Sous la dictature, le silence est d’or

Publié le 10 août 2013 - par - 1 863 vues
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C’te blague ! Les proverbes m’ont toujours irrité. D’abord il leur arrive de se contredire, ce qui leur donne une sagesse toute relative. Ensuite parce que cette pseudo sagesse se pare de la barbe de celui qui sait et dont on doit accepter les conclusions. Pourtant. Voyez ce proverbe qu’on  prétend chinois : si on lui montre la lune avec le doigt, l’imbécile regarde le doigt. Evidemment qu’il regarde le doigt qu’on lui met devant le nez. La lune, il la voit sans qu’on la lui montre mais le doigt ainsi mis en évidence, il doit être particulier, il a peut-être un ongle incarné, un panaris, que sais-je. L’imbécile n’est pas celui qu’on croit.

Non, le silence n’est pas d’or. Il l’est d’autant moins que ce proverbe, une simple constatation (fallacieuse) est devenu un ordre : TOI, SILENCE, ET DORS, ON S’OCCUPE DE TOUT ! C’est le proverbe de toutes les dictatures. Toutes les publications dont celle-ci en savent quelque chose. Alors que justement, c’est la parole qui est d’or. Peguy écrivait : « Qui ne gueule pas la vérité dans un langage brutal quand il sait la vérité se fait le complice des menteurs et des faussaires. » Peguy, qui dans les Cahiers de la Quinzaine envoyait des vannes pas possibles, serait de nos jours traîné devant les tribunaux. Avec d’autres noms connus, Hugo, Flaubert (ah, c’est vrai, lui a connu la honte des poursuites pénales ) avec Mauriac, non seulement romancier mais étourdissant polémiste. Je ne peux pas résister à le citer, c’est dans ses chroniques de la télévision. Sur Johnny Halliday : « … Chez celui-là rien de perceptible que les cris d’un « delirium tremens » érotique, et érotique à froid. … Mais cette pitoyable jeunesse qui casse tout, mais ces danses obscènes de singes méchants et tristes. »

Ecrit-on encore de nos jours avec la même vigueur ? Je crains bien que non.

D’abord parce qu’on ne s’attaque pas à Johnny, idole sacrée, et d’ailleurs on ne s’attaque plus à personne, de nos jours, la réponse à l’attaquant, c’est le tribunal, avec condamnation à la clé. Quand on était gamin, le recours, c’était la mère : « maman, il a dit un gros mot ». Maintenant, maman, c’est le juge.

Pourtant, la culture française, et sa littérature, s’est longtemps moquée du juge et nombreux sont ceux qui lui ont fait un pied de nez. Depuis le Roman de Renart, depuis Rabelais, en passant par des gens pas possibles, des (passez-moi le mot)  emmerdeurs, à la Zola, à la Léon Bloy, (et aussi ce bon monsieur Arouet qui se faisait appeler Voltaire et Charles de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu) la littérature  était un précieux Klondyke charriant les pépites d’un langage des plus drus. Nous avons, plus que jamais, besoin d’emmerdeurs comme nous avons besoin de flore intestinale. Sans eux, sans elle, la digestion ne se fait pas. Lançons un appel.

André Thomann

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