Triple A : Faut-il pleurer la dégradation de la France ?

On se souvient du pseudo dialogue entre le médecin intéressé et son client, un bon bougre naïf : « ça vous gratouille ou ça vous chatouille ? ».

Désormais, nos Diafoirus de la « science économique » -d’anciens étudiants sans pensée propre, en dehors de quelques clichés, en dehors d’équations purement idéologiques et de stéréotypes appris par cœur et sortant automatiquement de leurs cerveaux formatés par de fausses évidences- s’adressent avec une autorité impériale à leurs clients, des gouvernements renonçant à être eux mêmes, et ils leur demandent : « dîtes A, dîtes A, dîtes A. ».

Ces Diafoirus du 21ème siècle, chargés de surveiller et noter les États, sont comme des gens incapables de penser. Leur unique remède : purger, purger, purger ; réduire les déficits, c’est-à-dire amputer le périmètre de l’État, le contraindre à se replier sur les « cœurs de métier » ; fabriquer de la force de travail excédentaire ; réduire les coûts du travail et, de ce fait, contracter à l’infini chaque fragment du marché mondial, préparant mécaniquement une crise qui sera une tourmente laissant 1929 comme le souvenir d’une brise.

Ces personnages suffisants ne sont, au mieux, que des comptables, nettement mieux payés que les comptables et les experts comptables ordinaires. Le renoncement des États, les a laissé s’ériger en haute autorité irresponsable. Leur pouvoir, à ces comptables, procède essentiellement de l’abaissement des organes de la démocratie politique ; il leur donne le moyen d’être bien plus qu’un thermomètre. Ils peuvent provoquer la crise majeure, qu’ils seraient paraît-il chargés d’éviter.

La France vient d’être dégradée, par ces petits messieurs de « standard and poor’s ». Tout le monde en parle.

 

Catastrophe entend-on de tous côtés. Catastrophe ?

C’est la faute à Sarkozy ! s’exclame le capitaine de pédalo et son cabinet de campagne, un extraordinaire aréopage formé d’une « diversité » hégémonique, comme devenue majoritaire et propriétaire de fonctions dirigeantes, aux fins d’attester devant tous qu’on ne discrimine pas, qu’on ne stigmatise pas….

 

C’est la faute à Sarkozy ! dénonce Mélenchon

 

Méluche pour les intimes, est un ancien révolutionnaire. Il fut militant de la Quatrième internationale. Mais après quelques années, notre ardent révolutionnaire préférera les strapontins de la mitterrandie, plutôt que les  petits matins de diffusions de tracts devant telle ou telle usine, ou les dimanches sur un marché. Il préférera le maroquin quasi ministériel bien rémunéré et donnant divers avantages sociaux aux réunions quotidiennes ainsi qu’aux lourdes cotisations destinées à construire le parti ouvrier révolutionnaire.

En 2011, l’ex « bolchevik léniniste » est même devenu une sorte de VRP de l’Émir du Qatar : mais ne nous inquiétons pas, c’est surement un révolutionnaire et un socialiste, l’Émir du Qatar ; il apporte quelques millions provenant des économies de la rente pétrolière.

Ils sont destinés à un fond, non employé sous la forme ouvertement impérialiste d’exportation de capital financier. Ces millions de pétrodollars ont pour objet affiché d’organiser un clientélisme de la « diversité ».

 

Revenons à nos trois A

 

Faut-il pleurer la dégradation de la France? Oui et non ?

Oui, si des politiciens au petit pied, des sortes de fonctionnaires disciplinés de la commission de Bruxelles emportent le morceau dans quelques mois.

Non, si, à l’inverse, une coalition politique -défenseur de la tradition historique vigoureuse du peuple de ce pays- veut porter le fer dans les mesures d’abaissement et d’affaissement de l’État.

 

A quoi servait les trois fameuses lettres majuscules ?

 

Rien de secret, mais il faut le rappeler. Les médias, par ignorance ou par soumission aux dogmes de l’instant, comme les hommes politiques (quand je dis hommes, cela s’adresse aux deux sexes), s’emploient à le cacher au plus grand nombre.

Avec le traité de Maastricht, et avec ceux qui l’ont suivi, les États se sont amputés de beaucoup de leur pouvoir régalien, en particulier en matière de création de monnaie fiduciaire.

Ils ne disposent plus de banque nationale, -pour nous la Banque de France, crée par la révolution française, lors de sa période impériale-, pour créer de la monnaie et obtenir des emprunts à taux zéro.

Pour disposer de moyens supérieurs à ceux résultant de la somme des impôts et continuer à jouer un rôle civilisateur, l’État doit désormais emprunter et s’endetter. Quand il est bon élève, quand les bureaucrates de la finance le notent bien et qu’il reçoit ses trois lettre majuscules, les « marchés » lui feront confiance et l’État pourra emprunter à un taux plus faible.

 

Le triple A sert à obtenir des prêts moins chers. Sans triple A, l’État est devenu comme un simple particulier, rien de plus

 

Pour disposer des moyens nécessaires à sa pérennité, il doit s’endetter. Il doit emprunter.

Le choix dés lors devient : réduction continuelle de son périmètre, dans tous les domaines vitaux : armée, police, université (recherche fondamentale…), organisation rationnelle du pays (infrastructure routière, navale et ferroviaire, l’entretien des cours d’eau, actions économiques diverses…).

Simple particulier, l’ État -privé du pouvoir régalien d’emprunter à taux zéro- peut être déclaré en faillite. C’est ce qui est arrivé à la Grèce. Elle a commencé à vendre à des personnes et des groupes d’intérêts privés des portions de son territoire, notamment des îles et des installations portuaires.

La décision des bureaucrates « économistes » de Standard and Poor’s condamne la France à s’endetter plus ou à devoir tailler à la hache dans une organisation du pays produite par huit siècles de progrès politique, économique et social.

 

Encore une fois, faut-il s’en plaindre ?

 

Nicolas Sarkozy et le pays ont été punis. Ils ont été punis pour la velléité plus ou moins improvisée du premier à mettre une timide et inefficace limite à l’action délétère des « marchés financiers ».

Du capitaine de pédalo à la maman Schultz -qui fait de l’écologie comme moi je fais du trapèze volant-, de Bayrou à Méluche, tous, absolument tous -chacun avec son tempo plus ou moins lent ou rapide-, s’emploient à jouer les Guignols lyonnais, frappant à coups redoublés le dos du Gendarme-Sarkozy et vomissent une haine négative, confondant la politique et le théâtre pour enfants.

Aucun d’eux, jusqu’à cet instant, n’a encore voulu tirer la seule et unique conclusion face à la perte des trois majuscules : restaurer la souveraineté de l’État qui, pendant presque un millénaire, a tiré le monde vers l’avant, le sortant de l’obscurité et des décombres féodaux produits par l’effondrement de l’empire romain.

Cet État, qui a constitué la nation française, n’est pas séparable du cheminement de la démocratie politique. Il n’est pas séparable des luttes politiques, des révolutions et des contre révolutions qui ont fait de ce pays ce qu’il est, à savoir : le pays par excellence des révolutions et des luttes politiques et sociales qui ont produits les droits de l’homme et du citoyen.

Donnons ici quelques points de repères de ce cheminement, totalement oubliés aujourd’hui.

Quand ils ne sont pas oubliés, ces quelques événements sont cachés, sciemment, pour briser la fierté nationale française, c’est-à-dire pour faire disparaître le patriotisme républicain qui fut, pour l’essentiel, un patriotisme synonyme de révolution ou de progrès démocratique. Il n’est qu’à relire Jean Jaurès, Edouard Vaillant et tous les Communards, leurs devanciers babouvistes, néobabouvistes et blanquistes, ainsi que leurs héritiers, pour s’en convaincre.

 

Revenons donc ces quelques faits oubliés 

–         en 1338, une assemblée des État-généraux décréta : « (que) les rois ne lèveront aucun deniers extraordinaire sur le peuple sans l’octroi des trois états, et ils en prêteront serment à leur sacre ».

–         en 1351, se tinrent de nouveaux États-généraux. Ils décideront la levée d’une force armée permanente de 30000 gens d’arme.

–         Deux impositions furent décidées par les états, communes à toutes les classes de la société (les trois ordres), y compris les princes, la reine et le roi.

–         Une commission de neuf membres fut chargée de veiller à l’exécution des mesures prises par la représentation nationale. Voter et percevoir l’impôt, c’était une révolution, dans les actes, pas dans les mots.

–         Les députés de 1335 allaient ainsi, du premier coup, plus loin que n’allèrent les représentations nationales de la fin du 19ème siècle. C’est dire qu’une révolution, c’est-à-dire un changement dans la société, progressif et en profondeur, ne se réduit pas à une révolte, même populaire, ou un soulèvement partiel ou total.

–         De 1356 à 1357, de nouveaux États généraux furent élus. Huit cents députés les constituèrent, parmi lesquels plus de 400 représentaient le tiers état. Ces États généraux réitérèrent la levée d’une force armée de trente mille hommes ; leurs officiers étant chargés de la garde et de la distribution des soldes. On observe que l’élection fut accompagné de l’établissement des cahiers de doléances, comme au printemps de 1789

–         Des élus furent envoyés en province, pour porter les décisions des états et veiller à leur exécution, en particulier pour percevoir l’impôt.

–         Les députés de 1356 anticipaient les mesures de la grande Convention, avec ses représentants en mission.

–         Les députés de 1355-1356 décidèrent  aussi de fortifier leur existence et leur poids politique : sans autre convocation royale, ils se réuniraient désormais deux fois par an, à époque fixe.

–         Les impôts seraient votés et levés par les États eux-mêmes qui voteront cette double et décisive énergique mesure : les États surveilleraient l’emploi de l’impôt et veilleraient à l’invariabilité du cours de la monnaie.

–         La révolution de 1355-1356 décida aussi que tout homme en France devrait être armé. Défense était faite aux nobles de guerroyer entre eux. Les soldats seraient payes par les états.

J’ai rappelé ces événements. Ils remontent à 657 années. Ils ont anticipé 1788-1815, 1830, 1848, 1871, 1905, 1936, 1945. Comme on disait : Paris ne s’est pas construit en un jour. Les années 1355-1356 ont été suivies par des siècles de réaction, par de profondes régressions politiques et sociales.

Les actions des eurocrates et celles de leurs supporters agissent contre la démocratie politique sortant du peuple, comme agiront la chevalerie qui génocidera les paysans révoltés du Bauvaisie.

 

Le déclassement de la France place chacun sur le tranchant du sabre 

 

– Soit se soumettre. Soit accepter de détricoter le pays. Soit effacer le passé national et des siècles de construction agricole et industrielle permettant des décennies de progrès réel pour tous. Ces progrès devrait être désormais considérés comme un intermède et comme une anomalie.

– Soit ne pas se soumettre. Soit résister et riposter. Soit aider, chaque jour, à la restauration de la volonté démocratique, inséparable de la volonté nationale.

– Soit dire non ! non à Standard and Poor’s ! dire non à la Commission Européenne et à ses diktats.

En d’autres termes et pour faire court, dire et exiger : restauration d’une des institutions de la révolution française, la Banque de France. Dire et exiger : souveraineté économique, nous sortant des ornières de l’endettement automatique destiné à payer les intérêts des « marchés financiers ».

Cette mesure n’est pas la seule que devrait prendre, que devra prendre, ce qu’il reste de démocratie dans ce pays ; mais c’est une mesure de sauvegarde nécessaire. C’est une mesure indispensable pour reconstruire ce qui a été démoli.

C’est une mesure pour consolider ce qui est ébranlé par l’irresponsabilité bureaucratique quotidiennement à la manœuvre au nom de la souveraineté des marchés.

Alain Rubin

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