Toutes les cultures ne se valent pas, car la culture n’est pas un tout

Publié le 6 février 2012 - par - 3 256 vues

C’est reparti ! Claude Guéant a franchi une étape de plus dans” l’indicible”. Il a osé dire que toutes les civilisations ne se valent pas. Sur le fond, il n’a pas tort. Mais l’emploi des termes est discutable. Le mot civilisation est inapproprié et en plus il est sulfureux ( Se reporter au fameux « choc des civilisations » qui ne nous a pas attendu pour exister. Les croisades, c’était un fantasme ? ) Je préfère le mot « culture » plus neutre et plus large.

Une culture est tout ce qui caractérise les pratiques, us et comportements d’un ensemble humain. La culture est l’esprit d’un peuple. Elle implique un degré d’aboutissement, mais n’est pas aussi connotée que civilisation, qui renvoie désormais à un jugement de valeur.
Une culture n’est pas plus un tout qu’un être humain. Elle a des aspects divers, qui peuvent même entrer en contradiction les uns avec les autres. Si on s’en tient à cette évidence de bon sens, alors oui, elles ne se valent pas toutes, selon l’angle sous lequel on les envisage. Pour commencer, un peu d’histoire. En quelques décennies, on a basculé en Occident d’un extrême à l’autre. Pendant des millénaires, les pays et cultures conquises ont été considérées comme « inférieures », bonnes à être pillées et asservies à la religion et aux pratiques du conquérant. Lequel n’avait aucun égard ni respect pour la culture indigène. Les espagnols qui ont inauguré en Amérique la première colonisation européenne d’envergure des temps modernes, ont systématiquement christianisé les indiens, les ont soumis au travail forcé et à l’esclavage, ils ont détruit ou utilisé à leur profit les œuvres d’art précolombiennes. Ainsi ils ont systématiquement fondu l’or qui rentrait dans la composition des œuvres d’art, sans considération pour les œuvres, uniquement préoccupés par la valeur marchande du précieux métal. Celui-ci n’avait pas de valeur marchande pour les précolombiens, il était simplement matériau d’art. C’est ainsi qu’en Amérique latine, on a assisté non seulement à un véritable génocide des populations, mais également à un ethnocide, c’est-à-dire à la destruction des cultures amérindiennes. Mais c’est un trait commun à toutes les colonisations, bien avant celles organisées par l’Europe. Dans l’Égypte ancienne, c’est à l’intérieur même du système pharaonique que s’opérait la destruction. Le plus souvent le nouveau pharaon détruisait les temples de son prédécesseur pour y construire les siens.

Est-ce le propre de l’homme ? L’exploitation et l’asservissement des uns par les autres, le déni du territoire de l’autre, le mépris du frère humain. Le chien marque bien son territoire en pissant dessus. Ne jamais oublier d’où nous venons …
Et puis voila que cette approche universelle et constitutive de l’humain a basculé. Un renversement s’est opéré, théoriquement. Les cultures d’ailleurs se sont vues haussées tout d’un coup au même rang que la civilisation occidentale qui avait commis tant de méfaits. Le tournant a du être pris dans les années 60. Héritage d’une certaine pensée 68. Trois facteurs au moins ont joué : la manie de tout vouloir reprendre à zéro, issue de la haine de l’occident, la révérence pour les « damnés de la terre », effet direct de la grande repentance post coloniale, le rejet de la hiérarchie. « Le tout se vaut » est né. Porté officiellement sur les fonds baptismaux par le grand prêtre du politiquement correct : Jack Lang. Un exemple entre mille : un tableau de Rembrandt vaut bien un masque d’art primitif, pardon « premier ». S’il s’agit de respect pour ce qui est le signe de l’art dans une œuvre, oui. Mais si on se place sur le plan de la qualité esthétique et du degré d’aboutissement de l’œuvre, il est plus difficile de parler d’équivalence. L’art premier, comme son nom l’indique, est le point de départ d’une approche du monde de type artistique, qui s’est élaborée au fil du temps. Cette position de principe qui veut désormais que tous les arts se valent, demande à être creusée.

En un coup de cuiller à pot, nous sommes donc passés de la systématique et millénaire entreprise de destruction des cultures conquises à un souci vertueux d’équivalence. Mais chassez le naturel…Par en dessous un déplacement du mépris s’est opéré, mais cette fois ci pour soi, l’autre étant sanctifié. Une des ex grandes idoles des tenants de l’équivalence, Mao Tsé Toung, depuis déboulonné, reprenait à son compte un des pensées bouddhistes de base : quand on va trop loin à droite, on repart vers la gauche, pour trouver in fine son équilibre au milieu. Là nous sommes visiblement en plein partis vers la gauche. Il faudra bien revenir au milieu. Combien de procès iniques faits à des gens de bien pour cela ?
Cette notion d’équivalence est fausse et dangereuse. Pourquoi ?
Fausse parce qu’elle fait comme si une culture était un tout à prendre dans son ensemble, sans moyen d’en distinguer les aspects divers. Or ce n’est pas le cas. Par exemple, les allemands ont une culture philosophique et musicale parmi les plus abouties. Mais c’est en Allemagne que le nazisme a vu le jour. C’est une banalité de dire que les officiers SS étaient particulièrement cultivés. On a eu tendance longtemps à oublier que l’Allemagne était autant la patrie de Goethe, Beethoven ou Kant que celle d’Hitler. De la même façon, la culture arabo musulmane a produit des chefs d’œuvre architecturaux, artistiques , techniques, scientifiques. Il n’empêche qu’elle est marquée par cette tache qu’est l’apartheid des femmes.

Si, comme l’écrit Charles Fourier : « Le degré de civilisation d’une société se mesure au statut des femmes », alors il y a net déséquilibre entre les cultures. Ainsi la relégation des femmes dans la culture arabo musulmane est doublement préjudiciable aux sociétés concernées : elle la prive d’une moitié de ses forces vives, uniquement affectée à la reproduction de ses membres, mais exclue de toute autre production. Elle est une des causes de la misère et du sous développement. Elle engendre le mal être et la souffrance de ses individus. Elle les coupe en effet les uns des autres. Les femmes musulmanes sont traitées comme des sous hommes, enfermées dans leur maison, privées d’un échange humain avec leurs compagnons. Ces derniers, quoique mieux lotis, sont également frustrés par ces interdits qui pèsent sur leur relation aux femmes. Il n’y ont accès que dans le cadre strict du mariage arrangé, ne connaissent aucune liberté sexuelle et sont invités à jouer les tyrans domestiques. Comment peut on être pacifique et épanoui, quand les interdits régissent la relation à l’autre le plus proche ? Rien ne vaut pour une culture le respect et l’égalité de ses membres. Même pas le pétrole.

Cette notion d’équivalence est également dangereuse, car elle interdit toute critique. Elle impose un respect de façade, à coups d’intimidations. Or la critique fait avancer. C’est mépriser au fond les cultures qu’on veut protéger, car c’est les considérer inaptes au changement. Effet pervers d’un paternalisme post colonial qui ne dit pas son nom. Les musulmans, dans leur ensemble, ne nous demandent pas de les traiter comme des mineurs qu’il faudrait soustraire à un odieux racisme. Ce ne sont pas eux qui nous renvoient au tribunal, mais leurs trop zélés « protecteurs ».
Non, toutes les civilisations ne se valent pas, car une civilisation n’est pas un tout figé à jamais, à prendre ou à laisser. Hypocrisie et malhonnêteté que de prétendre le contraire. Tel un être humain, elle a ses zones d’ombre. Le métissage n’a d’intérêt que s’il est tissé du meilleur de chacun, et non si prévaut le pire sur le meilleur. Le vivre ensemble ne se décrète pas, il se travaille. Il implique de prendre chez l’autre le meilleur de lui-même, tout comme il accepte de nous ce qui le fait avancer.

Anne Zelensky.

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