Trente ans après, le temps des cerises amères…

Depuis la veille c’était un secret de Polichinelle. En ce samedi 9 mai 1981 tous les gens bien informés savaient que le lendemain Mitterrand serait élu président de la République. Jamais un sondage des Renseignements Généraux n’avait donné lieu à autant de fuites, preuve du caractère historique de l’évènement annoncé. Dans la section grenobloise du Parti Socialiste dont j’étais alors membre, les coups de téléphone entre militants allaient bon train. On assurait qu’à la fédération des Bouches du Rhône, la plus importante de France avec celle du Nord (« les Bouches du Nord » disions-nous), le champagne coulait déjà, avec 24 h d’avance. Le soir, un ami de droite m’appelle et me dit l’air important : « vous avez gagné l’élection mon cher ». Et de constater déçu, qu’il ne m’apprenait rien.
L’attente fébrile toute la journée du lendemain. Aller voter, puis s’occuper en s’efforçant de ne pas compter les heures jusqu’au soir. Et enfin à 20 h l’image vue tant de fois depuis, du visage qui se découvre lentement par le haut, laissant volontairement planer le doute pendant trois secondes à cause du front dégarni commun aux deux candidats. Et l’immense cri de joie sorti de millions de poitrines, tandis que des millions d’autres s’affaissent devant la catastrophe qu’ils n’auraient jamais cru possible.
Spontanément des milliers de personnes se dirigent vers la mairie, socialiste sans discontinuer depuis 1965 et rendez-vous traditionnel des grandes soirées électorales. Très vite on est à l’étroit, et un mot d’ordre court : tous au Palais des Sports. Sous une pluie battante et dans un concert de klaxons, qui à pied qui en voiture, on se dirige là où Mitterrand avait fait salle comble trois semaines plus tôt à peine. Pas de tribune, pas de discours : on est là pour communier dans la joie d’un évènement que beaucoup d’entre nous croyaient impossible, sans cesse remis à plus tard comme tous les avenirs messianiques.
Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître. Alors, être socialiste, à fortiori communiste, signifiait vouloir « changer la vie », comme le clamaient sans complexe le programme du Parti Socialiste, ses affiches, ses tracts. Le socialisme était à construire et la France, digne héritière de 1789, allait une fois de plus montrer la voie à l’Europe, au-delà peut-être. Deux fois seulement une gauche « de rupture » avait été au pouvoir, en 1936 et 1945, pour peu de temps. Or depuis 1969 et surtout 1971, le Parti Socialiste se réveillant de l’assoupissement centriste qui l’avait saisi sous la quatrième république, avait renoué avec ses racines révolutionnaires et connaissait une ascension fulgurante dont la victoire de ce soir était l’aboutissement.
– « Jean ! – Maurice ! » Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Maurice, mon ami et camarade de la première heure. A peine âgés de 20 ans, nous avions mis sur pied la fédération de l’Isère du Mouvement de la Jeunesse Socialiste, puis la vie nous avait un peu éloignés. « Tu te rends compte ? » me dit-il. Autour de nous, des scènes semblables se multiplient. Un groupe de militants de la LCR que je reconnais scande : « Elkabach, DEHORS ! Mourousi, DEHORS ! Cavada DEHORS ! », annonçant la future épuration de la télévision qui durant les prochains mois va répandre son douteux parfum de revanche. D’autres crient : « en ville ! » sans succès : dehors, l’averse est dissuasive.
Petit à petit mes pensées m’entraînent loin de ce lieu et de ce soir. Je revois le film de mon engagement depuis l’adolescence. Ma première prise de conscience politique devant les défilés de mai 68 auxquels alors je ne comprenais pas grand-chose. Un très bref passage dans la Jeunesse Communiste, le temps de m’apercevoir que « les communistes ne sont pas à gauche mais à l’Est » comme le disait Guy Mollet. Ce jour où je poussai timidement la porte du vieux local du P.S. Rue Denfert Rochereau. Peinture défraichie, meubles spartiates, grosse ronéo, portraits de Blum et Jaurès au mur. Nos discussions fiévreuses jusqu’à une heure avancée de la nuit parfois. Nos distributions de tracts matinales aux portes des usines ou des facs. Nos réunions en toute simplicité autour de Pierre Mendes France, qui bien que n’étant pas adhérent du P.S. avait son soutien électoral dans la deuxième circonscription de l’Isère. Mendes, sa réserve courtoise, sa voix douce, sa manière de se concentrer avant de répondre à une question, en jouant avec les branches de ses lunettes. Mendes qui quelques semaines plus tard pleurerait d’émotion devant Mitterrand lui rendant hommage le jour de son investiture.
Et enfin, ce soir, la consécration de tant d’efforts, le début d’une nouvelle ère.
Petit à petit le Palais des Sports se vide. Chacun veut maintenant vivre l’événement à la télévision. Sur les plateaux Lionel Jospin, premier secrétaire par intérim du P.S. est la vedette de la soirée, sans triomphalisme pourtant. Les trois chaînes diffusent les mêmes images de parisiens en liesse dansant au milieu des embouteillages. A Paris aussi et dans une bonne partie de la France il pleut à torrent, comme si les éléments, exécutant le verdict des urnes, voulaient laver le vieux monde de sa souillure capitaliste. En réalité c’était un mauvais présage : le Temps des Cerises commençait par un orage, cela ne pouvait que mal finir.
Il est une heure du matin et la dernière émission a pris fin. Je me couche, l’oreille collée au transistor, pour écouter les débats qui se poursuivent jusque vers deux heures. Ensuite comment dormir ? Vers six heures, après m’être vainement tourné et retourné dans mon lit, je vais acheter les journaux. Peu importe qu’ils n’aient plus rien à m’apprendre que je n’aie déjà entendu depuis hier, j’ai besoin de me repaître de ces mots, de ces images que j’ai tant espérés.
A huit heures, me voici ponctuel au lycée ou j’enseigne alors. A mon arrivée en salle des professeurs, je suis choqué : le lieu semble transformé en salle de meeting. On braille, on se congratule, sans tenir compte des collègues de droite qui eux ne sont pas à la fête. Je vois passer Michèle, qui n’est pas de notre bord mais avec qui j’entretiens une amitié tolérante. Elle me jette un regard de naufragée et poursuit son chemin. Je suis gêné. Je ne le sais pas encore, mais c’est mon premier constat de l’intolérance de la gauche qui petit à petit va contribuer à m’éloigner d’elle les prochaines années.
Arrivé dans la salle où je retrouve ma classe de terminale, une autre surprise m’attend. Dès mon entrée, l’habituel brouhaha qui d’ordinaire cesse progressivement, s’interrompt brusquement, et trente paires d’yeux me fixent avec attention. Je comprends. Ils attendent de moi un discours, un débat, que sais-je, quelque chose qui soit à la hauteur de l’évènement. Je n’en ferai rien. La neutralité de l’enseignement est pour moi un dogme auquel je n’ai jamais dérogé, et aucun de mes élèves ne soupçonne mes sympathies politiques. Comme d’habitude je fais rapidement l’appel, et commence mon cours. C’est alors qu’un élève au premier rang se jette à l’eau : « – mais m’sieur… – oui ? – vous faites cours ? – naturellement, pourquoi ? ». Il ne répond pas, et personne n’ose rien ajouter. A coup sûr ils ont cru que je suis de droite, et je m’en moque. Je saurai plus tard que nous fûmes bien peu nombreux à gauche, à respecter notre devoir de neutralité.
La suite ressemble à toutes les histoires d’amour déçu. L’enthousiasme des premiers mois avec les premières mesures phares : nationalisation des grands groupes, abolition de la peine de mort, retraite à soixante ans…. Les premiers doutes avec le chômage qui ne cesse d’augmenter alors qu’il était censé être la conséquence du capitalisme que nous avions commencé de mettre à mal (du moins le croyions-nous). L’apparition des « nouveaux pauvres ». Le virage à 180 % de l’année 1984 avec Fabius premier ministre, qui nous fait entrer dans « les années fric », un comble pour des socialistes, et provoque le départ des ministres communistes. L’obligation de privatiser en 1988 les entreprises précédemment entrées dans le secteur public, reconnaissance de ce que la vision économique socialiste n’était qu’une chimère. Les « affaires » politico-judiciaires qui firent des années Mitterrand les plus corrompues de la Vè république. Et surtout déjà, les régularisations massives d’immigrés clandestins. Ces immigrés qui petit à petit vont devenir la nouvelle base sociologique de la gauche, transformant radicalement sa nature, éloignant les amoureux de la France qui ne reconnaissent plus leur ancienne famille de pensée.
Aujourd’hui les fous du ciel ont remplacé les damnés de la terre sur la scène du monde, et ceux qui se prosternaient devant Marx regardent avec indulgence ceux qui se prosternent devant Allah. Quand on se souvient d’un certain 10 mai 1981 on a l’impression d’avoir vécu un siècle. Qu’elles furent amères les cerises de ce printemps prometteur qui ne déboucha sur aucun été.
P.S. : Parti Socialiste, ou post-scriptum. Cela tombe bien : le parti socialiste n’est plus qu’un post-scriptum de l’histoire.
Jean de la Valette

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