Sois vierge et tais-toi !

Non, vous ne lisez pas un texte datant de 1850. Oui, c’est en France, en 2008, que des maris, des pères, des mères, des frères imposent leur loi aux jeunes filles.
Oui, c’est en France que des chirurgiens refont, de plus en plus souvent, l’hymen des jeunes filles, bien que ce soit interdit par la loi …
Entendons-nous bien, je n’ai rien contre la chasteté assumée et voulue, et si certains veulent être vierges au soir de leur mariage, grand bien leur fasse, peu me chaut.
Par contre, que des filles soient obligées de renier leur vie antérieure, soient obligées de payer 2700 euros pour respecter une tradition machiste me met hors de moi.
Evidemment, il faut reconnaître que la perspective de voir exhibé un drap taché de sang au petit matin de la nuit de noces aux regards goguenards, égrillards ou franchement sadiques de toute une maisonnée a de quoi réjouir la vierge pudique et innocente ! En voilà une jolie fête ! Il est vrai que renouer, par-delà les millénaires, avec les traditions antiques était urgent : le sacrifice de la victime est un rite dont il serait dommage de se passer, car c’est un spectacle fascinant, prélude aux jeux de l’arène, même aux yeux des mères, ravies, au fond, que leurs filles subissent leur sort, ce qui leur évite de se poser des questions et de se révolter… tant la tradition et la coutume sont des alibis pour établir la pérennité des choses.
Car, évidemment, c’est aux filles que l’on demande de sacrifier leurs émois et leur sexualité de jeunes adultes ; non seulement les garçons ont une liberté absolue mais, mieux encore, on les encourage à en profiter ! Alors qu’on ne vienne pas nous faire le coup de la pureté !
Pourquoi cette discrimination ? Tout simplement parce qu’il y a encore nombre d’hommes qui considèrent la femme comme un objet, leur objet, leur jouet qu’ils se gardent jalousement ; parce que, aussi, ces mêmes hommes ont si peu confiance en leur capacité de rendre heureuse une femmes sexuellement (le désirent-ils d’ailleurs ?) qu’ils ne veulent, surtout pas qu’elle puisse comparer et les remettre en question… parce que, aussi, ces gens vivent avec les même idées antédiluviennes que les anciens Romains qui, ignorant les règles de la reproduction, considéraient qu’une femme qui avait eu des rapports sexuels pouvait transmettre à ses futurs enfants ce que nous appellerions le patrimoine génétique de ses anciens partenaires, ce qui remettait en cause la filiation, si importante car accompagnée de la transmission de patrimoine et du nom du paterfamilias …
Bien sûr, la religion chrétienne, dans son obsession de la pureté, alliée à sa haine du plaisir, symboles bien pratiques pour avoir le pouvoir sur toute la société par l’institution de la confession, a longtemps fait pression pour cette même virginité… jusqu’à ce que la vague d’athéisme, la libération des moeurs, et, surtout, la lutte pour l’égalité homme-femme fassent éclater les carcans… et les hypocrisies ! Exit le prêtre détournant les yeux de ces robes blanches qui moulent un petit ventre de cinq mois à l’autel. Exit ces vieilles sournoises qui comptent huit mois sur leurs doigts et ricanent en parlant de prématurité. Exit les soupçons pesant sur ces filles de 25 ans pas encore mariées et qu’on pointe en les coiffant à la Sainte-Catherine. Exit le sort, horrible, des filles mères, traitées de « putes » et de leurs bâtards, marqués eux aussi du sceau de l’infamie parce qu’elles « avaient fauté ». Exit la peur terrible, de se retrouver enceinte, seule responsable, seule coupable, et d’avoir à choisir entre avortement clandestin dans les conditions que l’on sait, le suicide ou la vie dans le déshonneur loin de la famille qui vous a chassée.
La société a évolué, la famille a évolué, la pilule a été inventée et, avec elle, le droit, reconnu à la contraception (malgré les oppositions de l’église qui consentait tout juste à fermer les yeux sur la méthode Ogino et ses multiples ratés, mais s’arrachait les cheveux en pensant au tonnes de sperme gâchées lors du coïtus interrompus ! La contraception a été, à mes yeux, une avancée aussi importante que le droit de vote pour les femmes, elle leur a offert, en leur donnant la liberté sexuelle, la liberté tout court, et elle a, de fait, obligé la société à considérer les histoires de virginité comme elles le devaient.
Nous nous sommes libérés du pouvoir de l’église, nous nous sommes libérés du carcan de la société. La virginité n’est plus qu’un état, passager, dans la vie d’un homme ou d’une femme, sans importance particulière, ce qui permet l’épanouissement sexuel.
Vous entendrez, comme moi, des nostalgiques regretter ce temps béni où la femme était (dé)vouée corps et âme à son époux, dire que les gens étaient plus heureux, que les femmes, qui étaient entretenues par leurs maris sans courir travailler comme des damnées et s’échiner à une double vie étaient plus heureuses, que les enfants étaient mieux élevés, qu’il y avait de la morale …
Je répondrai que les femmes, dépendantes, étaient obligées de supporter l’inacceptable ; qu’elles se retrouvaient sans ressources en cas d’abandon et que, si le niveau d’éducation a progressé pendant les trente glorieuses (et avec, la productivité !), on le doit au niveau d’instruction des mères, qui avait progressé, parce que les femmes travaillaient. Or, une femme qui reste à la maison reçoit rarement l’instruction à laquelle elle pourrait prétendre. Quant à l’épanouissement sexuel, le rapport Hite, en 1976, avait montré que pour bien des femmes, la libération sexuelle – et la fin du mythe de la virginité – a été la découverte de l’orgasme. Ce n’est pas une mince avancée, n’en déplaise aux censeurs ! (Il est vrai que certains continuent d’affirmer que le plaisir féminin est un artefact … inutile puisque ne servant pas à la reproduction.)
Tout cela permet d’ailleurs, de dire un mot, en passant, de tous ces soixante-huitards qui, eux aussi, n’avaient rien compris et qui, dans les brumes de leurs pétards, croyaient que liberté sexuelle était synonyme de viande fraîche et de paquet cadeau et se permettaient de traiter de petites bourgeoises coincées les filles qui refusaient de coucher avec eux, préférant – les garces ! -, choisir leurs partenaires …
Or, voir réapparaître le tabou de la virginité, des dizaines d’années après la révolution sexuelle, alors que l’égalité des femmes est inscrite dans le quotidien, n’est pas anodin : une pression terrible s’exerce sur une partie des filles de ce pays, essentiellement des musulmanes. Sont-elles inférieures aux autres ? Ont-elles moins de droits ? Méritent-elles de vivre dans la terreur, l’oppression et la crainte du déshonneur ? Au nom de quoi leur fait-on subir ça?
Le plus grave dans l’histoire, c’est que, après l’embellie des années 90 où les femmes musulmanes profitaient de l’évolution de la société et commençaient à voir reconnu leur statut d’individu « presque libre », l’on assiste à la multiplication des pratiques moyenâgeuses à leur encontre et à l’aggravation des pressions familiales sur elles. Virginité obligatoire, mariage forcé ou burqa : les différentes facettes d’un enfermement progressif mais sans quartier.
Je vous renvoie pour compléments, fort instructifs, à un article(1) qui montre bien comment et pourquoi le souci de ne pas stigmatiser l’islam conduit, peu ou prou, à défendre l’indéfendable.
Christine Tasin
http://christinetasin.over-blog.fr
(1) http://www.mediaslibres.com/tribune/index.php/2008/03/04/488-envoye-special-

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