Révolutions arabes : et si on se trompait ?

Publié le 16 mai 2011 - par - 898 vues
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Elle est insupportable cette arrogance, cette prétention des analystes français à vouloir à tout prix retrouver leur mode de pensée dans le comportement des peuples du Tiers-Monde. Comme si les « pauvres » ex-colonisés n’étaient pas capables de penser et d’agir de manière autonome ; comme s’ils ne rêvaient que d’une chose : nous ressembler ; à NOUS, les habitants d’un pays dit « riche ».

Ainsi les médias hexagonaux, dans leur intégralité, expliquent doctement que les manifestations en Tunisie, en Egypte, en Syrie, au Yémen et en Lybie ne sont que des rattrapages, des copies tardives et serviles des révolutions anglaises du XVIIème siècle, de la Révolution Américaine de 1776 et de la grande Révolution Française de 1789. En d’autres termes, selon la pensée dominante, les événements présents ne seraient qu’une mise à niveau « droitsdelhommiste » du monde arabo-musulman ; une mise à niveau calquée sur notre modèle occidental, présenté par conséquent comme insurpassable. Cette analyse sommaire et narcissique procède du même raisonnement que celui de Mr Sarkozy quand il déclarait que « l’homme africain n’était pas entré dans l’histoire » : aujourd’hui, journalistes et politologues français nous assènent que l’homme arabe entre enfin dans l’histoire, uniquement dans la mesure où il fait sa révolution pour devenir démocrate, c’est-à-dire pour être comme nous ! Certains semblent avoir oublié que la civilisation arabo-musulmane existe depuis le VIIème siècle. Qu’elle a existé le plus souvent sans nous, voire CONTRE nous.

En déniant aux peuples arabo-musulmans la possibilité d’avoir une histoire singulière et de connaître un développement sociopolitique original, nous faisons preuve d’une attitude comparable à celle des colons du XIXème siècle, qui se glorifiaient d’aller évangéliser et civiliser des « sauvages ». Ceux qui se proposent aujourd’hui d’apporter leur aide aux « révolutionnaires » arabes ne valent pas mieux que Mme Alliot-Marie qui proposait il y a peu, alors qu’elle était encore en poste, d’apporter le soutien de la police française à Ben Ali : dans les deux cas, il s’agit d’ingérence ; dans les deux cas, il s’agit d’un mépris à l’encontre des peuples du Tiers-Monde quant à leurs capacités d’autodétermination ; dans les deux cas il s’agit donc de néo-colonialisme.

Ce néo-colonialisme montre l’effroyable complexe de supériorité dont souffre encore la France, complexe qui affleure à la première stimulation, malgré 50 années ininterrompues de relativisme culturel et de repentance coloniale associés. De ce mélange de suffisance et de paternalisme naît un cocktail aux relents inavoués de racisme : on se réjouit, on s’enthousiasme -entre fats persuadés de la supériorité de leur modèle politique et sociétal- de constater que les peuples arabo-musulmans aspirent à se convertir politiquement à NOTRE démocratie.
Et si on se trompait ?

A cet égard, l’expérience des américains en Irak aurait dû nous donner matière à réflexion. On a justifié cette guerre en prétendant (entre autres mensonges de propagande) que le peuple irakien allait accueillir le modèle démocratique et la société de consommation avec reconnaissance. Quelques années, quelques bombardements hasardeux et de nombreux morts plus tard, la désillusion est énorme : les occidentaux s’aperçoivent avec stupeur que les irakiens sont davantage préoccupés de purger dans le sang leurs querelles interethniques et interreligieuses que d’établir un régime démocratique. Auparavant, en Iran déjà, la « révolution » (soutenue par nombre d’intellectuels français tel Foucault) avait engendré une involution sanguinaire, aboutissant à la régression théocratique vers une société réactionnaire, patriarcale, machiste, antisémite et totalitaire. L’Iran d’aujourd’hui ressemble furieusement à l’Allemagne des années 30, avec sa « Police de la vertu », sorte de Gestapo islamiste ; avec aussi son président, avatar persan d’Adolf Hitler, qui organise des colloques négationnistes et affiche des prétentions hégémoniques tout en préparant un arsenal nucléaire.

Dans la sphère culturelle musulmane, la démocratie, l’égalité des sexes et les valeurs des Droits de l’Homme issues des Lumières NE SONT PAS communément admises comme des valeurs universelles : au contraire, ces valeurs -NOS valeurs- sont fréquemment considérées comme obscènes, impies et décadentes par une quantité non négligeable de ceux qui se rebellent et manifestent actuellement et que nous persistons à percevoir comme « révolutionnaires », incapables que nous sommes de nous détourner d’une vision hexagocentrique de l’histoire.

Alors il est temps de poser quelques questions taboues, de celles qui fâchent les belles âmes fermement convaincues que les peuples révoltés n’attendent que la démocratie et les Droits de l’Homme pour être heureux : et si le mot « révolution » n’avait pas le même sens en Tunisie, en Libye, en Egypte, au Yémen et en Syrie qu’en France ou aux Etats-Unis ?
Et si les « révolutions » dans le monde arabo-musulman n’avaient pas pour but d’établir des régimes démocratiques ? Et si ces « révolutions » rejetaient des régimes dictatoriaux, non pas pour leurs aspects autoritaires, mais pour leurs côtés laïcs ? Et si les peuples arabo-musulmans renversaient des tyrannies politiques pour instaurer des tyrannies religieuses, autrement dit des théocraties totalitaires débarrassées des scories laïques du nationalisme arabe ? Et si la chute, l’une après l’autre, de ces dictatures arabes sous la pression populaire n’était que le prélude à la reconstitution géopolitique de l’entité impériale du califat ? Et si, au lieu d’aspirer à la liberté individuelle, les peuples en rébellion souhaitaient dissoudre leurs individualités dans cet « englobant » qu’est l’Islam, pour reprendre le très juste qualificatif de Tarik Ramadan ? Et si l’idéologie politico-religieuse nommée islam était incompatible avec le processus révolutionnaire visant à instaurer un régime démocratique ?

Et si, pour reprendre le titre d’un ouvrage de J.F Revel, c’était « La tentation totalitaire » qui animait les peuples arabo-musulmans ? Et si, enfin, notre société occidentale et démocratique ne constituait pas un modèle absolu, un rêve indépassable pour les peuples du Tiers-Monde ?
L’homme occidental (et français en particulier), s’il ne veut pas sortir de l’histoire, devra admettre que les peuples en révolte ne cherchent pas forcément à lui ressembler.
Les Sans-Culottes ne portaient pas la barbe…

Marc Nièvre

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