Réussir l'intégration républicaine, c'est en finir avec les accommodements raisonnables

La tolérance occidentale est on ne peut plus paradoxale : sa noblesse est dans l’ouverture, sans laquelle la tolérance ne serait qu’un mot, et sa bassesse dans cette même ouverture, car cette dernière s’ouvre à toutes les différences, au nom de la laïcité dite «ouverte» ou encore de la discrimination qualifiée de «positive». Ne soyons donc pas étonnés si ladite ouverture fait le lit du communautarisme, dont la caractéristique est, soit dit en passant, le repli identitaire tel qu’il apparaît dans les revendications islamiques, qu’il s’agisse de justice, de sport, de loisir, d’alimentation, de mode, de scolarité, de sexualité, d’éducation ou encore de notre calendrier grégorien ! Si la République veut être l’archétype de la tolérance, elle doit souscrire à l’ensemble de ces revendications ! Les refuser serait par ailleurs déraisonnable, car c’est le raisonnable qui permet la tolérance et, par suite, le dialogue des cultures. Voilà pourquoi l’ouverture inhérente à la tolérance occidentale parle aujourd’hui d’«adaptation» ou d’«accommodement», à l’instar du principe psychanalytique de «flexibilité» selon lequel les «règles techniques de l’analyse doivent tenir compte, dans leur application, de la personnalité du sujet».
Mais tandis que le processus psychanalytique oeuvre dans le bilatéral, les revendications islamiques exigent des aménagements unilatéraux visant à rendre commode ou convenable ce qui, à leurs yeux, ne l’est pas. Et qu’est-ce qui, en l’occurrence, ne serait ni commode, ni convenable à leurs yeux ? Rien d’autre que les valeurs de la République !

Devant cette outrecuidance, nos décideurs n’ont rien trouvé de mieux que d’en appeler au «raisonnable» par lequel nous devons faire place à de nouvelles normes qui, en attendant de prendre toute la place, nous demandent de nous pousser un peu ! Après tout, la sagesse populaire dit bien que «chacun doit y mettre du sien», n’est-ce pas ?
Oui, mais le partage équitable de la couverture présuppose la même couverture : quand j’accommode quelqu’un dans sa chaise, je fais en sorte qu’il y soit bien installé, sans que pour autant la chaise s’en trouve modifiée. Quand j’accommode la loi républicaine à telle ou telle exigence musulmane, je fais en sorte que le musulman se sente bien installé dans son pays d’accueil, à cette différence près que je suis, cette fois, dans l’obligation de modifier la chaise, c’est-à-dire la loi républicaine. Je cède donc pour avoir la paix, me plongeant de ce fait dans l’illusion du raisonnable, alors même que les demandes de cet ordre ont le déraisonnable de leur multiplication, dont la finalité est – faut-il le rappeler ? – l’instauration de la charia en lieu et place de nos valeurs.
J’exagère ? C’est à voir ! Un islam bien installé est un islam installé pour son bien. Or, son bien n’est jamais que l’idée islamique du bien, c’est-à-dire de ce qu’un musulman digne de ce nom doit faire. Dans l’islam, comme dans tout système de valeurs, le bien c’est le devoir, et le devoir c’est la morale. Installer l’islam par nos vertus de tolérance, c’est donc installer la morale islamique et ses vertus, qui sont autant de dispositions permanentes à faire le bien. Nous sommes bien dans un cercle, qui cadenasse à lui seul toute chance d’intégration républicaine, car l’intégration ne peut être une chance pour le pays d’accueil que si elle est une chance pour l’étranger, la chance consistant ici, pour le pays d’accueil comme pour l’étranger, à subordonner et l’accueil et l’étranger à une nation et à ses habitants.

Encore faut-il qu’une telle nation affirme ses propres valeurs, en les posant comme intangibles au regard de celui qu’elle reçoit. Or, jusqu’à présent nous avons fait le contraire ! Pourquoi donc ? Douterions-nous de nos valeurs, alors même que nous les déclarons «universelles» ? Ne sont-elles pas, chez nous, l’unique condition du «vivre-ensemble» ? Dans quelle langue parlons-nous au nouveau-né ? Dans celle du nouveau-né (!), ou dans la nôtre ? Qui se soucie de l’incompréhension inévitable du nourrisson ? Ne lui imposons-nous pas d’entrée de jeu ce que nous sommes par nos gestes, nos bruits, notre odeur, notre couleur, notre cadre de vie, nos codes d’existence ? Quel alphablet faisons-nous apprendre à nos écoliers ? Celui des Russes, des Arabes, des Chinois ? Depuis quand nos lois auraient-elles à s’effacer devant des lois qui lui sont étrangères, dans toutes les acceptions de ce terme ? Nous avons lutté des siècles durant pour obtenir la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’égalité des sexes, la liberté d’expression… Est-ce pour les abandonner en quelques décennies à ceux qui veulent les supprimer ?
Un ajustement, une modification, un amendement, une rectification, un accommodement, une correction ne peuvent être raisonnables que s’ils participent de la même raison. La raison d’une tolérance authentique ne saurait être ailleurs. Or, la raison républicaine ne saurait être celle d’Allah : la première est laïque : elle accepte en cela toutes les religions, pour peu qu’elles se cantonnent dans la sphère privée ; la deuxième est divine, et n ‘accepte, de ce fait, qu’elle même en privatisant la terre entière au nom de Dieu. Notre tolérance occidentale semble avoir oublié cette distinction fondamentale. Et c’est d’autant plus triste qu’au terme de ce dévoiement, il nous faudra choisir. A Riposte Laïque, nous avons déjà choisi. Mais dire que nous avons déjà choisi, c’est dire ce que nous avons choisi, la République et elle seule donnant précisément la liberté de choisir.
Maurice Vidal

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