilégier/modéliser une seule ligne narrative. Car ce qui, au départ, l’intéresse c’est le fait que ces moines se situent sur une ligne de fracture du prétendu « choc des civilisations ». Son propos se centre sur ce contexte géopolitique et il est de célébrer (c’est la dimension « discours » de la fiction) une attitude, un modèle de comportement qui lui semble digne d’être proposé à l’opinion. Aux antipodes des analyses de Huntington. Et on est frappé par le fait que la proposition idéologique du film soit évacuée des commentaires qui ont été faits dans la presse française, au bénéfice du seul style ou de l’ineffable religieux. Essayons au contraire de la définir en cinq points :

– une approche résolument impolitique, parce qu’uniquement centrée sur un registre mystico humanitaire. Dans la situation où étaient les moines, pris dans un conflit dont l’enjeu était le contrôle de la population, il était inévitable qu’ils se fassent, pour apparente ingérence, pour complicité supposée avec l’adversaire, des ennemis des deux côtés, il était fatal qu’ils soient pris entre la marteau et l’enclume, broyés. Du simple point de vue rationnel, tactique, politique, ne valait-il pas mieux se replier sur Alger, laisser les populations très provisoirement, quitte ensuite à revenir au plus tôt, dès que la situation se serait stabilisée, et à continuer dans le temps leur pratique de la charité. Alors que leur volonté de rester ou leur entêtement (surtout celui de Christian dont les propositions sont à la limite de la manipulation) aboutit à une cessation définitive de leur aide. Ce qui va quand même totalement à l’encontre de leur but déclaré !

– une approche trans-œcuménique : Christian est un théologien passionné par les religions. Sa méditation quotidienne porte aussi bien (voir les livres sur son bureau) sur l’Evangile, Saint-François d’Assise que sur le Coran, qu’il cite souvent. Il prie avec l’imam lors d’une cérémonie musulmane, bien que celui-ci conclue son prêche par une déclaration de guerre à l’égard des « infidèles ». On est ici dans le cadre d’un solidarisme confessionnel et d’une sorte de syncrétisme religieux, qui fait tomber bien plus que les frontières entre les différents cultes chrétiens. L’humanitarisme, qui amène à voir du même, de l’identique, du fraternitaire, de l’alter ego partout, le conduit inévitablement à poser une non conflictualité entre « les religions du livre » (expression propre à l’apologétique islamique) et à partir de là, leur compatibilité, leur possible miscibilité, leur quasi identité. Avec cet œcuménisme fusionnel (et confusionnel), on est très loin des théologiens/historiens qui voient dans la théologie de ces deux religions une totale et radicale incompatibilité (Jacques Ellul, Rémi Brague…etc).

– une approche résolument humanitaire qui se situe bien au-delà des nécessités de la pastorale et de la « propaganda fide ». Certes, nous avons à faire à un clergé régulier, à des « spirituels ». Néanmoins, le corpus théologique chrétien est totalement désarmé, neutralisé, sacrifié, dans un désir de communion résipiscente, qui ne veut plus voir que l’Autre, au point de s’oublier et disparaître en tant que tel. Premier sacrifice.

– Un humanitarisme sacrificiel. Les moines se mettent volontairement dans la main de Dieu en décidant de rester dans une situation de plus en plus dangereuse. Le sacrifice complémentaire de leur propre personne, cette fois-ci, est une recherche du divin, elle leur permettra d’atteindre Dieu. Ce qui est théologiquement surprenant. Le Christ, assez absent du film par ailleurs, indice paradoxal pour des religieux qui normalement pratiquent l’« imitatio Christi » par vocation ! le Christ, donc, selon l’Evangile, ne consent pas au sacrifice pour retourner à son créateur, se conjoindre à lui, ni pour son propre rachat, comme nos moines, mais, au nom d’un parcours inverse où il s’agit de s’incarner, de s’humilier, pour se consacrer à la rédemption, au rachat des hommes et de l’humanité.

– La sacralisation de l’humanitarisme est l’ultime opération idéologique du film, son objectif central et sa vraie novation. On était déjà passé d’un humanitarisme classique, l’aide prosaïque et désintéressée au prochain, à un humanitarisme évangélique devenu idéologie dominante avec le mouvement ONG des années 80/90. Voici donc un nouveau palier et une surenchère. Les moines (et les spectateurs par identification) sont engagés un parcours humanitaro-mystique susceptible de les (nous) faire accéder, par empathie émotionnelle (la cène et dernière scène), à un autruisme unanimiste, une altéro-philie spiritualisée, seule transcendance aujourd’hui compréhensible et admissible. Et seule l’instrumentalisation de la religion le permettait, permettait cet amalgame. D’où le choix de ce sujet-là (Tibhirine) dans ce cadre-là (des religieux) pour porter ce discours-là .

Alors ne peut-on voir dans ce film une illustration archétypale, une image emblématique d’un courant idéologique qui dans le cadre d’un éventuel conflit de civilisation, se flatte de ne plus avoir d’ennemi (même si l’opposant se déclare tel, résiste au chantage à l’imitation mimétique que vous lui proposez par votre sacrifice, et cherche à vous éliminer, comme dans le film, ou à vous conquérir), en somme, un courant idéologique anti-occidentaliste bien connu, qui s’applaudit de son absolu pacifisme, de son aptitude à la dénégation, et pousse à la limite la logique tiers-mondiste en allant jusqu’à vouloir dissoudre tout instinct de conservation propre à une collectivité, jusqu’à tendre le cou au couteau du sacrificateur ?

On aboutit donc, au-delà de la repentance, (premier objectif possible à partir du personnage de Christian mais récusé initialement) à la définition, au plan du mythe, d’une (im-)politique pénitentielle. N’est-ce pas l’expression d’un catholicisme débarassé de l’institution, un catholicisme post-historique et volontairement auto immolatoire, tel que le rêvent les cathos de gauche et surtout les idéologues (occidentaux…) de la mondialisation béate ? Un ultime coup de chapeau au monachisme (une part essentielle du succès du film), un dernier coup d’encensoir au christianisme, certes, mais un recyclage ultime, opportuniste et biaisé de cette religion, convoquée et récupérée que pour conforter l’esprit du temps, l’idéologie dominante … avant de la mettre dans les poubelles de l’histoire.

Finalement rien de plus que la doxa ambiante (l’humanitarisme compassionnel), mais hyperbolisée (un sacré qui n’a plus besoin de Dieu, un humanitarisme spiritualisé, une religiosité humanitaire). Rien d’étonnant alors, qu’à travers la presse écrite, les médias télé…etc, ce soit cette même doxa qui, circulairement, s’auto-célèbre. Ne la retrouve-t-on pas dans la bouche de Beauvois le jour de la cérémonie des Césars ?

Précisément, tout ce qui fait la différence entre un « produit média » , un porte-voix de plus pour la vulgate idéologique du moment !…. et une œuvre d’art.

André Bordes

– La doxa c’est l’opinion courante telle qu’elle est formatée par les médias. En fait un prêt-à-porter idéologique. Aujourd’hui, la doxa c’est le mondialisme euphorique avec ses trois sous-ensembles, le libéral-libertarisme, le multiculturalisme et le politiquement correct, « gourdin » médiatique (Finkielkraut) des deux autres mais surtout du second.
– La cérémonie des Césars à permis à Xavier Beauvois de faire un discours très vindicatif, très « politiquement correct », pour délégitimer grossièrement tous ceux qui s’efforcent de « décontaminer » l’idéologie dominante, autrement dit tous ceux qui osent ne pas se ranger dans le camp obligatoire de l’angélisme tolérantiel. CQFD.
– Petit lieutenant est le titre du quatrième long métrage de Xavier Beauvois, sorti en 2005. Ce film n’a rien à voir avec la guerre d’Algérie.

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