Supplique à un vieil ami pour calmer quelques gauchistes surexcités

Publié le 27 juin 2011 - par - 551 vues
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Mon cher Bernie,

Je masque ton identité en t’appelant ainsi, peu désireux que l’évocation de quelques souvenirs communs nuise à ta tranquille et fort brillante carrière de conscience nationale.

C’est au sujet des vibrions qui s’agitent, sous mes yeux incrédules, à longueur de plateaux de télévision, de studios de radio et de colonnes de journaux. Médecin comme moi, habitué des lieux où se façonne l’opinion du vulgaire, tu sais à quel point le bourrage d’estomac peut déboucher sur des pathologies de surcharge.. J’en suis là de l’ordonnance, me demandant combien de temps je vais encore pouvoir tenir la potion, sous ce gavage à côté duquel la fabrication du foie gras est un aimable exercice pour volaille anorexique.

Souvenirs donc. C’était en mission pour MSF, au Kurdistan iranien en rébellion contre Khomeiny, il y a tout juste trente ans (eh oui!). Nous formions, tu te le rappelles, un duo d’explorateurs à la recherche d’une ville mythique, Mahabad. Les longues marches dans d’arides montagnes nous permirent alors de mieux nous connaître. Nous nous fîmes quelques confidences. J’avais vécu, plutôt spectateur, Mai 68 rue des Saints-Pères, le verre de vin dans une main, l’antiseptique et le collyre anti-lacrymo dans l’autre. Je désirais en apprendre d’un ancien et authentique acteur, d’un de ces maîtres à penser qui avaient, le temps d’une catharsis étudiante, répandu sur la place publique leur trop-plein de haine contre la société de leurs parents. Bref, d’un héros de la Révolution.

Gentiment, avec le recul de celui qui avait rangé tout cela dans les tiroirs de sa turbulente jeunesse, tu m’as parlé, en fin connaisseur de l’ultra-gauche, des staliniens et des trotskistes, de la GP, des Maos de terrain et de ceux de salon, dont nous avions vu toi et moi en Thaïlande, deux ans auparavant, le terrifiant résultat de leurs libations au Flore. J’avoue en avoir appris beaucoup, moi qui avais quitté le Quartier Latin dévasté, en Août 68, pour les fêtes de Bayonne, quand de ton côté tu plongeais, d’un superbe élan hébertiste, dans les catacombes de la lutte clandestine.

Tu me contas cette réunion mémorable de ta cellule prolétarienne, d’où tu sortis un soir convaincu d’avoir mis le doigt dans un drôle d’engrenage. Ton chef (un philosophe de première ligne, encore en activité, que nous appellerons Dédé-357) avait posé un revolver sur la table et déclaré, vous fixant l’un après l’autre dans les yeux :  » Il faut un volontaire pour descendre une huile ». Tu supposas qu’il parlait de quelque PDG de grande entreprise nationale, ou d’un ministre. C’était ça, au choix. Il y eut, parait-il, un froid. Peut-être les crétins allumés d’Action Directe qui se signalèrent par la suite pour avoir mis en pratique la théorie, étaient-ils présents à ce conclave. Toujours est-il que personne ne se déclara prêt pour la mission ce jour-là. Peu après cette « carbonarade » secrète, tu t’éloignas prudemment de tes camarades, ce en quoi tu fus sage. Enfin, c’est mon avis.

Figure-toi qu’aujourd’hui, mon cher Bernie, la déliquescence de notre pauvre République fait surgir une légion d’impétueux de la boîte à chaussures où une trentaine d’années de paix civile les avait soigneusement rangés. On les croyait calmés comme tu l’es toi-même, garés des voitures, prêts pour une retraite tranquille entre soin de leurs jardins et rédaction de leurs mémoires, contemplateurs d’un monde d’où ils s’étaient retirés pour simplement l’observer. Que nenni! Ils bondissent, glapissent, tancent, l’insulte aux lèvres, l’anathème gravé sur le front, et cette fois, ce n’est pas contre les puissants autrefois honnis qu’ils en ont mais, crois-le ou pas, contre le peuple français lui-même, qui fut leur bébé, leur maman et leur cour de récré tout à la fois! À se demander si les premiers ne sont pas devenus leurs affidés, et l’autre, l’ennemi à abattre. Bernie, s’il te plait, dis-moi que je rêve!

Ces Robespierre hébergés et nourris par Turgot nous font une morale qui nous déchire les tympans. À plat ventre, les mains sur la tête, moi, nous, les autres, recevons la dégelée que ton ancien camarade des sous-sols de la pensée (il n’est pas seul à la besogne) pointe sur nous comme Davout, ayant pris le plateau de Pratzen, dirigea son artillerie vers les Autrichiens. Sidérant. Et ça dure, nom de Dieu! Ça prend de la force chaque jour, ça déferle. Nous sommes la nation maudite, le royaume des cons, des blaireaux, des irresponsables. Nous sommes le tissu rétréci des vêtements impériaux, le point final d’une histoire trop grande pour des larves, la citadelle qui ose encore résister, ici et là, contre le vent du monde qui l’entoure, l’assaille et prétend la prendre l’épée à la main. Haïssables et pervers, nous refusons scandaleusement de laisser notre culture millénaire s’effacer devant celle des autres, insectes sur quoi l’on crache, nous cherchons une issue digne alors que nous devrions disparaître dans quelque trou de nos murailles démantelées. Nous sommes, déclare Dédé-Balle-Dans-La-Nuque, à vomir.

Tu te rends compte! On en prend plein la tronche dès qu’on allume la radio et la télé, dès qu’on ouvre un journal. C’est Gravelotte! De jour comme de nuit, Dédé-Dum-Dum et ses copains nous somment de courber la nuque, de rester couchés, d’écarter les jambes et d’attendre que des bons médecins accourus des quatre coins de la planète nous administrent par voie rectale le traitement que la confrérie des Illuminés a jugé bon pour nous. Nous (toi et moi) qui avons risqué bénévolement nos vies pour que ces gens aient droit à une existence normale chez eux, sur leurs terres, dans leurs maisons! Et cette patientèle soudain retournée vient nous hurler aux tympans que c’est nous (toi et moi, bis) les fautifs, les vautours, les usurpateurs de leurs patries perdues, les coucous installés ici, en France, dans leurs nids tri-millénaires! Bernie, par pitié, réveille-moi!

La supplique, maintenant. Si, entrant dans un studio où l’on te demandera ton avis sur la marche de l’univers, tu croises ce foutraque en rupture de Prozac de Dédé (mais aussi d’autres du même acabit et plus ou moins cocaïnés), peux-tu, de ma part et de celle d’un nombre croissant de nos concitoyens, lui dire qu’il commence, comme disait le regretté Lino Ventura dans Les Tontons Flingueurs, à me les briser menu? Et ses semblables aussi?

Je pèse mes mots.

Peux-tu lui rappeler, dans la loge de maquillage ou sur le plateau, qu’il est déjà arrivé à ce peuple si méprisable qui porte le nom de français, de se lever, excédé, las d’être manipulé au-delà du raisonnable, pour mettre un peu d’ordre dans diverses gabegies? Dis-lui aussi, en passant et puisque les vacances approchent, que les gens fort nombreux dont l’horizon-loisirs ne dépassera jamais les plages de Vendée, les cols alpins ou les rivières d’Auvergne, peuvent se sentir à bon droit insultés quand on les accuse grossièrement de préférer le sable de la côte aquitaine ou du Roussillon à celui des conglomérats littoraux de Djerba, d’Agadir ou de Cocody. Pauvres mais encore libres de choisir, merde !

Enfin, glisse-lui à l’oreille, si tu en as le temps et toujours de ma part, qu’il est particulièrement gonflé, même d’un siècle à l’autre, de donner ainsi des leçons publiques à des hommes et à des femmes au sujet desquels on a longtemps rêvé que, privés de leurs capitaines par la grâce d’exécuteurs débiles, ils seraient les proies désignées d’idéologies assassines et de nettoyeurs par le vide. En un mot, qu’il ferme sa gueule, ça lui évitera de proférer des âneries aussi grosses que son ego.

Je compte sur toi, cher Bernie, toi qui as, si je te suis bien, recentré ton esprit sur une philosophie de la vie sereine, analytique et dépassionnée. Le moment est d’ailleurs peut-être venu pour toi de sortir à ton tour de ta coquille et d’affronter, à ta manière toute de finesse et de dialectique, la phalange négationniste qui ne voit plus la France que comme un paillasson sur lequel n’importe qui peut venir, a fortiori s’il est porteur d’un message divin, s’essuyer les pieds. Tu as pour cela suffisamment d’aura, et d’écoute de la part de ceux qui pourraient, qui devraient parler mais ne le font pas, pris qu’ils sont dans la spirale de lâchetés devenues ordinaires. Si le sentiment t’anime de vivre dans un foutu beau pays encore capable d’être lui-même malgré les coups qui lui sont portés à l’intérieur comme de l’extérieur, je sais qu’alors tu ne me décevras pas.

Reçois, mon cher Bernie, mon amitié bourlingueuse bien vivante.

Alain.

PS : j’ai toujours la photo de toi (et toi celle de moi, je suppose), fourbu, une kalachnikov sur les genoux. Belle image pour des fleurons de l’humanitaire! Il est vrai que les Kurdes aimaient nous défier au tir sur boîtes de conserve. Pour le reste, nous nous contentâmes, Dieu merci, d’extraire quelques balles tirées par d’autres sur les types qui nous guidaient!. Sois sans crainte, je ne te balancerai pas à Marianne ! Taper sur des saints, hommes d’action de surcroît, leur ferait trop plaisir!


Alain Dubos

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