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Si Gabriel Matzneff avait été une femme, lui ferait-on ce procès ?


En quelques dizaines d’heures bien orchestrées, Gabriel Matzneff est devenu un paria par le seul fait de la publication d’un livre d’une accusatrice tardive mais bien en cour, les tambours de la pudibonderie sonnent, les feux des autodafés sont allumés, les tartufes sont de sortie.
Comme un écho lointain d’une époque révolue, Sue Lyon, la « lolita » de Stanley Kubrick vient de mourir…
Presque avec peine je me suis souvenu d’avoir lu « Les moins de seize ans » ; pourtant quelle belle écriture, quelle langue accomplie, mon oubli vint sans doute des propos qui émergeaient peu de l’ambiance générale des années 70 ; quant au livre de madame Vanessa Springora, je ne le lirai pas. La façon dont il est propulsé au-devant de la scène, en attisant les bas instincts, avec les gros ressorts du voyeurisme, tout en faisant croire à une croisade morale, tout ceci pue le copinage et la consanguinité parisianistes.
Redite nauséeuse des hashtags débiles et des ressentiments commandés, tardifs, intéressés concernant Roman Polanski, cette affaire parigote use des mêmes méthodes staliniennes au fond et post-modernes dans leur forme. Pitoyable de voir que les censeurs d’aujourd’hui sont ceux qui adulaient Serge Gainsbourg ou Léo Ferré, mais voilà, monsieur Gabriel Matzneff est de droite, d’une droite éclairée, ambidextre parfois, et même ambiguë dans sa quête de l’identité humaine, d’une droite calme et vibrante qui démonte chaque manipulation, chaque mensonge, chaque dérive d’une gauche devenue du centre, américanisée, gavée de soft power, à l’hygiénisme fascisant.
Polanski, Matzneff, des Russes en somme, des suppôts de Poutine ! Madame Polanski ne fut-elle pas soutenue par Nicolas Sarkozy et Alain Delon ? chez les sectaires la nuance ne fleurit pas ; puis, rendez-vous compte, Gabriel Matzneff est orthodoxe, c’est trop pour ce milieu atlantiste, traître dans l’âme, et ne pardonnant jamais à ceux, qui, comme eux, n’ont pas renoncé.
Coup politique tordu, charge des uhlans de la cavalerie médiatique dans une guerre à mort contre une intelligence sociale française que les tenants de l’ordre mondial ne sauraient voir renaître ; ne faut-il pas aussi mettre en perspective un livre à vendre, une récente promotion professionnelle de la dénonciatrice et le départ de chez Julliard d’auteurs et d’éditeurs prestigieux ?
Étrangement, nombre de références internet de Vanessa Springora ont été supprimées, comme si ce qui y était écrit ne cadrait pas avec la campagne de réclame de son bébé-pensum, savon de supermarché lavant plus bien que bien, sur fond de dénigrement d’un vieillard à tuer ; parce qu’il y a aussi cela, une sordide vengeance contre un amant sur qui la dame flétrissante fait peser l’approche d’une cinquantaine ridée, retendue et désabusée.
Dans un article, Le Monde évoque des temps ayant changé, entraînant une défense impossible ; serait-ce que la dictature germanopratine invente la rétroactivité de la morale ? Comme pour le fait colonial, il faut à rebours rendre coupable d’un manquement à une norme qui n’existait pas au moment des faits que la bouillie journalistique dénonce, entraînant dans la condamnation tout ce qu’on honnit et qui peut y être mêlé ; détestable arme des médiocres. En désarchivant une émission culte, c’est aussi Bernard Pivot que l’on assassine, ou du moins ce qu’il représente, une France à la parole libre, aventureuse, explorant de nouvelles voies, subtile, sensible, sensuelle ; une France où une émission littéraire était attendue par des millions de citoyens sachant écouter et discerner.
Mais revenons à cette dame avec son prénom de serviette hygiénique, et j’en parle à dessein, puisqu’il est du plus engagé, du plus progressif de parler des règles ; à Apostrophe succèdent des émissions sur une publicité « disruptive » montrant du sang, rouge, quelle affaire ! Et, gommant l’évidente signification sexuelle, des carnassières sans vergogne, de peu d’envergure mais ambitieuses se font des noms ; passer du ménestrel au menstruel, voilà le destin d’une intelligentsia couchée ; d’autres même évoquent ce sujet primordial jusque dans l’enceinte de l’Assemblée nationale ; on a les débats que l’on peut.
Parce que l’on sent bien que si, par bonheur, l’esprit gaulois et le souverainisme culturel l’avait emporté sur la soumission à l’ordre moral anglo-saxon, cette même femelle ferait état, émue et trémoussante, de ses souvenirs de ces premières fois où elle fut grande, avec un homme véritable ; avec des trémolos elle rirait de son dédain des dadais de son âge, de son regret d’un temps souriant où la virilité n’était pas en accusation… où les névroses étaient d’un autre genre. On notera que le saccage de son adolescence et les ravages du prédateur ne semblent pas avoir entravé une belle carrière, que le niveau d’études de dame Springora n’annonçait pas, ni entamé sa soif de pouvoir ; seule une amnésie tri-décennale est diagnostiquée.
« Une œuvre d’art doit être jugée selon les critères esthétiques. En art, ce qui est beau est moral. » Gabriel Matzneff.
Dans les milieux « ouverts » des années 70/80 les mères « libérées » poussaient souvent leurs filles/copines dans les bras d’hommes afin de mettre fin à cet archaïsme de la virginité ; sa perte la plus précoce étant un vu comme un signe d’affranchissement, le c. faisait partie, sans fard ni excès, des moyens de développement tant personnels que sociaux. Et puis, les petites, dans ce contexte et cette société, étaient assez fières d’être parmi celles « qui l’ont fait » ; les amours tendres et chastes s’étant effacés devant l’hédonisme obligatoire.
Autre temps autres mœurs ; ne voit-on pas une gamine, qu’il y a encore 15 ans on aurait désignée comme demeurée, mettre en émoi les dirigeants les plus en vue de la planète et en pâmoison tous les perroquets des rédactions ? Cette donzelle, à qui ne manque qu’un soupçon d’homosexualité – gageons que son premier boy-friend sera africain – peut distinguer le vrai du faux dans le système climatique de la planète, alors que les scientifiques ont bien du mal à l’analyser avec certitude, mais une autre, concentrée sur les émois de son âge, n’aurait pas la maturité suffisante pour choisir son premier amant ?
L’une franchit les océans suivie d’un aréopage digne des grands chefs, et, parle au monde adulte, rien de moins que de l’avenir de notre Terre, et l’autre ne pourrait avancer de quelques mois un acte profondément intime et quasi-inéluctable ?
Quelle hypocrisie !
En plus des quelques éléments politiques et mercantiles visés plus haut, ce que reprochent les chiens de gardes de la démocratie-totalitaire à Gabriel Matzneff, c’est d’avoir été pleinement de son temps, et même de celui d’avant. Son esthétisme devenu suranné heurte la vulgarité du jour, l’effroyable bêtise de l’immédiateté et du sentimentalisme à la petite semaine.
Pour croire aux poncifs débités actuellement sur la sexualité des jeunes filles, il ne faut pas connaître grand-chose aux adolescentes, surtout de cette époque bénie de liberté et d’équilibre ; il ne faut pas avoir vu les fonds de placards de ces gamines proprettes mais rêvant, le soir, à des choses moins reluisantes, ne pas savoir que la plupart des classes de lycées ont des adresses de « première fois » souvent bien éloignées des cartables roses et des citations gentillettes calligraphiées sur les couvertures des cahiers. Cette attirance vers le « sale interdit » n’est pas uniquement une recherche de transgression, mais est aussi part de la construction de certains êtres féminins mues par la force de quelque chose de moins incisif mais plus fondamental ; Choderlos de Laclos, Montherlant, Nabokov, Lanzman, Proust ne vous ont-ils rien dit ?
La bien-pensance normalisatrice exprime depuis quinze jours la volonté totalitaire que ces jeunes filles particulières – combien sont-elles je ne sais – rentrent dans le rang, il y a une soumission à un conformisme et à un déterminisme réducteurs : « tu feras ça avec quelqu’un de ton âge, tu ne dois pas accepter d’inégalités (homme/femme entre autres), ne t’échappe pas du cadre, c’est mauvais … » « mauvais » pour quoi ? Pour qui ? L’ordre établi ? Faut-il croire à une hiérarchie des « premières fois » socialement contrôlées ?
S’ils n’étaient pas prisonniers de l’Obs et du Huff, beaucoup de professeurs mâles en diraient beaucoup plus ; s’ils ne veulent plus être seuls avec des élèves, ce n’est pas par peur d’eux-mêmes mais bien par crainte de la puissance du désir des ados ; il arrive, par exemple durant les voyages scolaires, de terribles chantages : « fais-moi l’amour ou je hurle et je dis que tu me violes ».
En quoi le consentement d’une jeune fille de 15 ans à un homme de 30 est-il différent de son consentement à un copain de classe ? N’est-ce pas le même acte, la même attente pluriannuelle qu’elle décide d’achever ? L’insistance potentielle de l’adolescent est-elle moins pesante, moins explicite que celle de l’adulte ? Ce dernier est-il nécessairement moins sincère ? Probablement pas car il dispose d’une expérience rendant cette conquête moins unique. Enfin, posons la question : si Gabriel Matzneff avait été une femme, lui ferait-on ce procès ?
Quelle hypocrisie !
Oui, certains hommes mûrs, et souvent cette attirance est précoce, sont attirés par les jeunes filles, sans pour autant être des violeurs, des monstres dangereux, la pression qu’ils exercent est un jeu léger, souvent long, et lorsqu’ils parviennent à leurs fins c’est que l’autre partie était réciproquement attirée ; résolvant une tension interne complexe, c’est au charme qu’elles succombent. Allez dans les cours de collèges, écoutez ce qui est dit par les boutonneux de 14, 15 ans, apprenez à voir les pièges d’une après-midi où les garçons font découvrir à leurs amies de classe les dernières vidéos de sexe qu’ils ont dénichées ; alors vous ne pourrez nier qu’il y a là une violence psychologique réelle, malsaine, sans commune mesure avec la délicatesse des adultes séducteurs ; de quel côté est le respect de l’adolescente, de la future femme ?
Ainsi la majorité sexuelle serait abaissée pour les jeunes filles, à qui l’on fournit contraceptif et conseils (cf. les forums), mais pourquoi faire ? Si l’on estime qu’une adolescente peut avoir une relation sexuelle, en quoi cela nous regarde qu’elle choisisse son partenaire ? Si l’on estime qu’elle n’a pas la maturité pour faire ce choix, alors il faut en revenir aux oies blanches, vierges et pures avant le mariage !
Folie du jeunisme, comme si un garçon d’aujourd’hui imbibé de pornographie et du culte de la performance était moins nocif que l’esthète patient et sophistiqué. Avec ces amateurs de minettes, nous sommes le plus souvent loin des belles endormies de Kawabata, tout autant que des jeunes filles en fleurs, et peut-être est-ce cela qui est visé.
Ayant comme premier amant un homme adulte, on peut imaginer que le développement de la jeune-fille sera différent de celui qui aurait été le sien sans cette aventure, mais en est-on sûr ? Sait-on si cela fut négatif ? En ces matières, souvent, les conséquences de la révélation immédiate sont plus dangereuses que l’enfouissement dans la mémoire ; mais de cela le monde moralisateur, aiguillonné par l’ultra-féministe hystérique, n’a cure : ce qui compte, c’est moins le devenir de la prétendue victime que la mise en exergue d’un tort masculin. Le but n’est pas d’aider mais de démontrer, d’avoir raison ; de capturer le pouvoir.
Ces mêmes furies qui s’offusquent d’une entaille délicate dans l’hymen de la jeune fille, vouant au diable le gynécologue des années 80, sont bien muettes à propos des praticiens d’aujourd’hui qui reconstituent ce marqueur anatomique pour satisfaire l’ego brutal de mâles exotiques ; bientôt elles militeront pour l’excision remboursée à 100 % !
Quelle hypocrisie !
Que l’on comprenne bien mon propos ; je dénonce les logiques de boutiquiers, les enfumeurs médiatiques, les calculs sordides, « Matzneff ça va faire combien d’heures de plateau ? » « Tu sais une histoire de dépucelage de gamine, c’est bon pour l’audience » « Julliard c’est vu côté fric ? » « Ouai » « OK on met le paquet ». Je dénonce les traumatismes réinventés tout autant que les compassions téléguidées, combien de ces femmes accusatrices, devenues puissantes ou célèbres, le seraient sans ces faits qu’elles dénoncent ? L’avis des pédo-psychiatres est-il fiable ? Dans leur démarche, quelle part de dogmatisme, quel effort de préservation des prés carrés ? Voir un « psy » une fois, c’est en être altéré sans cesse.
Je dénonce les faux-semblants et les fausses évidences, les approximations, les opinions conjoncturelles, l’intelligence qui baisse le front devant le discours convenu des puissances illégitimes ; même coupable Gabriel Matzneff devrait être défendu par ceux que la liberté éclaire.
Si la pédophilie doit être jugulée, elle doit aussi être définie plus justement, mais en la matière les limites sont complexes à établir. L’adolescence est une période mobile, les développements n’y sont pas linéaires, telle bonne élève, ayant une vision claire de son avenir, disposera d’une maturité émotionnelle faible, une autre au contraire aura globalement et à un même niveau pris possession de toutes les parties de sa personnalité ; enfin celle-ci, blondinette insignifiante, recèle une richesse de sentiments que nourrit une imagination fertile. Trouver le petit bouton d’allumage ouvre le flot de sensualité qu’elle cachait. Chaque cas est spécifique et la réalité du consentement difficile à discerner d’autant qu’il n’est pas toujours synchrone avec le désir.
Il faut pourtant légiférer parce qu’il y a aussi des pervers inquiétants et des faiblesses de jugement, parce qu’il faut séparer l’enfant de l’adolescent, dont on ne dira jamais assez que c’est une invention récente. Un âge en dessous duquel, quelle que soit la différence d’âge entre les partenaires, tout acte sexuel est condamnable – le juge restant seul décideur –, pourrait être désigné par des signes physiologiques, par exemple, pour les jeunes filles, quinze mois après l’apparition des premières règles. La même référence pourrait alors servir pour déterminer un âge où la loi générale s’applique, par exemple 30 mois plus tard ; durant ce temps il pourrait y avoir un délit dans le cas d’une relation mineur/majeur (des deux sexes) dont la peine serait modulée par le tribunal en fonction des éléments connus : bien sûr absence de contrainte, réaffirmation du mineur de son assentiment au moment de l’acte, type de liberté quotidienne donnée à l’adolescent par ses parents, etc. Ainsi il y aurait un espace possible pour les couples allant au bout de leur rencontre ; l’adulte restant punissable, peu, et au gré des jugements. Le flou évite bien souvent les censeurs maladifs… entre Le Bernin et Philipo Néri, je choisi l’Art, Calvin et Khomeiny repasseront.
Je le sais, Gabriel Matzneff est allé plus loin que l’amour des jeunes filles énamourées et quémandeuses, aussi loin que quelques ministres célèbres de notre temps et de tant d’autres ; cependant il n’est pas Maldoror et encore moins Gilles de Ré. D’ailleurs, les milieux homosexuels étant ce qu’ils sont, « l’affaire » montée par quelque officine néo-puritaine ne centre pas ses attaques sur ce point. C’est pourquoi ce texte évoque essentiellement les rapports entre un adulte et une jeune fille pubère.
Bien dans l’esprit du petit milieu borné et vénal des rédactions parisiennes, cette misérable campagne rejoint les dingueries gauchistes ayant comme point commun de nier les réalités des différences physiologiques et psychologiques des sexes ; ce que n’admet pas madame Springora, c’est que pour être « sous emprise », il faut avant tout avoir le désir d’être prise.
Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une Moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.
Gérard Couvert