Simone ou les chantiers de la liberté.

« La femme libre est seulement en train de naître. » Simone de Beauvoir
Simone de Beauvoir n’aurait pu imaginer, même dans ses pires cauchemars, que l’Histoire tournerait comme elle le fait. Voiles sinistres qui se répandent dans nos rues, avions de mort qui torpillent les tours de New York, fatwas d’un autre âge qui menacent de mort quiconque, et surtout les femmes, ose émettre une parole libre. Pas plus qu’elle, nous, ses héritières, qui avons œuvré pour que les femmes émergent de leur millénaire assujettissement, n’aurions pu prévoir cette reculade insensée. Il y a seulement quelque vingt ans, nous étions laïques comme on respire. Sans même nous poser de question là dessus.
Voilà qui nous rappelle ce que nous avons tendance à oublier. Que la civilisation n’est jamais acquise. Que la barbarie est à nos portes, toujours prête à reprendre ses droits. Et que nous sommes, il faut bien le dire, dans un processus de décivilisation. Et qu’alors, les premières menacées sont les femmes. Car le degré de civilisation d’une société se mesure au statut des femmes. Fourier l’a dit.
Alors gardons nous de cette illusion que « c’est arrivé ». Se demander comment « on en est encore là », c’est méconnaître profondèment la loi de l’Histoire. Elle chemine à son rythme, lent, très lent, avance par à coups, puis piétine. Son progrès ne se mesure pas à l’aune d’une vie, mais à celle des siècles qui l’ont façonnée. L’oppression des femmes a des millénaires sur le dos, ce n’est pas en deux siècles – deux siècles de combat collectif des féministes – qu’elle va s’en défaire. En quarante ans, nous avons plus avancé qu’en quatre mille ans. La liberté, comme tous les grands idéaux humains, est un projet, dont l’horizon recule au fur et à mesure de ses conquêtes. Constamment menacé, à remettre sans cesse sur le métier. Le mot approprié est libération, qui implique un processus, et non liberté qui renvoie à un statut. Voilà qui devrait convaincre toutes ces jeunes et moins jeunes femmes de ne pas baisser les bras, elles qui entonnent le couplet « le féminisme est dépassé ».
En ce début de 2008, on célèbre le centenaire de la naissance de Beauvoir. Une des figures les plus marquantes de la civilisation, à cause de son œuvre et de sa vie qui ont servi de modèle à des milliers de femmes et d’hommes dans le monde. Un de ses livres « Le deuxième sexe » marquera l’histoire des idées. Traduit et étudié partout sur la planète, il a offert l’analyse la plus magistrale de l’oppression des femmes et éclairé des milliers de consciences. Il restera une des pierres les plus remarquables sur le chemin qui mène l’humanité vers plus la lumière. Mais il faut sans relâche les dégager du sable de l’obscurantisme qui les ensevelit.
Ce n’est pas un hasard, si, mercredi 9 janvier, un jury issu de l’organisation du centenaire, a décidé de créer un prix Simone de Beauvoir. Il sera décerné chaque année à une femme qui s’est illustrée dans son combat pour la liberté. Le premier prix Beauvoir, cette année, nous l’avons donné à deux femmes exemplaires pour leur résistance à la barbarie islamiste : Ayaan Hisrsi Ali et Taslima Nasreen. De là où elles sont prisonnières, elles nous ont envoyé par l’entremise de leurs éditeurs, un message de gratitude, où elles exprimaient leur émotion d’appartenir à la lignée de Beauvoir et de toutes les femmes rebelles. Car évidemment elles n’ont pas pu assister à la remise du prix.
J’ai rencontré Simone en 1970 lors de la renaissance du féminisme en France. Jusqu’à sa mort en 1986, elle a été à nos côtés, collaboratrice fidèle et discrète. Partie prenante de toutes nos actions et écrits, entre autres, le manifeste des 343 pour la liberté de l’avortement, et la Ligue du droit des femmes, qui devait suppléer à l’incurie de la Ligue des droits de l’Homme, pour qui la discrimination frappait exclusivement l’homme, de préférence étranger. Au fil du temps, nous sommes devenues amies. J’allais lui rendre des visites régulières rue Schoelcher. Simone était une femme très séduisante, des yeux bleus lumineux, un port fier, des traits réguliers. La couverture du Nouvel Obs. de cette semaine, d’un opportunisme douteux – imagine- t- on Sartre à poil sur une couverture de magazine ? -, nous a révélé la beauté de son corps.
Mais on a gardé d’elle l’image d’une « intellectuelle » revêche, parce qu’une femme intelligente ne saurait être belle aussi.
Elle m’a servi de modèle de vie, comme à tant de femmes. Sa volonté d’assumer sa liberté et de donner un sens à sa vie par l’écriture et l’engagement, sa réussite d’écrivain, son couple avec Sartre, dégagé des contraintes du mariage et de la maternité, ses amours bisexuelles ouvraient le champ des possibles et offraient une alternative à la médiocrité du choix de vie ambiant. Le personnage m’a fascinée, je n’ai pas été déçue par la personne. D’une modestie remarquable, comme le sont les « grands », une grande qualité d’écoute, de la générosité et de la droiture. Elle avait la stature du mythe qu’elle est devenue, tout le contraire d’une star, ce mot horrible à la mode. Quand A2 a fait son portrait en 1985, dans le cadre d’émissions consacrées à de grandes figures du féminisme, elle n’a pas voulu figurer seule,« en vedette », mais à tenu à s’entourer sur le plateau de ses féministes préférées à qui elle a donné la parole. « Vous avez plus de choses à dire désormais que moi », a t elle déclaré. Au lieu de s’accrocher à son pré carré, comme tant d’autres, elle a passé le flambeau.
Simone préfigure notre avenir, dans le meilleur des cas. Elle en a tracé la voie prometteuse, à travers ses choix de vie audacieux. Pour elle, comme pour nous, le féminisme ne se réduit pas à cette seule lutte pour l‘égalité, où on l’enferme aujourd’hui. Ce terme d’égalité est ambigu. Egalité avec qui ? Avec l’homme ? Pour les mêmes droits, oui. Pas pour s’aligner sur son modèle. On ne naît pas plus homme qu’on ne naît femme. La « virilité » à laquelle doivent se conformer les garçons en fait des robots compétitifs, cogneurs et castrés affectivement. Ils en sont autant victimes que les femmes et la planète, ravagée par les conséquences d’une maîtrise aveugle et d’une course à qui l’aura plus longue.
L’égalité des droits est le marche pied élémentaire qui conduit à d’autres ambitions. Le féminisme propose une réflexion sur l’archaïsme de la relation humaine et les manières de la civiliser. Il fait œuvre de civilisation. En redonnant sa dignité à une moitié de l’humanité, il tire l’autre vers son humanité. Il concerne donc autant, sinon plus, les hommes que les femmes.
« Prenons garde que notre manque d’imagination dépeuple toujours l’avenir ; il n’est pour nous qu’une abstraction ; chacun de nous y déplore l’absence de ce qui fut lui … entre les sexes naîtront de nouvelles relations charnelles et affectives dont nous n’avons pas idée. » ( « Le deuxième sexe » p .661).
Et elle se plaisait avec nous à imaginer la consternation probable de nos lointains successeurs devant la barbarie des relations entre sexes.
Anne Zelensky

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