Souvenirs de commémorations d’un maître d’école…

Publié le 22 octobre 2014 - par - 1 196 vues
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1989 : Année du Bicentenaire de la Révolution française… Dans cette école j’ai pu voir un défilé être répété. Alors que la Révolution aurait exigé un côté plus brouillon et surtout bon enfant, il fallut faire preuve de sérieux. Les élèves, déguisés en paysan, en laquais, formaient le gros de la troupe. Venaient ensuite les sans-culottes coiffés d’un bonnet phrygien en plastique rouge… Tout ce petit monde en rang d’oignon, et au pas.  Dans la cour, les tours se succédèrent.

Une de mes élèves arborait un déguisement original : elle était la statue de la Liberté ! Mais, « Qu’en faire ? » me demandèrent la Directrice et des collègues. Je leur répondis : «En tête du défilé bien sûr, c’est la Liberté qui guide nos pas ! » Je garde en mémoire leur mine déconfite ! Un jour de réunion, j’évoquais l’éventuelle prestation des enfants de la crèche, puisque l’école participait. Etonnement de mes condisciples : « Comment ? » « Il suffirait de leur mettre à chacun une couche-culotte Bleu-Blanc-Rouge, de leur préparer une pancarte avec inscrit « Ca va chier ! » Un rire fusa du côté de Jean-Yves accompagné d’un vague « HUhu » de l’assistance.

Dans les rues du bourg, nous défilâmes, pas au pas. Sur mon chapeau de paille j’avais agrafé: « Elle nous fait poète, poète…Candides vous ? » Clin d’œil philosophique au lieu que nous foulions et à tout ce cérémonial. « Nous revenions triomphants, le cœur allègre… » planter un arbre, un arbre de la Liberté ! Le sacré n’a pas besoin du vulgaire !

L’année s’acheva en spectacle. Ma Révolution, spectacle chanté, dansé … Je décidai que mes élèves et moi resterions spectateurs. Cela était encore trop. Anonyme dans le public, je vis la Directrice s’avancer sur scène et m’appeler devant le parterre attentif. « M.D. est demandé pour le service rideau ! » « Bondla ! » Mon sang ne fit qu’un tour. Je la rejoignis derrière le rideau et la pointant du doigt, je lui dis que « Je n’étais pas de service rideau ! » Cette fois il était tombé, avant même que la pièce ne fut jouée.

Les années qui suivirent, je n’étais jamais en reste pour les fêtes anniversaires du 11 novembre, du 08 mai. Des élèves venaient à nouveau avec leurs parents au Monument aux morts du village, chanter la Marseillaise, le Chant des Partisans. Une démarche appréciée des élus et des Anciens.

2012, autre école. La classe des CM accompagne le Conseil municipal et l’Association des Anciens Combattants à la cérémonie du Ravivage (sic.) de la Flamme. Bien sûr remplaçant, je m’y collais. C’était pourtant la classe de la Directrice ! Départ de l’école vers 13h00. Les Anciens Combattants avaient revêtu leur uniforme d’apparat. L’adjointe, vieille enseignante peu amène, arborait les Palmes académiques et la Légion d’honneur. C’est dans l’extase que je filai vers Paname.

Là, visite d’une caserne des Pompiers où je me fis encore remarquer : refus de passer la planche malgré les « Allez, maître ! » « Non, le maître est trop vieux pour cet exercice ! » Un de mes élèves s’empressant, un des Anciens ne put s’empêcher d’ajouter : « Ah ! Voilà au moins un courageux !… ». Je me tus, par respect, mais pensai : « Si le courage se résume à une démonstration de force, alors M., nous n’en avons pas la même conception ! » Le Maître n’est pas un bateleur !

Largement écoeuré par la sortie… je n’étais pas au bout de mes surprises. Laissant nos guides passionnés, nous remontâmes dans le bus en direction des Champs pour être rassemblés sous l’Arc. Je n’étais jamais allé là. C’est à la fois à un caveau et une station de métro : beaucoup de monde passe. Des torches plaquées aux murs de marbre : La Flamme…, absorbé à surveiller mon groupe d’élèves qui n’était pas au bout de son impatience, j’attendais.

Une petite dame, corsetée de noir, béret vissé au crâne s’approcha : je pensai aussitôt au sketch de Coluche : « Emile Dumoulin, compagnon de la Libération !» Du haut de ses escarpins vernis, elle me demanda quels élèves étaient prévus pour le dépôt de gerbe ? Mon choix n’eut pas l’heur de la convaincre : il fallait deux élèves de même taille, puis un garçon et une fille… enfin, les deux que je finis par dégoter lui plurent !

Ensuite, elle me demanda de les ranger par trois pour défiler. Encore ! Puis par quatre, une demi-heure passa encore…Réajustant tant bien que mal les rangs, le cortège s’ébranla au son de la Fanfare. Les pavés, les roulements de tambours, tout se mit à vibrer dans l’air. Nous nous arrêtâmes deux fois. La maîtresse de cérémonie : « Mais taisez-vous, ils n’ont jamais appris à défiler ? » Non, hélas, non… Je ne pus, comme à chaque fois m’empêcher de penser aux Miens, à ces deux Grands-Pères que mes Parents m’avaient si bien racontés. La Grande Guerre, eux l’avaient vécue, tout du long : Verdun, Le Chemin des Dames. Je savais leurs jeunes années perdues, leur insouciance laissée au fond des tranchées, la peur au ventre. Ils ne se connaissaient pas, un artilleur, un chasseur alpin, peu de malchance de se croiser sur un champ de bataille ! Le 5 juin 2012, leur petit-fils chanta la Marseillaise, rien que pour eux. Leur sacrifice me permettait d’être Libre ! Le reste ne me sembla plus que de l’empesé, du lourd. Une cérémonie où certains sont là pour paraître… Chut, cachez-vous ! Sous l’Arc la Marseillaise résonna. Je lisais une à une nos bien tristes victoires. Pauvres victoires, gloire de quelques-uns, sang d’une multitude.

Vint le moment de raviver la Flamme. Je fus bouleversé par autant de spectacle : les touristes derrière les barrières photographient…La longue file des Anciens Combattants et des élus qui nous faisait face fit un quart de tour en direction de la Flamme. Main sur l’épaule du précédent, un courant semblait remonter leur rang jusqu’aux trois élèves tenant le glaive. Le glaive de la Liberté qui ranime et donne plus d’ampleur à la Vie. Le rang sembla s’incurver comme une vague…Sonnerie aux Morts, fermez le ban ! Les Anciens nous demandèrent si la cérémonie avait du sens. Un jeune lieutenant de la Légion vint à passer. Il s’arrêta devant un groupe et d’une voix martiale demanda : « Alors, il y en a qui veulent être soldats ? » Quelque part, j’entends le « là-dedans » qu’il n’a pas prononcé. Clin d’œil du passé, je revis le Prytanée, Coëtquidan et me dis que je n’aurais pas fait un aussi bon sergent-recruteur…

Nous regagnâmes nos pénates : il était 21 heures. Je me demande où est l’intérêt de tout cela. Est-ce vraiment de souvenir dont il s’agit? Si c’est le cas, silence et humilité suffisent… Je ne crois pas que ce soit bien la place d’une classe. La place des Anciens Combattants oui, car ils viennent se recueillir sur la tombe de l’un des leurs ! Il y a d’autres moments dans l’année scolaire où les maîtres peuvent solliciter la présence des familles. Dans l’autre école, une directrice a refusé de participer. Elle a eu le courage de dire non! Notre administration, inspecteur en tête, s’est bien vite acharnée : elle a été punie pour ce fait d’armes ! Elle a dû quitter l’école et son dernier rapport d’inspection a été accablant. Quelle misère ! Quelle couardise ! Je n’ose imaginer cet inspecteur au fond d’une tranchée, le trouillomètre à zéro et la merde au cul ! Chapeau Chef ! A qui vouliez-vous faire plaisir cette fois-là ?

Toujours est-il que nos Anciens ont bien leur place à l’école ! Comment ne pas aimer les entendre raconter leur vie, simplement.

Philippe Denoual

Instituteur, maître d’école

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