Tocqueville et l’Algérie

Publié le 31 octobre 2011 - par - 2 729 vues
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Entre clairvoyance et aveuglement

Si Tocqueville est célèbre pour ses travaux sur la démocratie moderne, publiés notamment dans le fameux De la démocratie en Amérique, il est beaucoup moins connu en tant que spécialiste de la colonisation. Il fut pourtant l’un des grands penseurs de l’Algérie française, et même l’un de ses architectes majeurs, puisqu’il aida le gouvernement à clarifier sa position sur la question. Ses recommandations furent publiées dans plusieurs ouvrages à l’attention des pouvoirs publics : Lettres d’Algérie, Travail sur l’Algérie et Rapport sur l’Algérie. Mais Tocqueville fut-il aussi visionnaire sur l’Algérie française qu’il le fut sur la démocratie américaine ? Ses analyses sur la colonisation sont-elles encore d’actualité, comme le sont celles sur les sociétés française et américaine ? C’est ce que nous allons tenter de découvrir à travers ses écrits sur l’Algérie.

Deuxième lettre d’Algérie

En 1837, Tocqueville publie deux articles intitulés « lettres d’Algérie ». Notez que Tocqueville ne s’est pas rendu en Algérie à cette époque. Il a simplement fait un travail d’historien et de journaliste, en collectant des informations auprès de membres de son entourage qui connaissaient le pays. Du cyber-journalisme avant l’heure pourrait-on dire avec ironie. Un travail imparfait d’ailleurs…

La première lettre porte sur l’histoire de l’Algérie avant la conquête française, l’autre sur ce qu’il convient alors de faire de la victoire française sur les Turcs (qui régnaient jusqu’ici sur le territoire algérien). C’est cette dernière qui nous intéresse donc.

Dans sa Deuxième lettre d’Algérie, Tocqueville expose en effet les bienfaits de la colonisation au bénéfice des colons mais aussi, dans une moindre mesure, des colonisés. Une conception des choses partagée aussi bien à droite qu’à gauche à l’époque. Un Jules Ferry, à tout hasard, n’a-t-il pas dit et redit : « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le droit de civiliser les races inférieures ». Une phrase qui choque aujourd’hui, mais qu’il convient de relativiser. Il s’agit en effet plus de paternalisme que de racisme (Jules Ferry aussi bien que Tocqueville avaient très nettement pris position contre l’esclavagisme par exemple).

D’ailleurs, à cette époque, Tocqueville croit en la possibilité d’une coexistence pacifique des deux peuples, et même plus : « Il n’y a donc point de raisons de croire que le temps ne puisse parvenir à amalgamer les deux races [Française et Arabe]. Dieu ne l’empêche point ; les fautes seules des hommes pourraient y mettre obstacle. ». Une vision un brin optimiste, que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de typiquement « de gauche ». Car aujourd’hui, ce sont les bobos – qui ne vont pas plus en banlieue que Tocqueville n’était allé en Algérie à l’époque – qui viennent nous faire cet éloge du métissage et de la mixité, qu’il ne connaissent pas dans leurs beaux quartiers. Sauf que Tocqueville n’est pas complétement aveugle, lui. Il n’ignore guère qu’il y a nombre d’obstacles, dont beaucoup sont religieux, comme aujourd’hui : «(…) la plupart de ces règles [sociales] sont tracées dans le Coran de telle sorte que chez les Musulmans la loi civile et [la loi] religieuse se confondent sans cesse ». Tocqueville croit simplement qu’on peut dépasser ces questions : « Ne désespérons donc point de l’avenir » conclut-il.

 Travail sur l’Algérie

Après son voyage en Algérie, en 1841, le point de vue de Tocqueville évolue. Il expose ses nouvelles réflexions dans Travail sur l’Algérie, publié à son retour. Une des grandes problématiques de l’ouvrage tourne autour du choix stratégique à effectuer pour la France : simple occupation du territoire, ou bien colonisation au sens propre (c’est à dire peuplement) ? Tocqueville expose ainsi les choses : « Il y a deux manières de conquérir un pays : la première est d’en mettre les habitants sous sa dépendance et de les gouverner, directement ou indirectement. C’est le système des Anglais dans l’Inde. Le second est de remplacer les anciens habitants par la race conquérante. C’est ainsi que les Européens [du continent] ont presque toujours agi ». Tocqueville conclu donc qu’en tant qu’européen, nous devons faire comme à notre habitude : remplacer, du moins partiellement, les anciens habitant. La phrase de Tocqueville raisonne d’autant plus étrangement aujourd’hui, que cette idée de remplacement de population a toujours cours en Europe… sauf qu’il s’agit aujourd’hui de remplacer la population européenne par celle des anciennes colonies. Au nom d’un soi-disant insurmontable problème démographique !

L’autre grande problématique de l’ouvrage tourne autour du cas d’Abd-el-Kader. Ce prince rebelle, issue d’une illustre famille, a réussi à fédérer une partie des tribus arabes contre l’occupant français. D’une main de fer, il gouverne même une bonne partie du territoire Algérien. Tocqueville explique pourquoi et comment il a réussi ce tour de force : « La seule idée commune qui puisse servir de lien entre toutes les tribus qui nous entourent, c’est la religion ; le seul sentiment commun sur lequel on puisse s’appuyer pour les soumettre au même joug, c’est la haine envers l’étranger et l’infidèle qui est venu envahir leur pays. ». Il rajoute en aparté : « L’histoire nous montre d’ailleurs qu’on n’a jamais pu faire faire en commun de grandes choses aux Arabes que par ce procédé. C’est ainsi qu’a agi Mahomet, ainsi les premiers califes, ainsi les différents princes qui se sont successivement élevés sur la côte d’Afrique dans le Moyen Age. ». Le fait qu’Abd-el-Kader fut aussi un descendant de Mahomet a certainement aussi beaucoup appuyé sa légitimité. Descendre de Mahomet, ça aide ; demandez donc à la famille royale marocaine. Et puis Tocqueville nota chez Abd-el-Kader un « mélange d’un enthousiasme sincère et d’un enthousiasme feint ». Rien de plus banal, direz-vous, chez un grand meneur (manipulateur ?) d’hommes…

Aujourd’hui, en France, la situation est certes fort différente. Mais des parallèles peuvent malgré tout être faits.  Les immigrés d’origine arabe, mais aussi d’Afrique subsaharienne, ne sont certes pas organisés en tribus sur notre territoire. Dans tout le Maghreb, d’ailleurs, ce n’est plus tellement le cas non plus (Libye mise à part). Mais l’on assiste dans certaines de nos cités à une tribalisation de la société autour de bandes, voire de clans familiaux (ce qui n’est pas l’apanage des personnes d’origine africaine, le contexte y étant pour quelque chose). Des bandes qui s’affrontent, mais se liguent contre un ennemi commun, « étranger » : les forces de l’ordre, l’État, et plus largement tout ce qui représente la France. L’autre point commun qui les uni tous, c’est bien entendu la religion musulmane. Même s’ils sont plus ou moins croyants ou pratiquants, même si certains de leurs actes sont souvent en contradiction avec la religion, l’Islam représente pour eux une identité commune. Alors dans 40 ans, si un conflit survient dans une société française devenue à moitié musulmane (d’après des démographes comme Gourévitch), nul doute qu’un « nouvel  Abd-el-Kader » verrait le jour. Peut-être s’appellera-t-il Seif el Islam ?

Dans ses conclusions, Tocqueville pointe déjà le problème posé par la coexistante de deux populations de religion différente : « Ceux qui y ont été [en Afrique] savent que la société musulmane et la société chrétienne n’ont malheureusement aucun lien, qu’elles forment deux corps juxtaposés, mais complètement séparés. ». Aux utopistes d’aujourd’hui qui prônent le métissage comme solution à nos problèmes, il donne cette leçon venue d’Alger « La fusion de ces deux populations est une chimère qu’on ne rêve que quand on n’a pas été sur les lieux ». Chimère à laquelle il croyait d’ailleurs lui même avant de venir sur place, comme nous l’avons vu. Et à laquelle seuls les bobos, qui ne sont jamais allé en banlieue, continuent de croire aujourd’hui.

Tocqueville pense donc que la solution passe par « deux législations très distinctes en Afrique parce qu’il s’y trouve deux sociétés très séparées ». Ce qui entre en contradiction directe avec notre « République une et indivisible ». Mais d’une part Tocqueville était député sous le règne du roi Louis Philippe, et d’autre part il pensait qu’on ne pouvait complètement calquer le modèle français dans les colonies. D’ailleurs, aujourd’hui encore, on fait aussi plus ou moins entorse à la règle de l’indivisibilité dans certains territoires d’outre-mer (à Wallis-et-Futuna, des rois gouvernent par exemple !).

Ce qui est surtout important de noter, c’est qu’à ce stade de sa réflexion Tocqueville pense que les deux populations ne peuvent plus fusionner, mais tout au mieux cohabiter.  Petite anecdote amusante, Tocqueville conclu son travail par une phrase qui résonne étrangement aujourd’hui : « Mais à la manière dont nous nous y sommes pris et dont nous continuons à nous y prendre [pour coloniser l’Algérie], je soutiens que nous ne parviendrions pas à coloniser la plaine Saint-Denis, si elle manquait encore d’habitants. ». En effet, aujourd’hui la République a du mal à reconquérir ce même département ! Ce qui n’est pas étonnant, vu la manière dont nous nous y prenons…

Rapport sur l’Algérie

En 1847, Tocqueville publie un rapport parlementaire faisant le point sur la situation algérienne, dont il est devenu un spécialiste incontesté. Celle-ci a « favorablement » évoluée en faveur de la France : « Jamais notre domination en Afrique n’a semblé menacée de moins de dangers qu’en ce moment. La soumission dans la plus grande partie du pays, succédant à une guerre habilement et glorieusement conduite ; des relations amicales ou paisibles avec les princes musulmans nos voisins ; Abd-el-Kader réduit à se livrer à des actes de barbarie, qui attestent de son impuissance plus encore que de sa cruauté ; la Kabylie disposée à reconnaître notre empire ; l’instigateur de la dernière insurrection réduit à se remettre entre nos mains, et venant faire appel à notre générosité, après avoir vainement essayé de résister à notre force, tel est le spectacle qu’offrent aujourd’hui nos affaires. ».

Bref, Tocqueville, persiste et signe donc dans « l’erreur coloniale ». Car ces victoires sont en trompe l’œil. Les germes de la révolte algérienne, qui aura lieu un siècle plus tard, sont bel et bien là; notés dans ses propres écrits : « Nous avons d’abord reconnu que nous n’avions pas en face de nous une véritable armée, mais la population elle-même. La vue de cette première vérité nous a bientôt conduits à la connaissance de cette autre, à savoir que, tant que cette population nous serait aussi hostile qu’aujourd’hui, il faudrait, pour se maintenir dans un pareil pays, que nos troupes y restassent presque aussi nombreuses en temps de paix qu’en temps de guerre, car il s’agissait moins de vaincre un gouvernement que de comprimer un peuple. ». Oui, vous avez bien lu : « comprimer » ! Tocqueville et l’ensemble de la classe politique de l’époque pensait donc, à tord, que le rapport de force (et quel rapport de force !) serait toujours en faveur des Français.

Et aujourd’hui, l’occident commet encore les mêmes erreurs, avec ses guerres néo-coloniales et paternalistes en Irak , en Afghanistan ou bien encore en Libye (même si la situation diffère pour l’instant)  : on ne peut  comprimer durablement un peuple hostile sans qu’il finisse par vous exploser dans les mains ! Qu’il  soit algérien, vietnamien ou afghan. Mais alors que nous agissons aujourd’hui encore comme un rouleau compresseur en dehors de nos frontières, nous nous laissons désormais comprimer par ces mêmes populations (ou presque) à l’intérieur de celles-ci : revendications communautaristes, demande de discriminations « positives », recul de la laïcité, etc. ! C’est tout le contraire que l’on devrait faire, avant de finir par être comprimé aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur….

Cela dit, cette faiblesse n’est pas nouvelle, elle a même commencé en Algérie, à l’époque coloniale !   En partie prise de remords et de culpabilité, l’administration française s’est en effet mise à traiter les « sujets étrangers » comme aujourd’hui elle traite les immigrés. C’est à dire avec une attention souvent bien supérieure à celle accordée aux Français : «(…) on sera porté à en conclure que notre Gouvernement en Afrique pousse la douceur vis-à-vis des vaincus jusqu’à oublier sa position conquérante, et qu’il fait, dans l’intérêt de ses sujets étrangers, plus qu’il n’en ferait en France pour le bien-être des citoyens. ». Et comme aujourd’hui, c’était notamment le cas dans le domaine religieux « Notre respect pour leurs croyances a été poussé si loin que, dans certains lieux, nous leur avons bâti des mosquées avant d’avoir pour nous-mêmes une église ; chaque année, le Gouvernement français (faisant ce que le prince musulman qui nous a précédés à Alger ne faisait pas lui-même) transporte sans frais jusqu’en Égypte les pèlerins qui veulent aller honorer le tombeau du Prophète. ». Et ce fut aussi le cas dans le domaine judiciaire, hier comme aujourd’hui : «(…) dans plusieurs des lieux où la population civile européenne est mêlée à la population indigène, on se plaint, non sans quelque raison, que c’est en général l’indigène qui est le mieux protégé, et l’Européen qui obtient le plus difficilement justice. ». Comme quoi cette mansuétude béate, et inique envers les citoyens Français, ne date même pas de l’époque du tiers-mondisme soixante-huitards !

A contrario, que ceux qui ne veulent même pas entendre parler d’Islam en France méditent cette réflexion de Tocqueville : «Les passions religieuses que le Coran inspire nous sont, dit-on, hostiles, et il est bon de les laisser s’éteindre dans la superstition et dans l’ignorance, faute de légistes et de prêtres. Ce serait commettre une grande imprudence que de le tenter. Quand les passions religieuses existent chez un peuple, elles trouvent toujours des hommes qui se chargent d’en tirer parti et de les conduire. Laissez disparaître les interprètes naturels et réguliers de la religion, vous ne supprimerez pas les passions religieuses, vous en livrerez seulement la discipline à des furieux ou à des imposteurs. On sait aujourd’hui que ce sont des mendiants fanatiques, appartenant aux associations secrètes, espèce de clergé irrégulier et ignorant, qui ont enflammé l’esprit des populations dans l’insurrection dernière, et ont amené la guerre. ». Faudrait-il encore que « l’Islam de France » ne soit pas financé par des puissances étrangères, prêché par des imams étrangers, et en langue arabe…

Conclusions

Les travaux de Tocqueville sur l’Algérie constituent certainement l’aspect le moins glorieux de son œuvre. Une erreur historique presque incompréhensible de la part d’un tel visionnaire. A sa décharge, l’ensemble de la classe politique française s’aveugla tout autant sur l’Algérie, comme nous l’avons vu. Et ceci jusqu’à ce que l’indépendance soit inéluctable. En tant que politicien Tocqueville n’a pas toujours brillé, c’est connu. C’est en tant qu’écrivain qu’il aurait pu se distinguer sur cette question. Mais ce ne fut donc pas le cas…

Cela dit, les analyses de Tocqueville sont comme d’habitude si pertinentes et objectives qu’elles recèlent, avec le recul historique, tout autant d’arguments contre la colonisation ! Car nous l’avons vu, Tocqueville avait bien noté les difficultés (surmontables pensait-il à tord) de faire coexister durablement sur le territoire algérien une nombreuse population européenne chrétienne, avec les populations algériennes musulmanes. Mais au lieu de conclure que la coexistence était malgré tout possible en « comprimant » les populations arabes, il aurait été plus visionnaire de conclure que cela n’était ni moral, ni tenable dans le temps.

Comme a leur habitude, les réflexions de Tocqueville pourraient malgré tout éclairer les politiciens d’aujourd’hui. Notamment tous ceux qui pensent que l’on peut faire coexister durablement sur le territoire français une nombreuse population arabe musulmane, avec la population française chrétienne…. Une chose qu’a comprise bien plus tard le général De Gaulle : « l’intégration de l’Algérie à la France, défendue par les partisans de l’Algérie française, est une utopie : deux pays culturellement si éloignés et présentant un tel écart de niveau de vie n’ont pas vocation à en former un seul. Sans compter qu’au vu de l’accroissement démographique des musulmans, ce serait ouvrir la porte à leur immigration massive en métropole, dépassant de fort loin la simple venue traditionnelle de populations étrangères appelées à se fondre dans le creuset français ». On peut encore citer cette fameuse phrase : « Si tous les Arabes et les Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! ».

La France a souvent eut la chance dans son histoire, d’avoir trouvé des hommes providentiels. Et quand l’un fait défaut sur un sujet (comme Tocqueville sur l’Algérie), un autre fini par rattraper l’erreur (De Gaulle). Le problème, c’est que depuis la mort du général, c’est le désert au niveau des hommes providentiels. Et le Sahara ne fait que de s’agrandir…

Stéphane Buret

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/aa/Alexis_de_tocqueville.jpg

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