Silences et paradoxes d’Henri Pena-Ruiz

Publié le 31 janvier 2011 - par

Dans l’édition du 21 janvier 2011, a été publié un article du spécialiste de la laïcité, le philosophe Henri Pena-Ruiz (1), qui établit que le FN n’effectue qu’un semblant de conversion aux valeurs laïques ; cette thèse peut se comprendre effectivement, en n’oubliant pas le poids considérable dans ce parti, de la personnalité de son ancien leader JM. Le Pen et de la présence d’un courant intégriste à ses côtés. Mais la démonstration de l’auteur, l’amène finalement à peu insister sur la sincérité ou non de la conversion de ce FN qui tente de nous présenter un nouveau look ; car si telle avait été son intention, il lui suffisait d’analyser les propos de Marine Le Pen, puisque c’est elle en fait qui revient dans l’article, et non le FN.

Or l’argumentation d’Henri Pena-Ruiz néglige les propos de celle-ci, préférant axer sa réflexion sur le fait que la défense de la laïcité effectuée par Marine Le Pen s’effectue au nom du christianisme, ce qu’il estime pernicieux ; aussi, l’article se compose de deux parties. Dans la première, il dénie au christianisme institutionnel l’origine de nos trois principes républicains, liberté, égalité et fraternité. Puis dans la seconde, il induit que la mise en avant de ce christianisme institutionnel, comme moteur originel des trois principes, conduit à établir un différentialisme culturel discriminatoire et porteur du fameux choc des civilisations.

Le philosophe, pour démontrer cette inconséquence de prétendre que le christianisme institutionnel serait un initiateur de nos valeurs républicaines, énonce à propos « la répression des hérétiques (les cathares, par exemple), des autres religions (protestante, juive, puis musulmane), de la science (Giordano Bruno, Galilée), de la culture » et que la liberté de conscience, jusqu’à une date très récente n’était pas admise par l’Eglise catholique. Un rappel historique que personne n’ira contester. Mais ce rappel est là pour conclure, en fait, que Marine Le Pen, en héritière de cette idéologie, ne serait pas habilitée à critiquer l’islamisme.

Certes, le FN, par son histoire, et en tant que dépositaire d’un héritage bien décrit par H. Pena-Ruiz (de Maistre le contre-révolutionnaire, le cléricalisme, l’indulgence vis-à-vis de Pétain), n’est effectivement pas le mieux à même « de tenter d’assumer les valeurs républicaines » ; malheureusement, pour faire respecter la laïcité, elle est actuellement l’unique voix d’un dirigeant politique qui se fait entendre ; devant le renoncement par les autres partis de défendre les valeurs laïques, une voie royale lui est ouverte pour s’en proclamer la dépositaire. Le problème de l’argumentation de M. Pena-Ruiz est qu’il dénie à cette unique voix le droit de s’exprimer. Veut-il le silence de la classe politique sur cette question ? Qu’attendent donc nos élites républicaines politiques, syndicales, médiatiques, artistiques pour défendre la laïcité ?

DEUX AMALGAMES

Pour clore sa démonstration, dans les trois derniers paragraphes de son article, H. Pena-Ruiz se livre à une condamnation du différentialisme culturel ; mais son raisonnement l’amène à commettre deux amalgames : d’abord, il place ce différentialisme culturel au même niveau que le différtentialisme biologique, avec tout ce que cela sous-entend d’abominations racistes de sinistre mémoire. M. Pena-Ruiz, est-il possible de constater des différences culturelles, de condamner certains traits culturels contraires aux droits de l’homme, de ne pas souscrire au relativisme culturel sans être soupçonné d’être un raciste ?

Puis par un deuxième amalgame, il postule que le différentialisme culturel nourrit le rejet de certains peuples. Encore une fois, on retrouve là le raisonnement abusif accusant les inquiets vis-à-vis de l’islam, qui voient en celui-ci des aspects totalitaires ; cette fausse accusation consiste à proclamer que s’ils critiquent l’islam, alors ils s’attaquent aux personnes, les musulmans.

Contrairement à ce qu’affirme ce raisonnement sclérosant, il est stimulant de passer au crible de la critique les différentes cultures ; c’est ce qui permet aux cultures de progresser ; ainsi, sous le feu de multiples critiques, celles entre autres des humanistes et des esprits des Lumières, la société française a pu se dégager de l’emprise culturelle du christianisme institutionnel. Ce différentialisme culturel, qui est donc un refus du relativisme culturel, ne conduit pas forcément à une hiérarchie des cultures. Seuls des esprits, soucieux de simplifications, peuvent se complaire à effectuer ces hiérarchies, qui peuvent parfois amener à des postures racistes.

En fait, le différentialisme culturel conduit plutôt à analyser par le détail les différents aspects des cultures, et non pas leur globalité. Certains de ces aspects peuvent être l’objet d’une opinion subjective : ce sont les aspects culinaires, artistiques, ceux concernant l’aménagement des paysages, etc … D’autres aspects peuvent être l’objet d’une opinion objective : ce sont les lois ou les comportements qu’on juge relativement à ce qu’ils se conforment aux droits de l’homme, ou n’en favorisent pas l’accès. Il est donc salutaire de relever dans toutes les cultures, ce qui s’oppose à l’élévation de l’humanité. Ce constat ne conduit donc pas à des pratiques discriminatoires entre les individus, car face à toute culture, notre goût (subjectif) trouvera toujours quelques attraits, ce qui permet aux gens de cultures différentes de se retrouver sur leurs goûts communs ; mais tout simplement, le devoir des citoyens d’une démocratie est de refuser les pratiques culturelles attentatoires à nos démocraties.

DEUX PARADOXES

C’est d’ailleurs le paradoxe du bon citoyen H. Pena-Ruiz, qui dénonce ces pratiques attentatoires à la démocratie, effectuées par le passé par le christianisme officiel. Paradoxe qu’il ne semble pas avoir perçu, puisqu’il condamne le différentialisme culturel, tout en le pratiquant, puisqu’il nous a fait bien comprendre son effroi devant les pratiques passées des cultures chrétiennes institutionnalisées. Il a clairement manifesté dans son article une hiérarchie entre la « tradition fondamentalement rétrograde et oppressive » du christianisme institutionnalisé et les valeurs de la République qui sont supérieures à cette tradition. Lui arrive-t-il de faire le même type de constat hiérarchique entre les valeurs de la République et les pratiques théocratisantes islamiques ? Ou oserait-il le faire publiquement ?

Le deuxième paradoxe de l’auteur apparaît quand il reproche à Marine Le Pen de diaboliser l’islam en le liant à sa figure intégriste ; c’est pourtant le même reproche qu’il pourrait recevoir, puisque son évocation du christianisme, dans son article, se réduit à l’évocation de sa figure intégriste, avec l’évocation de ses excès dogmatiques et théocratiques. Il craint que Marine Le Pen efface de la mémoire collective les tragédies effectuées par le christianisme officiel, et si c’est le vœu de celles-ci, il a raison de nous mettre en garde. Mais pour l’instant, cet effacement n’a pas du tout eu lieu. Bien au contraire, tous les Français passés par le collège et le lycée ont été et seront encore (voir nouveau programme de 2°) informés des exactions passées de l’Eglise catholique.

A quand le même constat à propos des exactions commises par l’islam conquérant ? Sans même parler de repentances (qu’on ne leur demande pas !) de la part des autorités musulmanes. On en est loin, car c’est bien l’ignorance qui règne en France, en ce qui concerne la connaissance de l’islam ; on le constate facilement dans ce reportage d’Enquête et débat (2), où des jeunes femmes de culture musulmane, présentes pour nous propager l’idée que l’islam n’a rien à voir avec le terrorisme et que c’est une religion de tolérance et de paix, montrent leur ignorance concernant leur religion : elles n’ont jamais entendu évoquer le statut de dhimmi et les massacres, ordonnés par Mahomet, de juifs prisonniers à Médine. Henri Pena-Ruiz se soucie-t-il que ces joyeusetés de la religion musulmane ne fassent pas partie de la mémoire collective des Français ?

DEUX SILENCES

Henri Pena-Ruiz n’évoque tout au long de son texte que le christianisme institutionnel ou officiel, comme il le nomme. Etrange silence de sa part, que de ne pas mentionner le christianisme, en tant que message de son initiateur Jésus. Le pense-t-il donc différent, et non pas atteignable par ses critiques ? Ainsi, sa condamnation d’ « une nouvelle idéologie [qui] prétend que [la laïcité] serait née du christianisme » ne paraît pas achevée ; car sa condamnation ne repose que sur le constat des pratiques passées du christianisme institutionnel. Absoudrait-il ainsi par ce silence, un christianisme qui se réduirait au message exclusif des évangiles ? Aurait-il des faiblesses pour le message du Christ ? Pourquoi ne commente-t-il pas le fameux « rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu », principal argument invoqué par ceux qui commentent cette citation de Jésus comme ayant permis aux chrétiens d’accepter la laïcité. Serait-ce parce que si l’on entame la critique du message précurseur du christianisme, l’évangile, on sera amené, par la plus élémentaire obligation de réciprocité, à faire la critique du message fondateur de l’islam, le coran ? Avec tous les risques d’être obligé d’en dresser des critiques, et donc de faire preuve d’un manque de politiquement correct ?

On arrive ainsi au deuxième silence d’Henri Pena-Ruiz. Son devoir de lucidité à l’égard du christianisme institutionnel, est celui d’un citoyen qui lutte pour nous prévenir des atteintes à la démocratie ; mais pourquoi ce silence de sa part sur l’islam ? Pourquoi, puisqu’il a dénié à Marine Le Pen le droit de critiquer l’islam, ne le fait-il pas lui-même, légitimé qu’il est, par son attachement à la laïcité d’origine républicaine ? Pourquoi s’il dénonce « la répression des religions » par le christianisme institutionnel, ne dénonce-t-il pas la répression des religions par l’islam théocratique de son fondateur Mahomet ? D’autant plus qu’à la différence de Jésus, ce fondateur de l’islam institutionnalise cette religion dès sa création, aussi bien par ses pratiques, que par le contenu du coran.

Pourquoi s’il dénonce « la théologie de la contrainte » qu’exerce le christianisme institutionnel, ne déclare-t-il pas que l’islam théocratique de Mahomet est également une théologie de la contrainte ? Puisqu’il nous rappelle avec raison que l’extrême-droite « rejette […] l’universalisme qui consiste à tenir l’humanité comme d’égale dignité », pourquoi ne pas le dire des paroles et des actes de Mahomet qui a considéré les non-musulmans comme n’ayant pas la même dignité que les musulmans ?

Enfin il est positif qu’H. Pena-Ruiz reconnaisse qu’« il a fallu que les luttes pour l’émancipation laïque fasse advenir » la liberté de conscience et l’égalité entre les tenants des diverses opinions. Car si pour étouffer tout désir de domination des esprits, de la part du christianisme institutionnel, il a fallu recourir à une très longue lutte, il est indéniable que le maintien des valeurs républicaines, ne fera pas l’économie d’une lutte, dès maintenant, pour avertir nos concitoyens, y compris de culture musulmane, du danger d’un islam totalitaire. Cette lutte commence par l’obligation de briser l’omerta, nous empêchant d’évoquer les aspects négatifs de l’islam. Omerta dont témoigne le silence de l’article, n’évoquant pas l’islam.

Si l’objectif annoncé par le titre, à savoir le souci de montrer que la nature du FN demeure d’extrême-droite est compréhensible, la lecture de l’article ne montre en rien une volonté de prouver cette angoisse. La fin de l’article montre qu’il s’agit avant tout de condamner, sans nuances, ceux qui effectuent du différentialisme culturel, avec en arrière-plan la culpabilisation de ceux qui dénoncent l’islam, présentés implicitement comme des racistes qui s’ignorent, le différentialisme culturel étant présenté à tort comme discriminatoire.

Toute cette énergie dépensée pour nous montrer la prétention erronée de ramener l’origine de la laïcité au christianisme n’empêchera pas les Français d’être de plus en plus nombreux à se sentir menacés par un progrès de l’islam dans la société française. Et plutôt que de démontrer que le FN reste d’extrême-droite, le meilleur moyen d’empêcher ce parti de progresser serait que les partis politiques de la République dénoncent les aspects démocraticides de l’islam et imposent un aggiornamento de cette religion aux Français musulmans. ; cela n’inciterait plus Marine Le Pen à se faire le héraut de la laïcité.

Au lieu de cela, Henri Pena-Ruiz préfère passer sous silence le péril islamique, concentrant tous ses efforts sur un spectre, le christianisme institutionnel du passé, qui ne hante plus guère, en France, que quelques centaines d’illuminés intégristes. En cela, il reste le tenant d’une laïcité passive, et il mérite bien le tract qui lui était adressé, il y a quelques jours par Pascal Hilout (3).

Jean Pavée

(1) http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/01/20/la-conversion-republicaine-et-laique-du-front-national-n-est-qu-un-leurre_1468237_3232.html

(2) http://www.enquete-debat.fr/archives/reportage-au-coeur-de-la-manifestation-de-respect-mag-contre-lamalgame-entre-islam-et-terrorisme

(3) https://www.ripostelaique.com/A-l-attention-de-Caroline-Fourest.html

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