Suffit avec « l’Islam des Lumières ! »

Publié le 1 avril 2015 - par - 1 794 vues
Share

bonnet_d_aneEt c’est parti pour un énième round sur la plus grande tartufferie du moment, lassante à force d’être bombardée par nos médias dominants : la notion d’ « Islam des Lumières ».

Pathétique de voir l’acharnement que mettent certains écrivains, sociologues ou philosophes à nous expliquer qu’il y aurait bel et bien dans le monde musulman un « Islam des Lumières » bataillant ferme contre un « Islam radical » aux confins de la suprématie!… Inutile de dire que pour eux, l’axiome « Islam contre Islam » convient davantage à leur grille d’analyse que l’évidence d’un « Islam contre l’occident », trop lourde de sens mais surtout, trop polémique et stigmatisante pour la cohésion sociale et le vivre ensemble. L’idée seule d’admettre avec  Samuel Huntington que nous sommes à l’orée d’un véritable « choc  des civilisations » semble être au-dessus de leurs forces, pour ne pas dire au-dessus de leur capacité à raisonner. De véritables ingénus de la pensée humaniste, ils ne peuvent simplement concevoir que d’autres puissent rejeter violement les valeurs occidentales de la liberté et du droit positif.

On ira jusqu’à nous entretenir dans différentes publications sérieuses, des « Voltaire » du monde musulman, en pointe d’une société islamiste ne demandant qu’à être « éclairée » par nos valeurs démocratiques pour enfin sortir de l’ombre et atteindre sa plénitude.

À  croire certains : des activistes et des penseurs « crédibles » seraient déjà au travail dans le but avoué de déstabiliser la forteresse intégriste qui n’en aurait plus pour longtemps. Autrement dit, le combat d’un islam réformiste en gestation dont l’issue serait éventuellement la victoire de la raison séculière sur celle du fanatisme religieux. Un pas de plus et nous auront droit avant longtemps à une envolée lyrique de type Joseph de Maistre qui, à la fin du XVIIIe siècle, s’ébahissait justement devant la marche irrésistible des Lumières en Europe : « La génération présente est témoin de l’un des plus grand spectacles qui jamais ait occupé l’œil humain : c’est le combat à outrance du christianisme et du philosophisme. La lice est ouverte, les deux ennemis sont aux prises et l’univers regarde ».

L’univers regarde?… Prenons une pause un moment et revenons à certaines réalités socio-culturelles avant de s’égarer dans les chimères voltairiennes du monde arabe.

Bien sûr que nous applaudissons (et comment) aux travaux du penseur Tunisien Mezri Haddad qui défend au péril de sa vie les principes séculiers de séparation du religieux et de l’État; de l’écrivain franco-tunisien récemment décédé Abdelwahab Meddeb pour ses prises de position en faveur d’un islam libéral; de Hassan Jamali, grand réformiste prônant la désacralisation du coran et l’abolition de la charia; du blogueur palestinien Waleed al-Husseini réfugié en France, dont le seul crime est d’avoir défendu l’athéisme, et même de Djemila Benhabib au Canada qui a si courageusement défendu sa vie à « Contre coran »…

De nobles et beaux efforts mais malheureusement, ces penseurs ne sont, et ne seront jamais « Voltaire! » Oh, pas par manque de talent bien entendu, loin de là, mais plutôt par manque de moyens.

Car pour avoir des « Voltaire » dans le monde arabe, il faudrait également avoir des Guillaume de Malesherbes, le censeur officiel de Louis XV qui faisait passer en douce les écrits des philosophes; il faudrait avoir des Marquise de Pompadour qui favorisait les auteurs des Lumières à la cour de Versailles; il faudrait avoir des Fréderic le Grand qui faisait venir Voltaire et son cercle afin de les propulser au pinacle de ses académies; des Catherine de Russie qui savait s’entourer de Diderot et des philosophes.

Il faudrait également des académies de sciences et de lettres qui laisseront la prédominance aux penseurs des Lumières sur ceux des obscurantistes religionnaires.

Sans parler de tous ces prêtres, ces religieux, ces abbés, ces chanoines comme Condillac, Raynal, Mably, Morellet qui, de l’intérieur de l’Église même, contribueront à l’Encyclopédie de Diderot pour devenir les égéries du siècle : véritables coryphées du philosophisme moderne comme disaient les dévots.

Autrement dit, il faudrait des moyens, de la volonté, des écrivains prêt à se mouiller, des chefs religieux ouverts à la réforme, des chefs d’état poussant en ce sens, enfin toute une synergie pour arriver à former ce que l’on pourrait alors appeler un « bloc » des Lumières face à l’islam radical.

Mais cessons de nous raconter des histoires : il n’y a évidemment rien de tout ça dans le monde musulman; il n’y a rien de ces mécanismes de diffusion universelle, de ce favoritisme institutionnel et de cette reconnaissance officielle. Et la poignée de libres penseurs ici et là qui osent remettent en question l’ordre établi sont stricto sensu expulsés vers l’occident quand ce n’est pas directement condamnés à mille coups de fouet comme c’est le cas actuellement de Raïf Badawi en Arabie Saoudite pour avoir animé un blog véhiculant des valeurs « contraire à l’islam ».

Le jour donc, où il y aura dans le monde musulman, des têtes couronnées, des présidents de nation, des imams, des mosquées, des écoles coraniques, des universités, des éditeurs, des chaînes de télévision qui travailleront à la séparation du politique et du religieux, à la désacralisation du texte coranique et à l’invalidité des lois de la charia, là, et seulement là, nous pourrons parler d’un véritable « Islam des Lumières ».

D’ici cet aggiornamento révolutionnaire, les soi-disant « Voltaire » musulmans continueront malheureusement à ne s’exprimer qu’en… occident! Les quelques-uns qui braveront ces fatwas monstrueuses (comme si un archevêque Italien lançait un « contrat » de mafia sur la tête d’un journaliste parce qu’il dénigre l’Église) tiendront certes un discours laïcard et séculier qui plaira à nos oreilles occidentales, mais seront-ils écoutés dans le monde musulman?

Il faudra pas mal plus que des Tariq Ramadan et son « moratoire » sur la lapidation pour en arriver à une véritable réforme en profondeur faite d’un humanisme voltairien au diapason de notre modernité, attentif au statut des minorités, soucieux de condition féminine et hostile aux excès de l’intégrisme… On est loin du compte!

Marc Traversy 

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.