Tunisie : comment fabriquer un(e) bouc(que) émissaire avec un téléphone portable

Dans le jardin public de Sidi Bouzid, transformé en café en plein air (1), Lamine al-Bouazizi (2) cite Jean Baudrillard, qui écrivait sur le 11 Septembre  : «Quand on attaque l’ennemi avec son propre corps, on l’annihile.» Puis le militant raconte l’histoire de la fameuse gifle : «En fait, on a tout inventé moins d’une heure après sa mort. On a dit qu’il était diplômé chômeur pour toucher ce public, alors qu’il n’avait que le niveau bac et travaillait comme marchand des quatre-saisons. Pour faire bouger ceux qui ne sont pas éduqués, on a inventé la claque de Fayda Hamdi. Ici, c’est une région rurale et traditionnelle, ça choque les gens. Et de toute façon, la police, c’est comme les Etats-Unis avec le monde arabe : elle s’attaque aux plus faibles.» Le militant, fluet et malicieux comme un lutin, sort son téléphone de sa poche dans un sourire : «Ça, c’est le diable, c’est notre arme. Il a suffi de quelques coups de fil pour répandre la rumeur. De toute façon, pour nous, c’était un détail, cette claque. Si Bouazizi s’est immolé, c’est parce qu’on ne voulait pas le recevoir, ni à la mairie ni au gouvernorat.»

Le récit des circonstances du suicide de Mohammed Bouazizi aurait donc donné lieu à un scénario délibérément conçu par un petit groupe pour enflammer la foule, que ces militants savaient réceptive, car le régime Ben Ali montrait des faiblesses depuis quelque temps ; manquait l’impulsion ; ils allaient la donner. En sacrifiant sans trop de scrupules la femme qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment, et dans le mauvais rôle du film.
Il s’agit (comme c’est étonnant !) d’une policière, Fayda Hamdi, qui a tout pour déplaire à une foule méditerranéenne : femme, 46 ans, ni mari ni enfant. C’est un élément qui compte, même si les aspects sexistes du scénario ont été occultés par un traitement médiatique qui avait d’emblée placé la révolution du jasmin, et donc ses leaders, dans le camp des saints :

« Même ses collègues, qui l’ont défendue depuis le premier jour, laissent entendre que cela peut expliquer sa sévérité envers les hommes lorsqu’elle est en service. » (1)

D’après des propos recueillis par Libération, le propre frère de Fayda Hamdi, Fawzi, enseignant et militant de la centrale syndicale UGTT, aurait participé délibérément à l’intox. «Ce qui comptait pour lui, c’était la lutte politique, l’efficacité. Il ne se doutait pas qu’elle en paierait les conséquences.»
Que s’est-il passé ce 17 décembre ? Fayda Hamdi a-t-elle vraiment giflé Mohammed Bouazizi ? Non, nous dit-elle. C’est lui qui s’est énervé quand elle a saisi sa balance et sa marchandise :

«La veille, je lui avais déjà demandé de partir et il s’était exécuté. Mais ce matin-là, il ne voulait rien entendre. Il était tellement en colère qu’il m’a crié dessus et tordu le doigt. Il a aussi voulu arracher les épaulettes de mon uniforme.»

Dès le suicide et les premières manifestations, une enquête administrative interne blanchit la policière. Son supérieur hiérarchique raconte :

«Elle n’aurait jamais pu gifler un homme dans la rue. Si elle avait fait ça, la foule l’aurait lynchée.»

Cependant, au plus fort des manifestations, il faut un bouc émissaire. Fayda est emprisonnée le 28 décembre sur ordre de la Présidence, à l’issue d’une réunion entre Ben Ali (pas encore destitué) et la famille Bouazzizi. Elle va rester quatre mois en détention avant d’obtenir un non-lieu le 19 avril.
Avant cela, il a fallu trouver un avocat. Aucun ne voulait de cette cause maudite. Ils refusaient le dossier ou demandaient des sommes astronomiques. Finalement, l’énergique Me Basma Al-Nasri accepte de défendre Fayda. Reste à trouver un juge car, dans la folie des journées révolutionnaires, le tribunal est désorganisé comme tout le reste. Il lui faudra un mois de grève de la faim pour obtenir d’être jugée.
Heureusement pour Fayda, le point de bascule est atteint, et la mayonnaise tend maintenant à retomber. Libé, citant toujours Lamine al-Bouazizi, raconte :

«Son frère Fawzi a commencé à approcher les militants un à un, Il nous a dit: « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait pour Fayda, qui est en prison ? Vous savez bien qu’on a exagéré toute cette histoire. » Il nous a convaincus de créer un groupe de soutien sur Facebook. Nous, on militait contre Ben Ali, pas contre Fayda.»

Pendant ce temps, Me Al-Nasri remue ciel et terre pour harponner un juge :

«Le juge d’instruction, chassé par la foule, ne venait plus au tribunal. J’ai demandé la nomination d’un nouveau juge. Pas de réponse. J’ai demandé une libération conditionnelle, même chose. Il a fallu que j’aille voir le ministre de la Justice, le 25 mars à Tunis, pour que quelqu’un soit chargé de l’affaire de Fayda.»

Et le public, au fond, ne croit pas non plus qu’un policier-femme puisse impunément frapper un homme au sein d’une foule méditerranéenne. Le jour du jugement, Fayda a la surprise de voir brandies plusieurs pancartes : « Liberté pour Fayda ».
La dossier est vide et le non-lieu prononcé. Le public explose de joie.
Mais le mal est fait. Atteinte de tremblements, Fayda doit se soigner. Elle espère reprendre son travail, mais, pour le moment, elle doit se battre pour récupérer son petit salaire.
Catherine Ségurane
REFERENCES :
(1) La révolution de la gifle, Libération du 12 juin 2011.
(2) D’après Libération, l’homonymie avec le jeune homme immolé est due au hasard

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