Serge Federbusch : Je ne suis pas surpris par la soirée-ramadan de Delanoë, c'est du clientélisme

Riposte Laïque : Tu es élu municipal, dans l’opposition, dans le 10e arrondissement parisien. Tu as fait partie, il y a plusieurs années, de l’équipe qui a permis à Bertrand Delanoë de gagner la mairie, en 2001. Aujourd’hui, tu es devenu un des plus virulents opposants au maire de Paris. Pourquoi cette évolution ?

Serge Federbusch : L’élément déclencheur a été l’affaire des Halles où Delanoë, principalement par lâcheté, a torpillé un projet magnifique de réaménagement du site et bradé les intérêts de Paris au groupe foncier Unibail puis a fait débarquer tous ceux qui avaient été les témoins de ces basses œuvres.

Mais ça s’inscrivait dans un contexte global : la prépondérance systématique de la logique de communication dans les choix urbains au détriment des intérêts de Paris, le tout dans une ambiance générale de gâchis des moyens considérables de la ville.

Riposte Laïque : Quel est ton regard de républicain, devant le fait que le maire de Paris va organiser, ce mercredi 24 août, dans les locaux de l’Hôtel de Ville, la rupture du jeune du ramadan ? Es-tu surpris, venant de lui, d’une telle initiative ?

Serge Federbusch : Je ne suis absolument pas surpris. Cette opération a pour lui un triple avantage : s’approprier un des « marqueurs » idéologiques de la « gauche » socialiste (la bienveillance apparente à l’égard du monde arabe et de l’islam) ; soigner une clientèle électorale comme il le fait par ailleurs avec les centaines de millions d’euros (oui, vous avez bien lu) que la ville distribue chaque année en subventions à une myriade d’association amies ; et, enfin, tenter de faire oublier ses mésaventures en Tunisie, jusqu’au dernier moment, il a louvoyé entre Ben Ali et la révolution de jasmin. Delanoë a des intérêts à Bizerte et pouvait légitimement craindre le courroux des révoltés locaux au lendemain de leur succès. D’ailleurs il est amusant de constater l’amalgame opéré dans cette cérémonie de rupture du jeûne : le monde arabe est honoré à travers une fête religieuse et quels sont les artistes mis à l’affiche ? Des Tunisiens, pardi !

Ce qui est profondément dérangeant dans cette opération, outre l’atteinte directe au principe de laïcité, c’est justement cette confusion des genres entre les Arabes et leur religion, certes ultra-majoritaire, mais qui n’est qu’une option qui ne devrait relever que d’un choix individuel, en particulier en France. S’il est bien un principe que tout progressiste devrait avoir en tête sur ce sujet, c’est que la sortie du monde arabe de ses ornières séculaires passe par son affranchissement vis-à-vis de l’islam et l’instauration de codes civils laïques. C’est un combat qui prendra encore des décennies, peut-être des siècles, mais je suis persuadé que les Arabes auront un jour le même rapport avec les religions que les Occidentaux.

En tout cas, en agissant comme il le fait, ainsi qu’en finançant l’Institut des cultures de l’islam, sous prétexte de fête et de tolérance Delanoë légitime l’amalgame entre arabisme, culture arabe et islam. C’est très mauvais et régressif.

Riposte Laïque : En septembre 2006, lors de l’inauguration de la place Jean-Paul II, devant le parvis Notre Dame, les Verts avaient organisé des manifestations assez virulentes contre le maire de Paris. D’autres forces de gauche, alliées à la mairie de Paris, comme Parti de gauche ou le Parti radical de Gauche, se réclament, eux aussi, d’une laïcité sans concession. Comment expliques-tu, pour le moment, leur silence, quant à l’attitude de leur maire ?

Serge Federbusch : N’y allons pas par quatre chemins. Une partie notable des élus Verts et communistes à Paris mangent dans la main de Delanoë qui les tient grâce aux fonctions d’adjoint au maire ou aux présidences de sociétés d’économie mixte et aux avantages y afférents. Cela vaut pour ce sujet comme pour d’autres.

Mais il y a aussi la confusion idéologique dans laquelle se trouvent les Verts sur la question de l’islam. Sous prétexte que des racistes déguiseraient leur haine des Arabes dans des discours islamophobes, les Verts se croient obligés de défendre des pratiques religieuses même dans un cadre qui heurte la laïcité. Ce faisant, ils alimentent eux-mêmes l’amalgame ethnie/religion.

Sans doute est-ce également pour donner des gages d’antiracisme militant, un créneau plutôt occupé à gauche par le PS et ses associations satellites. On peut se demander en tout cas quel étrange complexe conduit les Verts à vouloir ferrailler sur ce sujet. Serait-ce le fait que leur politique de « décroissance », si elle était mise en œuvre, condamnerait les prolétaires, très nombreux chez les Arabes installés en France, à ne pouvoir sortir de leur statut économico-social dominé ? Tiens, voilà une explication hétérodoxe à creuser …

Riposte Laïque : Pour justifier la soirée du 24 août, Bertrand Delanoé explique : « Je rappelle que la Ville organise une telle soirée chaque année depuis 2001, à l’Hôtel de Ville ou en d’autres lieux. Ce moment de rassemblement s’inscrit dans une logique conviviale et culturelle, et n’a strictement aucun caractère religieux, à l’instar d’autres manifestations que la Ville accueille ou organise, comme Hanouka, Vesak, la Saint Maroun, le Nouvel an chinois, le Nouvel an berbère ou l’arbre de Noël, sans n’avoir jamais suscité la moindre réaction. ». Que penses-tu de cette réaction ?

Serge Federbusch : C’est du pipeau. Dire que la rupture du ramadan n’a aucun caractère religieux est une plaisanterie. Tout comme Hanouka et Noël, même si ce dernier est particulier du fait de sa quasi-fusion avec les fêtes du nouvel an. Le religieux ne se dissout pas dans le culturel ou le festif, il s’en sert comme de vecteurs d’influence. Certes, le clientélisme delanoesque ne caresse pas que les musulmans. Mais le fait qu’il en dorlote d’autres ne peut l’exonérer de cet accroc manifeste au principe de laïcité.

Riposte Laïque : Résistance républicaine réclame contre Bertrand Delanoë une sanction équivalente à celle qui avait frappé Noël Mamère, coupable, en toute illégalité, d’avoir célébré le mariage de deux homosexuels (qui s’avéreront par ailleurs des escrocs) en mairie de Bègles. Considères-tu, de même, qu’une sanction contre le maire de Paris s’impose ?

Serge Federbusch : Mon tempérament personnel m’incline peu à réclamer des sanctions contre les uns ou les autres, tant que les comportements critiquables restent dans les limites du symbolique et du politique, bien sûr. La meilleure sanction c’est de faire la lumière sur son système parisien, de le dénoncer et d’espérer qu’un jour les électeurs se réveilleront. Au minimum, ceux qui s’interrogeront dans le futur sur ce que fut Paris durant ces années, sauront plus facilement à quel point ces mandatures furent gâchis, poudre aux yeux et fumisteries.

Propos recueillis par Pierre Cassen

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